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Un autre web est possible nº2

Tariq KRIM
Tariq KRIM
Pour cette édition un texte un peu plus personnel, une façon aussi de faire mieux connaissance.
Réfléchir à sa vision, son action, et ses réalisations est un exercice salutaire que nous devrions tous faire. Bonne lecture!

Et maintenant, que fait-on ?
Cette newsletter a été écrite en écoutant l’album Equivalents de Loscil.
And to make sure our Phone is a nice place to live too ;)
And to make sure our Phone is a nice place to live too ;)
Cette semaine je déjeunai avec David Djaiz, l'auteur des livres Slow Démocratie et Le Nouveau modèle français. À la fin de notre conversation sur nos aspirations respectives, je lui ai dit de but en blanc que dans le monde dans lequel nous vivons, l’on doit à tout moment avoir trois projets : un projet long terme, moyen terme et court terme.
Le projet long terme représente notre vision, notre « mission » sur terre, ce qui nous anime. Dans le monde dans lequel nous vivons, cette vision peut devenir floue ou incertaine et le contrat que nous avons passé avec nous-même peut nous pousser à changer. Il y a ceux, et je les admire, qui ne changent jamais et restent fidèles à leur vision d’origine. 
Le projet à moyen terme est très souvent ce à quoi nous avons décidé de passer les prochaines années de notre vie comme par exemple un projet d’entreprise. Ainsi parfois lorsque certaines personnes font des métiers en décalage avec leurs aspirations profondes, elles sont souvent malheureuses dans leur vie quotidienne.
Le ou les projets court terme sont très importants pour notre équilibre mental car la réalisation de bout en bout d’un projet renforce notre sentiment de plénitude et de bonheur.
Je crois que chacun d’entre nous doit faire cet exercice, pour mieux se connaître mais aussi pour s’assurer que son énergie, sa volonté, ses actions soient bien alignées avec ses désirs profonds. Après notre conversation, j'ai dû aussi me prêter à l'exercice.
Mon projet à moyen terme
Hélas pour moi mon projet à moyen terme, la plateforme numérique indépendante Jolicloud a explosé avec les attentats parisiens de novembre 2015 (j’aurais dû être à la Belle Équipe, j’étais en retard, ce n’était pas mon moment). J’ai décidé d’arrêter le projet, pour m’isoler et me réfugier dans une forme de longue quête méditative sur le futur du numérique que j’appelle le Slow Web. J’ai dû observer de manière douloureuse l’étrange décomposition du monde. Afin de survivre mentalement dans un monde qui a perdu sa boussole morale, j’ai écrit à l’époque un petit guide de survie en anglais ici :
Three years later: How to live in a world that challenges your moral compass every day?
Le choc du Health Data Hub
Passé le choc de l’impréparation à la pandémie et l’improvisation de nos politiques, j’ai été choqué par les choix numériques du Gouvernement de s’allier aux grandes plateformes numériques pour la santé.
D’une certaine manière la pandémie nous a montré en grandeur réelle la dystopie que nous craignions tous, magasins et centre-villes fermés, rues désertes rythmées par les scooters bruyants des plateformes de livraisons de repas et les livraisons de produits Amazon. Théâtres, cinémas, salles de concerts fermés et remplacés par le maigre catalogue disponible en France sur Netflix. 
Nous avons tous dû nous forcer à vivre dans ce monde numérique suffocant et faire l’expérience d’un monde en deux dimensions, celui des nombreux écrans dans nos vies. C’est le grand paradoxe de ce début de siècle, l’ensemble des relations sociales en ligne sont faites à partir de logiciels créés souvent par des gens assez jeunes qui n’ont jamais été très bons pour les relations sociales et interpersonnelles. 
Mais vivre presque deux ans dans un environnement toxique nous aura permis au moins de développer un début d’immunité…
La décision de confier l’hébergement de nos données de santé du Health Data Hub à Microsoft a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Alors qu’une grande partie de nos problèmes était liée à un désengagement de l'État de l’hôpital et de la sécurité sanitaire (l’incapacité de faire des stocks de masques), ce choix hasardeux allait accélérer ce désengagement et la privatisation de nos données de santé. Car au-delà du choix contestable de l’hébergeur, se posait la question de savoir si la valeur économique sous-jacente à l’agrégation de l’ensemble de nos données de santé - un des communs numériques les plus importants de la France - peut être donné, pardon privatisé, gratuitement à des start-up, sans aucun débat, sans aucune contrepartie financière et surtout sans aucun contrôle sur leur usage. 
Dans cette opération, la véritable valeur économique est la création d’algorithmes spécifiques pour détecter des maladies qui sont obtenus en analysant de vastes quantités de données. Ces algorithmes sont ensuite brevetés et constituent le trésor d'une startup. Ils sont employables par la suite sur n’importe quel système de données. Il n’existe peut-être pas de base d'entraînement aussi importante au monde que l’ensemble des données collectées depuis des décennies par la médecine française. Imaginez que l’on va breveter des produits grâce à l’accès gratuit des données par le Health Data Hub tout en expliquant au grand public que la protection des données personnelles à plus faible valeur est la priorité. On nous prend vraiment pour des écrevisses… La valorisation de Facebook n’est pas en soi liée à l'accès à nos données personnelles mais à la compréhension de milliards de nos comportements quotidiens qui entraînent leurs services pour leur donner leur efficacité publicitaire.
Le Health Data Hub est donc la première privatisation secrète de l’histoire de France. Une privatisation qui ne nous rapporte rien financièrement mais qui attire des centaines de petites et surtout grosses entreprises qui espèrent pouvoir tester leurs hypothèses de recherche, gratuitement, sur l’un des rares agrégats de données médicales centralisé en provenance d’un grand pays industrialisé disponible au monde.
J’ai demandé à la Directrice du Health Data Hub si les entreprises qui feraient les découvertes auraient pour obligation de rester françaises. Face à cette question, elle n’a pas caché son agacement et m’a répondu que non car le droit de la concurrence s’applique question à 45:45 sur le stream ici
Lors d’une autre audition, cette fois-ci à l'Assemblée Nationale, elle a affirmé ne pas comprendre ce que voulait dire le concept de souveraineté numérique. Curieuse réponse pour quelqu’un qui gère des données aussi sensibles.
Heureux toutefois de voir que je n’étais pas le seul à m’indigner. De nombreuses personnalités du numérique se sont publiquement engagées contre cette décision. Le tollé provoqué a obligé le Ministre du numérique à promettre un hébergement souverain dans les deux ans. Ce n’est apparemment toujours pas le cas. 
Données de santé : « Il est temps de sauver le soldat Health Data Hub »
Ce débat aura toutefois eu le mérite de m’obliger à sortir d’un double deuil, celui de 2015 et celui de ma mère en 2019, bien plus douloureux. Une occasion de repasser à l’action et me réaligner avec ce que j’aime faire.
Mon projet à long terme
Cette période difficile a été pour moi l’occasion de me demander si j’avais toujours une vision long terme dans le numérique. En quoi mon histoire numérique personnelle, mes aventures des débuts de la réalité virtuelle à la nouvelle frontière californienne, le Web 2.0, le design Slow Web et la défense d’une souveraineté numérique constituent quelque chose de cohérent? Quel est le fil rouge? 
Pour moi, le numérique n’est pas que technologique, il est intimement culturel. Je ne suis probablement pas le seul à l’avoir fait mais je dois l’avouer : j’ai construit ma scolarité et le début de ma vie professionnelle autour d’un seul but, celui d’avoir accès à de la bande passante vers le réseau à une époque où elle n’existait pas encore commercialement. 
J’ai arpenté les salles informatiques de Jussieu et les stations NexT de l’Ircam, ou encore le département informatique de Telecom Paris.  
Se connecter par modem tard le soir à Radio Nova sur le réseau The Well à San Francisco, faire découvrir à Jean François Bizot la contre-culture numérique californienne, la vision « cyberdelic » et les tout premiers burning man. Comme un pilote qui cherche à augmenter ses heures de vol, je n’étais obsédé que par le son de raves party et des modems.
What the WELL's Rise and Fall Tell Us About Online Community
Notre vision de la technologie se construit toujours à partir d’une première histoire, d’une passion dévorante. 
Pour moi c’était les micro-ordinateurs et la première connexion au réseau en 1982. 
Pour les millenials, c’était l’univers de Napster et des téléchargements.
Mais pour la Génération Z,  c’est le monde du WEB3, des wallets crypto, des NFTs et dont les expériences communautaires autour des DAO leur permettra de façonner un monde numérique bien différent du nôtre. 
Très jeune, j'étais fasciné par quatre personnes qui ont façonné en partie mon engagement dans le numérique:
Doug Engelbart, l’homme qui a inventé l’informatique moderne en la rendant utilisable par tous, même si ses travaux à la fin des années 60 ne seront accessibles au grand public qu’en 1984 avec le Macintosh.
The Mother of All Demos, presented by Douglas Engelbart (1968)
The Mother of All Demos, presented by Douglas Engelbart (1968)
Alan Kay, que j’ai découvert parce que sa femme avait écrit le scénario de Tron, l’homme qui révolutionnera la façon de faire du logiciel, et l’un des rare mentors de Steve Jobs. L’homme du dynabook, qui inspirera des générations d’entrepreneurs, avec l’idée d’un outil informatique portable portant l’ensemble de la connaissance du monde. Jolicloud était aussi une forme d’hommage.
Sherry Turkle, qui étudie la psychologie de l’informatique et de l’intelligence artificielle dans les années 70. Une des personnes les plus inspirantes que je connaisse dans ce monde de l’interface homme machine. 
Enfin, Patti Maes, qui a fait un travail de pionnier sur les interfaces homme-machine, les agents intelligents et le filtrage collaboratif au début des années 90 où la notion de Big Data n’existe pas et que tout le monde croit que l’intelligence artificielle est morte. 
Quasiment tout ce qui fait l'Internet aujourd’hui a été inventé dans les années 60, 70 et 80. Mais comme pour la mode qui, à partir des années 90 n’arrive plus à singulariser les nouvelles décennies vestimentaires, le numérique devient un espace où il suffit de changer les mots pour donner le sentiment de nouveauté. Un programme devient un app, un logiciel devient un algorithme, et l’informatique devient le numérique.  
Ce qui m’a toujours fasciné c’était la part de mystère du potentiel de l’informatique. Le numérique naissant était une vraie question ouverte. Que se passerait-il quand l’Ouest tout entier sera connecté au réseau (à l’époque personne n’imaginait l’URSS, la Chine ou même la Corée devenir une puissance importante dans le numérique)?
Le mystère était total. 
Il faudra attendre l’arrivée de Clinton et les Autoroutes de l’Information, la chute du mur pour que l’informatique se dépolitise et devienne un pilier de la « Global Culture ». Rappelons que la vision russe, ou même française, était très différente sur presque tout en informatique, sur la cybernétique et même sur l'intelligence artificielle avec la dualité des langages LISP et Prolog. Avant, les ordinateurs avaient une nationalité. L'Angleterre, la France et les États-Unis se battaient à armes presque égales pour conquérir le cœur des adolescents. Puis un jour, l’armée des clones de PC est venue et l’informatique n’a plus eu d’identité. 
Beaucoup de personnes qui ont vécu l’informatique des années 80 ont l’impression que le numérique aujourd’hui n’est plus qu’une suite de programmes et de matériel qui communiquent sans âme entre eux.
Ceci fait partie d’une stratégie et d’un objectif politique qui a démarré dès les années 80 et qui a été décrit de manière visionnaire dans l’ouvrage Neuromancien de William Gibson (et aussi dans plusieurs ouvrages de Brett Easton Ellis). 
L’idée d’un monde froid, dominé par les entreprises et connecté par un réseau qui échappe à toute forme de gouvernance prenait déjà son envol à la fin des années 70. L’interconnection numérique des systèmes financiers va d’ailleurs totalement transformer la finance mondiale. Les États y perdent leur autonomie et les modèles monétaires vont devenir des modèles cybernétiques sans véritable gouvernance centralisée. Le monde physique ne devient plus l’objectif de la finance et de l’économie mais un simple signal qui sera éteint ou amplifié au gré des annonces qui affluent sur ce réseau. 
L'un des premiers terminaux Bloomberg
L'un des premiers terminaux Bloomberg
Le CyberPunk est un genre littéraire fascinant car dans des ouvrages comme Les Mailles du réseau du Bruce Sterling (1988), le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui y est décrit avec une précision folle. Le CyberPunk, dont l'esthétique visuelle est à l’époque celle de Blade Runner, se traduit bien à travers cette citation : High Tech, Low Life. 
Dix ans plus tard, Le Samouraï virtuel de Neal Stephenson introduit l’idée d’un metaverse, un monde virtuel où tout est à vendre et où les gens qui n’ont plus rien à perdre dans un monde physique apocalyptique sont prêts à le rejoindre à tout prix.
The Lawnmower Man
The Lawnmower Man
Cette vision cauchemardesque d’un futur du numérique était invendable. Il faudra donc transformer le numérique en utopie, c’est là que la plus grande manipulation de l’histoire récente va s’opérer dans la Silicon Valley. 
Avec l’arrivée de l’Internet, les acteurs traditionnels de la Silicon Valley vont laisser place à une nouvelle génération de startup, de marketeurs de génie et de techno optimistes qui vont nous vendre un monde de liberté. La bible de l’époque s’appelle Wired, elle est conçue notamment par les anciens du Whole Earth Review, magazine inclassable qui a beaucoup contribué à inspirer des gens comme Steve Jobs au début de la micro informatique. 
À l'époque, je suis immergé dans cette vision ; je passe beaucoup de temps en ligne et puis à son invitation à San Francisco avec John Perry Barlow. Grâce à lui, je découvre que tous les techno-utopistes sont désormais connectés en ligne par le serveur The Well, mais aussi via Burning Man (seule édition où je suis allé), qui n’est pas encore un festival jetset mais véritablement la zone d’autonomie temporaire qui avait été formulée par Hakim Bey dans l’ouvrage TAZ. 
déclaration d'indépendance du Cyberespace
déclaration d'indépendance du Cyberespace
J’échange avec Timothy Leary, l’un des principaux promoteurs du LSD, sur ma synesthésie et sur l’idée de la réalité virtuelle capable d’étendre notre capacité neuronale. Mon cerveau explose, toute cette culture occupe beaucoup de mes nuits blanches, mais avec le recul je reconnais qu’elle est extrêmement bien marketée. Et aussi n'a rien à voir avec le monde des hackers européens que je fréquentais à l’époque.
Il n'était pas possible de résister à cet attrait, à cette explosion visuelle et auditive. Il n'était pas question de rater les débuts du Web commercial.
J’y ai vraiment cru.
Beaucoup imaginent que la Tech a mal tourné quand nous avons laissé les réseaux sociaux prendre le contrôle de nos vies il y a 10 ans. Mais tout avait déjà été prédit par William Gibson, Philippe K Dick et aussi Norbert Wiener dans son livre Gods and Golem.
La mise en réseau de la planète, l’injonction faite aux États du monde entier par les États-Unis d’Al Gore de privatiser l’ensemble de leurs réseaux télécom devait créer un système nerveux sans gouvernance équitable pour tous. La réalité est qu’il a permis la monopolisation des ressources par un petit nombre d’acteurs basée sur une architecture entièrement centralisée par les États-Unis. D’un point de vue géopolitique, c’était un coup de maître. L’Europe des vieux sociaux démocrates et démocrates chrétiens n’a rien vu venir. Obsédés par l’idée de rendre l’Europe compétitive, ils ont laissé passer le train du numérique focalisés à aider leurs grands groupes automobiles pour créer du diesel propre. 
Avec le smartphone, les fameuses applications vont en plus devenir une extension algorithmique de nos intimités, qui limite notre capacité à rêver (lors d’une conférence à Monaco avec un ami artiste Damien Macdonald, nous affirmions que si notre subconscient ne fait que régurgiter ce qui nous avons vu, alors une énorme partie de ce dernier est conditionnée par nos écrans, donc par les algorithmes des grandes plateformes). 
Cybernaut Adsorbing a Demon (IA art génératif)
Cybernaut Adsorbing a Demon (IA art génératif)
Le contrôle de nos vies devient total, la pieuvre cybernétique qui a pris le contrôle des réseaux financiers dans les années 90 est désormais au cœur de nos intimités. Avec quelque chose d’assez prévisible, la possibilité de remplacer le rêve par la colère et la frustration qui fait que le monde vit avec une migraine numérique permanente.
Comme beaucoup de gens de ma génération, je vis avec l’idée que nous n’avons pas su empêcher cela. Et avec la culpabilité d’avoir aimé et cru tellement fort en cette époque incroyable. 
Il est tant de se tourner vers une vision de l’informatique éthique et qui souhaite émanciper les gens et l’accès au savoir plutôt que de conforter le statu quo et les monopoles. Faire grandir ou faire rétrécir l’Internet.
J’ai fait mon choix pour cette vision à long terme. Si on ne résout pas ce problème, alors nous ne résoudrons pas non plus des problèmes bien plus complexes comme le changement climatique. 
Les startup de la French Tech devront aussi choisir leur camp. Devenir de simples auxiliaires de données des consortiums techno industriels américains ou chinois, ou participer, comme le font déjà des centaines de PME en Europe, à la construction d’un autre monde. 
Ce qui m’amène à la question de la souveraineté numérique. Le numérique ne peut être défini de manière globale, c’est une pieuvre cybernétique sans tête, sans gouvernance qui vole au gré des flux de données. Mais il définit aussi notre environnement immédiat, notre intimité personnelle. Combien de familles sont aujourd’hui incapables de se parler à cause des réseaux sociaux? Combien de parents ont hurlé, voire pire, sur leurs enfants parce qu’ils ont lu sur leur smartphone quelques minutes auparavant quelque chose qui les a mis en colère?
Combien d'électeurs ont voté l’exact inverse de ce qui est important pour eux et leurs familles, ou n’ont pas su protéger leurs parents du covid parce qu’ils croient dur comme fer à une idéologie vieille de quelques mois à peine? 
Rêver à un numérique souverain c’est aussi rêver à un numérique européen, qui soit pensé par des Européens. Après la Seconde Guerre Mondiale, nous avons décidé que la santé était un bien commun. Les États-Unis, eux, ne sont même pas capables de soigner décemment les millions de diabétiques que 50 ans de sirop de maïs dans tous les aliments vendus en supermarché ont provoqué.  
Pourquoi devrions-nous vivre prisonniers dans leur univers de premier et second amendements et de cancel culture, alors que nous chérissons la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et les valeurs des Lumières? 
Pourquoi devrions-nous obligatoirement confier à ces plateformes le droit de construire l’architecture de nos vies numériques ? 
Car nous avons un véritable héritage : Dieter Rams par exemple, le designer visionnaire de Braun (dont Apple a copié le style sans la substance) était un des pionniers du design éthique. Avant de succomber au streetwear générique pour clientèle asiatique, la mode française avait défini les nouveaux standards du chic. L’Allemagne, l’Italie ceux d’une rigueur industrielle qui préserve les traditions.
Rams vs Apple
Rams vs Apple
l y a une raison pour laquelle l’ensemble du monde veut vivre en Europe à commencer par les Américains des deux côtes. 
Pourquoi devrions-nous vivre en Europe dans le monde physique et dans l’univers toxique de la Silicon Valley pour notre monde numérique? Cette schizophrénie est déjà en elle-même un sujet de livre. 
Dans notre relation au travail les choses sont aussi différentes. Cette volonté d’optimiser, d’accélérer, d’amplifier, bref d’user et rendre fous les humains n’est plus tenable. On nous promet que le cloud va changer nos vies. Mais la réalité est que les outils collaboratifs existent depuis 2005. A-t-on pour autant été plus créatifs, plus inspirés? La question reste entière…car ce qu’on appelle la transition numérique des entreprises et du Gouvernement est basé sur cette idée qu’une prochaine génération de logiciels permettra de faire plus avec moins. Au moment où la planète nous rappelle qu’il faudra faire moins avec moins. 
C’est ce débat  qui m'anime pour le long terme. On pourra soit construire un monde qui nous rend fou, pour prouver que les machines sont capables d’intelligence, soit construire un monde où les humains ont l’intelligence de savoir rester humains. 
Nous avons encore pour l’instant ce choix d’une souveraineté personnelle, émotionnelle, civilisationnelle car dans ce monde du winner take all, il n’y a pas de retour en arrière, juste des regrets, souvent amers.
Notre première action politique est de s'assurer qu’on ne fasse pas tourner la France sur l’ordinateur de quelqu'un d'autre. 
Dans les dernières semaines, la pression est montée d’un cran car de nombreuses annonces ont été faites par le Ministre de l’Économie Bruno Lemaire qui a une bien curieuse façon d’aimer la France en la mariant de force avec Google et Microsoft. Les défenseurs d’un usage immodéré des plateformes américaines au cœur de l'État sont nerveux et bruyants parce qu’ils savent bien qu’ils sont du mauvais côté de l’histoire. 
Il y a quelques jours, je me suis fait traiter de “gauchiste” sur Twitter par un des très nombreux lobbyistes de Google, Samuel Le Goff, ex-assistant parlementaire de l’ancien député Lionel Tardy.
Pourquoi cela? parce que je me permettais simplement de rappeler qu’il ne précisait pas son conflit d’intérêt lorsqu’il faisait des remarques dithyrambiques sur l’étude Choiseul, rapport coécrit entre autre par Christian Saint Etienne, économiste anti Euro mais pro GAFAM et par Hubert Védrine.
De l'art de bien choisir ses sponsors.
De l'art de bien choisir ses sponsors.
Mardi prochain, je serai d’ailleurs avec ce dernier en débat sur les questions du cloud, lors d’un petit déjeuner organisé par EuroCloud :
Au-delà de la violence des propos, signal à destination de leurs maîtres pour certains lobbyistes de montrer qu’ils savent aboyer fort, une question se pose : comment en 20 ans avons-nous laissé des gens comme Samuel Le Goff qui n’ont aucune compétence technique ni expérience dans le domaine s’arroger le droit de donner leur avis sur quelque chose qu’ils ne sont pas capables d’évaluer techniquement ?
Mais bon après tout, nous avons bien entendu des milliers d’experts en biologie synthétique et en épidémiologie s’exprimer pendant la pandémie :)
Et mes projets à court terme alors?
Ces derniers mois, je me suis remis à coder, architecturer, designer et travailler avec une petite équipe pour réfléchir à un problème complexe, celui de la grande dépossession, concept sur lequel je reviendrai bientôt avec une plateforme de souveraineté numérique personnelle. Mon autre projet court terme pourrait être un livre sur ces questions. J’en parlerai dans une prochaine newsletter.
Et vous, quelle est votre vision à court, moyen et long terme? N'hésitez pas à me répondre par email à cette newsletter. 
À bientôt!  (Vous pouvez reprendre votre souffle)
Quelques liens pour cette édition. 
A ‘Cold War 2.0’ Between the US and China | Royal United Services Institute
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Tariq KRIM
Tariq KRIM @Tariqkrim

Entre disruption et résilience, il nous faut choisir.

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Probablement écrit dans un café parisien.