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Un autre web est possible nº1

Un autre web est possible nº1
Par Tariq KRIM • Numéro #1 • Consulter en ligne
L’écriture de cette newsletter s’est faite en écoutant le magnifique album de Jonathan Fitoussi, Plein Soleil. Une illustration de Simon Stålenhag.
Les trois scénarios qui font dérailler la Tech française et européenne.
Fin 2021, après avoir publié Lettre à ceux qui veulent faire tourner la France sur l’ordinateur de quelqu’un d’autre, e-book dans lequel j’explique pourquoi la stratégie de Cloud Souverain du gouvernement est une mauvaise idée, je me suis dit qu’il était temps de publier une newsletter pour promouvoir une autre vision du numérique.
Écrire pour les autres est un excellent moyen de structurer ses propres idées et croyances. Surtout lorsque celles-ci sont mises à mal.
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Longue introduction
Après 40 ans de connexion au réseau et 20 ans d’entrepreneuriat numérique, je dois en permanence lutter contre cette impression que la technologie est un éternel recommencement.
Prenons l’exemple de la Tech Cold War, cette guerre froide entre la Chine et les États-Unis qui ne dit pas vraiment son nom. Elle me rappelle les années 80 où les tensions entre les États-Unis et l’URSS étaient à leur comble. Dans un monde où la technologie était utilisée au service de l’annihilation nucléaire, un groupe de hackers allemands, le Chaos Computer Club qui a beaucoup influencé ma jeunesse, essayait de faire exister une vision humaniste de la technologie. La culture hacker était beaucoup plus politisée en Europe qu’aux États-Unis où seul comptait le défi technique.
Comment avons-nous perdu cette bataille ?
Est-ce parce que l’Europe s’est retrouvée sous l’ombrelle américaine pendant la guerre froide qu’elle n’a jamais réussi à valoriser son héritage culturel et numérique ? Rappelons que la plupart des briques technologiques de l’Internet ont été formalisées ou inventées en Europe: le Web, Linux, MySQL, IRC, QT, le MP3, la voix sur IP, VLC, la compression vidéo et tant d’autres choses.
Je ne le crois pas.
Au début des années 90, l’Europe des universitaires et des ingénieurs a cru à un réseau basé sur des protocoles ouverts alors que les États-Unis ne jurent que par un modèle construit autour de start-up qui allaient transformer chaque protocole en une plateforme commerciale:
  • Netscape va privatiser le navigateur
  • Hotmail, Gmail vont privatiser l’e-mail
  • Toutes les grandes plateformes vont écarter le protocole unifié Jabber pour transformer le chat en ligne en une suite d’applications incompatibles et non interopérables.
  • Même Apple va privatiser le SMS avec iMessage.
L’approche européenne basée sur des protocoles ouverts et des logiciels neutres avait aussi un autre avantage, celui de rendre impossible la récolte de données personnelles en masse. Comme le rappelle Shoshana Zuboff dans son livre L’Âge du capitalisme de surveillance, quelques semaines avant le 11 septembre un projet de loi aux États-Unis devait interdire l’usage des cookies. Quelques mois plus tard serait voté le Patriot Act.
La vision européenne de l’Internet sera définitivement enterrée avec l’introduction de Netscape moins d’un an après sa création. 
L’Internet sera donc un marché de « Winner take all » ou ne sera pas. 
Nous sommes nombreux à être nostalgiques de cet Internet qui n’a jamais vraiment vu le jour, surtout quand on voit les dérives actuelles des grandes plateformes. Cette vision n’était pas incompatible avec la création de start-up, mais un Internet ouvert et open source est plus méritocratique et remet la qualité du produit au centre du débat. Quand je parle de Slow Web, je ne pense évidemment pas à l’Internet des modems, mais à cette idée que le logiciel qui entoure notre vie respecte notre intimité et le sens de notre vie…chose impensable pour des sociétés comme Facebook ou Google.
Nous avons perdu cette bataille car au moment où le numérique est une évidence, en tout cas pour la jeune génération que nous étions à l’époque, l’Europe des grands groupes et des hauts fonctionnaires s’attellent surtout à délocaliser ou vendre notre savoir-faire à la Chine.
Dans le domaine de l’électronique grand public, l’Europe, comme le Japon ou la Corée, avait de très grandes marques dans la télévision, la Hi-Fi et le mobile. Nokia était le leader du secteur de la téléphonie et la France construisait un téléphone sur trois dans le monde, notamment pour Sony Ericsson. Pour rester à jour, il ne nous manquait que le bon OS. Il arrivera des années plus tard avec Android, transformant la Corée qui, elle, a gardé son industrie, en acteur majeur du numérique et reléguant la France à ses souvenirs de grandeur passée.
Nous avons perdu cette bataille parce que nous n’avons pas voulu embrasser cette culture numérique européenne. Nos élites n’ont cru ni au MP3 (un brevet Thomson), ni à Linux ni aux protocoles ouverts. Ceux qui y ont cru, dans la Silicon Valley et en Chine, sont ceux qui dirigent le monde numérique aujourd’hui.
Enfin, nous avons perdu la guerre parce que nous n’avons rien compris à la Chine.
La Tech Cold War est tout sauf une redite de la guerre froide des années 80. L’URSS était au bord de l’écroulement et leur incapacité à maîtriser l’informatique accélèrera d’ailleurs leur perte. Quelques années après la chute du mur en 1992, Francis Fukuyama écrira dans son livre phare La fin de l’histoire que la fin du régime soviétique annonçait un monde qui embrasserait le modèle des démocraties libérales (comprendre capitalistes). C’est ce que beaucoup ont pensé de la Chine en délocalisant leurs industries de pointe, en créant des fonds de capital risque pour financer les grands acteurs de la tech locale espérant que la Chine deviendrait le nouvel eldorado du numérique.
La même année Samuel Huntington, le professeur à Harvard de Fukuyama, défendait dans le Choc des civilisations, une thèse inverse selon laquelle la technologie n’arriverait jamais à effacer l’identité propre d’un pays. La Chine n’a jamais cherché l’occidentalisation, juste la modernisation. Elle a appris à faire elle-même presque tout au point d’atteindre, grâce à notre politique de délocalisation massive, une quasi-autonomie technologique dès 2012.
Désormais elle nargue les grands acteurs avec des produits qui n’ont plus rien à envier à ce que nous produisons en Europe. TikTok, l’un des réseaux sociaux les plus populaires, mais aussi l’un des plus toxiques, directement branché au Parti Communiste Chinois, est désormais le seul acteur capable de battre Instagram. C’est peut-être pour cela que notre président de la République a décidé d’en faire l’une de ses demeures numériques.
Pour achever sa domination, il ne manque à la Chine que les puces de dernière génération fabriquées à Taïwan par TSMC sans lesquelles elle ne pourra pas dominer le monde du cloud et du mobile. Elle a déjà réussi à s’affranchir de l’Europe en disposant d’une filiale d’ARM (le fabricant des puces des téléphones) totalement indépendante du reste du monde. Un cadeau fait à la Chine par Masayoshi Son, le fondateur de Softbank, qui a racheté ARM aux Britanniques quelques années plus tôt…sans que le moindre commissaire européen ne se pose la question de notre souveraineté en la matière.
Et l’Europe dans tout cela ?
L’Europe n’est jamais citée dans les articles qui parlent de cette guerre froide numérique. Nous sommes désormais cantonnés à l’Interzone.
Avant de revenir dans le jeu, il est important qu’elle reconnaisse ses faiblesses.
Reconnaître que notre échec à exister économiquement dans le monde numérique n’est pas lié à la supériorité des États-Unis et de la Chine, mais aux décisions désastreuses il y a 30 ans de nos élites politiques et industrielles totalement incapables d’encourager la création de produits et de services avec la technologie que nous avions pourtant à notre disposition. Un système de financement européen qui ne privilégie que les gros et donc les gabegies d’argent public, des opérateurs télécoms qui ont tout fait pour que rien ne bouge.
Deutsche Telekom des années 90 dans la série Billion dollar Code (Netflix)
Deutsche Telekom des années 90 dans la série Billion dollar Code (Netflix)
Et en France particulièrement, les grands corps de l’État (cabinets ministériels, cabinets de conseil, grands groupes) qui ont détruit tout ce qui n’était pas fait ou pensé par eux.
Pour des dizaines de milliers d’ingénieurs européens, émigrer vers la Silicon Valley pour y construire le numérique qui leur faisait envie était le seul choix viable. Et parmi eux de très talentueux Français.
Rien n’a d’ailleurs changé. Nous avons aujourd’hui aux manettes une nouvelle génération de fonctionnaires qui n’ont toujours pas pris la mesure des changements en cours. Pour eux, nous vivons toujours dans l’Internet des années Clinton, dans la même techno utopie malsaine qui a donné naissance aux Big Tech. Alors que cette dernière commence à être rejetée par une grande partie de nos citoyens. La Start-Up Nation en France n’est qu’une tentative d’imitation de la Silicon Valley de 2010.
Un décalage de phase dangereux car nous vivons sous une triple épée de Damoclès.
Pour comprendre les dix prochaines années, il est important de prendre la mesure des trois principales menaces auxquelles nous devrons sûrement faire face.
1. Un conflit entre la Chine et Taïwan n’est plus une chimère.
Il pourrait rendre les puces encore plus chères et difficiles à obtenir et les projets d'expansion du numérique très coûteux, voire impossibles à gérer. Le Cloud, l’industrie 4.0, les voitures connectées et même le métavers auront besoin de beaucoup de puces. Si elles ne sont pas disponibles alors on entrera dans une période de ralentissement voire de crash de l’économie.
Deux sociétés ont pour l’instant réussi à passer au travers de cette question de distribution de puces, Apple et Tesla qui affichent une croissance insolente. Le reste de l’industrie souffre. Les data centers de cloud ont trois mois de visibilité sur leur approvisionnement d’après ce que l’on me dit en Europe. Comme pour les masques, notre accès aux puces ne sera pas garanti en cas de Black Swan Event, par exemple un blocus de Taïwan de plusieurs mois provoqué par la Chine qui mettrait l’économie européenne totalement à l’arrêt.
2. La fin de l’argent gratuit?
Une reprise post-covid qui se passe mal (ports américains et européens saturés, usines en Chine fermées pour cause de coupures d’électricité, crise des matières premières) pourrait créer de l’inflation à cause de la hausse des prix sur les biens essentiels de consommation. Ce qui, par effet de ricochet, pourrait obliger les banques centrales à changer leur politique d’argent gratuit, ce qui aurait pour conséquence quasi immédiate de rendre l’investissement dans les start-up beaucoup plus risqué.
Je ne suis pas spécialiste de ce secteur, mais la démission surprise du patron de la banque centrale allemande, un des faucons de la politique monétaire, laisse présager que l’Europe entre en phase de tension sur la question. Avec les souverainistes aux portes du pouvoir en Europe dans plusieurs pays, dont la France, cette question ne peut désormais plus être éludée. Si je devais lever aujourd’hui de l’argent en tant que start-up, j'intégrerais ce risque dans ma stratégie.
N’oublions pas que la très bonne santé financière des GAFAM est liée aux levées de fonds records des start-up qui viennent dépenser sans compter chez elles. Près de 40 % de l'argent levé par les start-up (et donc en France, l’argent public de la BPI) partent en budget acquisition et publicité chez Google et Facebook.
Et il faut ajouter au moins 30% en facture cloud chez les Big 3 (Amazon, Microsoft et Google). Le business des start-up est avant tout celui des géants du numérique.
Is Start-up Funding a Rigged Game?
La Start-Up nation est donc un colosse aux pieds d’argile car la dépendance au Cloud américain est une dépendance financière sur laquelle nous n’avons pas de contrôle. Un peu comme le gaz de Poutine : si quelqu’un ferme le robinet et que le prix double, on devra de toute façon s'acquitter de la facture. À ma connaissance aucun plan B n’existe pour se protéger contre cela. Et n’oublions pas que la nouvelle doctrine Cloud au Centre va conditionner le coût d’opération de nos services publics à ces fluctuations de marché que nous ne contrôlons pas comme je l’explique dans ma Lettre à ceux qui veulent faire tourner la France sur l’ordinateur de quelqu’un d’autre
3. Un Pearl Harbor numérique ou un Cyber 13 novembre n’est plus à écarter.
Cette troisième hypothèse est terrifiante, mais hélas de plus en plus plausible. Après avoir passé le mois dernier à parler avec des généraux en charge du commandement Cyber militaire et civil, des acteurs du renseignement et les responsables sécurité des grandes boîtes françaises, je les ai trouvés fébriles.
Passées les mondanités, nos conversations confirment que le rôle du prochain président sera de protéger le pays d’attaques de plus en plus sophistiquées. Il est à noter que le Premier ministre israélien vient de l’industrie du Cyber et réorganise l’Armée autour de ces questions. La crise du covid a montré que plus personne n’est à l'abri : hôpitaux, centrales électriques ou d’épuration de l’eau.
Parce que l’Internet commercial et l’Internet terrain d’action militaire ou terroriste ne font désormais plus qu’un, les questions de souveraineté et de sécurisation des infrastructures seront des sujets cruciaux. De nombreuses start-up françaises seront au cœur de cette crise, victimes collatérales d’un cyber conflit qu’elles n’auront jamais vu venir.
Le pic est attendu en France pour les JO de 2024 où l’on estime, selon les experts que j’ai rencontrés, qu’il y aura dix fois plus d’attaques numériques que pour ceux de Tokyo.
Reste donc à prier que nous ayons les bonnes personnes compétentes pour gérer ces sujets plutôt que des gens qui souhaitent faire mousser leur CV. Voici un petit sondage auquel 1700 d’entre vous ont répondu.
Votre vote est catégorique
Votre vote est catégorique
Ces trois scénarios me poussent à soutenir une vision plus souveraine du numérique, pas anti-startup ni anti Big Tech mais réaliste. 
Rappelons que si juste l’un des trois scénarios arrive, alors nous (la France, l’Europe) serons seuls pour en gérer les conséquences. Comme pendant le covid avec la crise des masques.
Voici pour cette longue introduction…j’avais besoin de rappeler d'où je parle et ce qui motive mes convictions. 
L’objectif de cette newsletter est d’envisager ensemble ce que pourrait être une autre forme de numérique, plus apaisé, plus souverain dans lequel l’Europe ne serait pas un acteur secondaire.
Quelle est notre porte de sortie ? Le WEB3 ?
Ma première newsletter a démarré en 1995, elle s’appelait Les Technochroniques. Je l’ai relancée plus tard sous la forme d’un Blog pour Le Monde. Puis ensuite comme beaucoup, je me suis éparpillé au gré des plateformes : articles sur Medium, photos sur Instagram, conversations sur ClubHouse, commentaires sur Twitter, Facebook et autres. Je me suis mis à vivre dans les GAFAM. Jusqu’un jour de novembre 2015.
Je ne suis pas contre les GAFAM mais je suis contre les monopoles. 
Le monde de l'informatique a toujours oscillé entre monopole et libération.
  • Le monopole d’IBM dans les mainframes
  • La libération de l’informatique personnelle avec le micro-ordinateur
  • Le monopole de Windows sur les ordinateurs
  • La libération de l’Internet avec le Web 1.0
  • Le monopole d’Internet Explorer
  • La libération du Web avec Mozilla et le Web 2.0
  • Le monopole des GAFAM
Comment sort-on du monopole des GAFAM ?
De plus en plus de personnes autour de moi pensent que la libération se fera par l’Internet décentralisé (que l’on nomme souvent WEB3). Comme vous, je me pose beaucoup de questions sur cette nouvelle vision du Web, un sujet tout trouvé pour la prochaine newsletter!
Quelques liens en vrac :
Le Thinkerview d'Anaïs Voy Gillis
La dissuasion nucléaire française.
The Contested Politics of ‘Dune’
Envoyez-moi vos meilleurs liens, je les publierai ici!
Commentaires, avis, opinions, corrections sur @tariqkrim (mes DM sont ouverts)
Avez-vous aimé ce numéro ?
Tariq KRIM

Entre disruption et résilience, il nous faut choisir.

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Probablement écrit dans un café parisien.