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Newsletter 5 : Lancement de codesouverain.fr

Newsletter 5 : Lancement de codesouverain.fr
Par Tariq KRIM • Numéro #5 • Consulter en ligne
Je profite du lancement de codesouverain.fr, mon nouveau site en français pour faire un travail d’introspection sur ma vision de l'informatique, mes positions et mon idéologie sur le numérique. Une introduction qui aurait pu être ma première newsletter.

Codesouverain.fr
Codesouverain.fr
Ce fut l’occasion de faire un travail d’introspection sur la vision que j’ai de l'informatique, de mes positions et de mon idéologie sur le numérique. 
C’est un travail que je fais tous les 5 ans pour avoir une forme de clarté sur les nouvelles opportunités offertes dans notre secteur. 
J’ai conscience que chaque histoire est différente. Je profite de cette nouvelle newsletter pour vous présenter la mienne.
Cela fait plus d’une quinzaine d'années que je défends publiquement une autre vision du numérique : contre l’Internet monopolistique et l’hégémonie des plateformes, pour un Slow Web face à un Internet boîte noire où il n’est plus possible de comprendre comment et pourquoi certaines applications fonctionnent. 
Mais aussi sur les questions de souveraineté numérique et de résilience de la France et de l’Europe face à l’utilisation des données et des ressources informatiques comme outil de négociations internationales. C’est un sujet qui ne plaît pas, car il oblige à remettre en question la stratégie des dix dernières années. 
Ces derniers mois nous avons pourtant été rappelés à un principe de réalité.
Lors de la prise de Kaboul par les talibans, le gouvernement afghan a été déconnecté par Google en moins de 24h sur demande de la Maison Blanche. Après l’invasion de l’Ukraine, il aura fallu moins de 15 jours pour isoler durablement la Russie de l’Internet occidental (ce qui d’ailleurs réjouit la Chine). Qu’en serait-il de l’Europe et de la France en cas de désaccord majeur avec le successeur de Biden? En cas de coupure d’un câble sous-marin? A-t-on prévu un plan B? 
Est-ce la fin de l’Internet que nous avons toujours connu ?
Les effets de la pandémie, de l’inflation et notamment le prix de l’énergie, la pénurie des puces, le krach des valeurs technologiques et des crypto actifs rappellent l'extrême​ fragilité du monde dans lequel nous vivons. Une grande partie de la création de valeur des deux dernières années est partie en fumée.
Célébrées en grande pompe, les licornes européennes vont devoir affronter un marché dévasté en quelques semaines qui a entraîné l’ensemble des valeurs technologiques dans une spirale baissière. Cela pose évidemment beaucoup de questions sur l’avenir des Startup françaises. Le prochain Ministre du numérique aura beaucoup de travail pour empêcher de nombreuses faillites et licenciements qui se pointent à l’horizon. 
C’est évidemment la simultanéité de ces crises qui rend toute prédiction complexe. Pourtant les événements des derniers mois sont assez bien illustrés dans ma nouvelle thèse : l’ère de l’Internet géopolitique.
Je prépare d’ailleurs une keynote sur ce sujet que je vais présenter lors de la conférence Re:Publica à Berlin le 9 juin prochain. Ce sera aussi le thème de mes prochaines interventions : lors de la session de clôture de l’IHEDN, pour Orange Cyberdéfense à VivaTech et pour quelques entreprises que je conseille sur ces questions. Si vous êtes intéressés, n’hésitez pas à me contacter.
Croyances
Avant de revenir sur mon histoire, il me semble important de rappeler mes trois croyances : 
  1. Je considère que l’utopie numérique des débuts de l’Internet est une construction narrative totalement inventée grâce à un marketing incroyable auquel beaucoup d’entre nous ont cru (et moi le premier).
  2. Il existe  une véritable culture numérique européenne, elle a permis au Web et à Linux d'exister. Pourtant on continue à la nier en se référant à une dualité entre la Chine et les États-Unis. 
  3. Le jeunisme dans le numérique, ce que j’appelle en anglais la « teenagerization of the Internet » est une idéologie qui voudrait nous plonger dans un futur fantasmé pour empêcher toute réflexion sur notre  quotidien. Ralentir le temps et prendre le temps de se projeter est le nouveau superpouvoir de ma génération. Un pouvoir que j’ai tenté de donner aux utilisateurs de mes différents produits. 
Il faut donc toujours rappeler que le numérique est une forme d'expérimentation avec laquelle on a le droit de ne pas être d’accord.  
Je fais mienne cette formule d’Alan Watts : 
“If you hurry to get to the future, you always get a punishment for it. For example, instant coffee.”
Première partie : idéologies
Halt and Catch Fire
Halt and Catch Fire
J’ai passé la quasi-totalité de ma jeunesse sur les réseaux.
Je fête, à la fin de cette année, les 40 ans de ma première connexion à travers un modem asthmatique et un Apple //+. J’ai donc eu la chance de vivre de nombreuses visions du futur. 
Des banques de données américaines comme The Source ou Compuserve, du Minitel transformé en micro serveur à FidoNet, le réseau mondial de serveurs amateurs (BBS) aux prémices de l’Internet dans les facs, à l’Ircam ou l’École Nationale Supérieure des Télécommunications où je passais mes soirées à communiquer avec des astronautes via les premiers réseaux multicasts.  
Les années 80 
Ma première véritable introduction à l’Internet politique se fait en découvrant Wau Holland, le fondateur du Chaos Computer Club. Avant celui-ci, j’étais en admiration de la seconde génération de hackers américains comme les Sorciers de l’Arpanet ou encore Kevin Mitnick. Je dis seconde génération parce que c’est en lisant le livre de Steven Levy, Hackers, que j’ai découvert qu’une première génération de « gentlemen hackers » existait au MIT dans les années 60.
Nous étions alors en pleine guerre froide et le monde des réseaux semblait être une échappatoire pour les quelques jeunes du monde entier dont les parents avaient un modem à la maison. Mais cela ne suffisait pas! Encore fallait-il se munir de codes d’utilisateurs internationaux, sésame pour ne pas devoir payer des fortunes en facture téléphonique. 
Par chance, ceux-ci étaient souvent écrits au crayon à papier dans les stands des grands groupes lors du salon informatique Sicob. Ils s’échangeaient ensuite au Centre Mondial de l’Informatique, un lieu lancé par François Mitterrand et Jean-Jacques Servan Schreiber. C’est aussi l’une des premières tentatives de domination culturelle des États-Unis en France. C’est la culture de l’informatique du MIT (avec d’ailleurs un jeune Richard Stallman) et sa vision « do gooder » qui tente de s’imposer en France. Cette fascination pour les think tanks américains sur les questions du numérique ne date donc pas d’aujourd’hui. 
Je n’ai pas eu l’occasion d’y aller souvent car j’étais déjà plus impressionné par la vision allemande du hack qui elle se passait à la maison derrière mes écrans .
En 1984 un épisode de la série télévisée Les Petits génies parle d’une agence secrète aux capacités de calculs inimaginables.
Elle disposerait de plus d’argent que toutes les autres agences confondues et possèderait des supercalculateurs secrets. Une recherche sur les banques de données de l’époque m’en confirme l’existence. La National Security Agency existe bel et bien. Deux livres sortis aux États-Unis, The invisible government (dont je possède une des rares premières éditions) et The puzzle palace (qui fera l’objet d’un 60 minutes à la télévision américaine) entrent en détail sur son fonctionnement mais aussi sur une de ses spécialités : la cryptographie. 
Selon la légende, toutes les thèses de cryptographie sont classées secret défense. L’Union Soviétique se bat pour avoir accès aux mêmes savoirs. La France aussi mais cela, je ne l'apprendrais que des années plus tard lors d’une conversation informelle avec l’un des grands patrons de la DGSE . 
Les années 90 et la découverte de la crypto. 
Sur les réseaux et les newsgroups de plus en plus de gens parlent de la cryptographie comme un outil de protection de la vie privée. C'était un concept complètement nouveau pour moi. Un jeune développeur américain avait d’ailleurs mis en place un logiciel totalement révolutionnaire baptisé PGP (Pretty Good Privacy). Il permet depuis un simple PC de chiffrer des documents qui ne sont pas déchiffrables même avec la puissance de calcul de la NSA. Des années plus tard, dans les révélations de E. Snowden, on apprendra que la NSA a « volontairement » affaibli certains algorithmes de cryptographie. Ce jeune développeur américain s’appelle Philip Zimmerman et j’aurais la chance de passer une après-midi entière à lui faire visiter Paris sous l'œil discret de la DST de l’époque.
Il changera profondément ma vision du numérique. La nouvelle ligne de fracture du monde sera la bataille pour la vie privée. Sans chiffrement, pas de vie privée. 
Deux groupes s'organisent aux États-Unis pour faire sortir la cryptographie du giron de l’armée. Le premier, légaliste, est formé par des légendes de la Silicon Valley, c'est l’EFF, Electronic Frontier Fondation. Le second, les Cypherpunk, se définit comme crypto-anarchiste et est dirigé par un ancien ingénieur d’Intel, Timothy May. En France Service central de la sécurité des systèmes d'information (le chiffre) est catégorique, il n’y aura pas de libéralisation de la crypto. Il faudra attendre 2001 pour que la situation change avec un projet de loi. Que de temps perdu! 
La France incline à une libéralisation de la cryptographie | Les Echos
Après la défaite de l’Union Soviétique, la Silicon Valley a désormais les mains libres pour s’étendre dans le monde entier. Mais consciente qu’elle ne pourra pas y arriver avec les sociétés de l’ancien monde que sont IBM, Apple et Microsoft, elle doit se réinventer. Une nouvelle contre-culture sera nécessaire. Elle existe déjà à San Francisco : la cyberculture. Son moyen de diffusion : l’Internet. 
La cyberculture 
Comme pour beaucoup de jeunes passionnés, c’est elle qui me fera rentrer enfin dans les années 90. 
Après avoir lu un article truffé d’erreurs factuelles sur le sujet, j’ai sonné à la porte d’Actuel et Radio Nova, l’un des rares média français à parler de cyber. Je me retrouve soudain à faire le lien entre la contre-culture parisienne et celle de San Francisco. La bonne nouvelle c’est que cela marche plutôt bien. Je me retrouve en première ligne : lancement de Wired à San Francisco, conversations avec Timothy Leary (le père du LSD qui espérait que la réalité virtuelle allait offrir à tous une expérience encore plus libératoire), débats avec David Bowie sur l’avenir du cyberespace ou encore interview secrète avec l’inspirateur de la culture de Burning man, Hakim Bey (pseudonyme de l’auteur de TAZ). 
Tout était réuni pour faire exploser le cerveau du jeune vingtenaire que j’étais. Les images de synthèses en provenance du festival Siggraph, l’arrivée de la trance et des nouvelles formes de musique électronique quasi chamanique créent une rupture totale avec la culture dominante en France encore emmêlée dans les années 80.
C’est surtout le mentoring délicat et attentionné de John Perry Barlow qui m’a servi de guide dans cet univers. Même si je garde mon regard de hacker, la culture californienne commence à couler dans mes veines. J’orchestre une rencontre entre Jean-François Bizot et John Perry Barlow grâce à une connexion au réseau The WELL. D’ailleurs quand il rédige sa Déclaration d’indépendance du Cyberespace un an plus tard, j’ai la chance de ne pas être très loin.
John Perry Barlow en visite à Paris
John Perry Barlow en visite à Paris
1993 est une date charnière. C’est l’année de mon premier contact avec le  Web et avec la réalité virtuelle grâce aux Virtualistes, un groupe d’artistes numériques qui a joué un rôle clé en France. 
L’affiche de la conférence
L’affiche de la conférence
C’est aussi le moment de ma décision de partir dans la Silicon Valley pour y apprendre la manière de construire des produits. Car en France le Cyber est avant tout limité à une avant-garde artistique. Mais l’idéologie de création de produits née au Xerox Parc, chez Frog design, IDEO ou dans les labos de Stanford et de Berkeley, n'existe pas dans les grands groupes ou centres de recherche européens. C’est l'Europe qui invente le Web et Linux, ce sont les États-Unis qui fabriquent le NeXT et la Sun Station. J’ai envie de faire une thèse en IA aux États-Unis, mais sans bourse c’est difficile. Mon professeur à Télécom Paris me dit qu’il n’y a pas vraiment d’avenir en IA mais que Nokia recrute si je veux faire du traitement de signal. Par chance, je découvre une offre de stage chez Sun en Californie et je m'enfuis dans la Silicon Valley. 
Le cloud
C’est en 1996 chez Sun que je découvre que le cloud, l’informatique déportée, va devenir la prochaine évolution de l’informatique. Pour la construire, la Silicon Valley aura juste besoin de se servir dans l’incroyable patrimoine technologique inventé en Europe Web, Linux, IRC, Mpeg, MP3, Téléphonie sur IP. Incroyable patrimoine méprisé par les politiques de l’époque (Juppé et son “Thomson ça vaut rien, juste un euro”)!
Heureusement, l’Europe me ramène toujours au réel. La question de la surveillance numérique se pose toujours. La question de la dépendance à l’informatique déportée commence à se poser à travers la question de la confidentialité des conversations. 
Dans ma conférence de hackers préférée à côté d’Amsterdam, il est question d’un nouveau programme de surveillance de la NSA, le fameux échelon. La question de la cryptographie prend tout son sens. Que fera l’Europe pour protéger ses citoyens? Aux États-Unis, on pousse pour la libéralisation de la crypto parce qu’elle est la clé du développement du e-commerce. En France le débat est totalement fermé. 
À l'époque, j'écris pour la Tribune et j’essaie de pousser ces débats. Mais c’est trop tôt. Tout le monde n’a qu’une phrase à la bouche, “Internet est la plus grande opportunité économique de l’histoire”. Les détails comme la défense de la vie privée restent…un détail.
Avec la nouvelle économie tout change. Parce qu’il faut être du côté du progrès, les vieux grincheux de Bercy anti-Internet sont remplacés par une jeune génération de hauts fonctionnaires qui veulent enterrer la France du Minitel. Le gouvernement Jospin espère faire entrer la France dans la modernité avec le fameux discours d’Hourtin. Pourtant, c'est deux développeurs qui feront entrer le service public dans l’Internet. Nicolas Pioch qui crée le Web Louvre, l’un des sites les plus visités des débuts du net et Christian Scherer, fondateur d’adminet, prémices d’un service public en ligne. Tous deux auront pour caractéristique d’avoir été attaqués par leurs pairs pour avoir créé des sites de référence sur le sujet. 
Le dilemme entre l’attraction de la modernité, l’adoption des codes culturels de la Silicon Valley et la défense d’un modèle européen a toujours existé. 
Je l’ai vécu dans ma chair en oscillant entre prise de position pour un camp et pour un autre. Le plus grand génie des instigateurs de la culture numérique des années 90 est de nous avoir fait croire que l’utopie Cyber était un projet humaniste. Alors que pour de nombreuses personnes c’était la célébration des idées d’Ayn Rand (une auteure de Science Fiction guidée par les frustrations de sa vie personnelle). 
Cette vision Ayn randienne qui sera mise en avant par Alan Greenspan et Bill Clinton pour pousser à la privatisation de l’ensemble des réseaux télécoms dans le monde, leur mise en concurrence obligatoire et leur fusion dans un nouvel ensemble économique structurellement défavorable à l’Europe, au Japon et à la Chine. Dès que les réseaux ont été privatisés, une grande partie de la valeur s’est déplacée dans le logiciel et les terminaux (que l’Europe aura vendus aux Chinois et aux Américains au nom de la modernité). Les opérateurs européens, anciens leaders du monde des télécoms sont devenus une proche banlieue du numérique.   
Les années 2000
Le plus dur c’est que même après le krach de 2001, nous n’avons rien appris ou presque. Alors que l’économie mondiale se relance, le Web entre dans une période glaciaire. Microsoft est le seul vainqueur des navigateurs, car il est offert gratuitement avec Windows. (Comme Safari avec l’iPhone aujourd’hui d’ailleurs). 
C’est la régulation américaine (suivie par l’Europe) qui va changer la donne. La procédure antitrust contre Microsoft et la création de Mozilla vont redonner de l'oxygène à l’Internet avec ce que l’on appellera le Web 2.0. 
Une opportunité que je ne veux pas rater. Avec Netvibes je me suis retrouvé propulsé au cœur de l'écosystème technologique (Davos, TED, TechCrunch). Avec comme souvenir une belle couverture du Guardian. 
Web 2.0 en 2006 The Guardian
Web 2.0 en 2006 The Guardian
Sur la photo de gauche à droite : Caterina Fake (Flickr), Dick Costello (Feedburner, Twitter), David Sifry (technorati), Craig Neuman (craigslist), Kevin Rose (Digg), Joshua Schachter (delicious), Ev Williams (blogger, Odeo, Twitter, medium), Xochi Birch (Bebo), Tariq Krim (Netvibes), Sam Shillace (Writely, google docs), Jimmy Wales (bomis, Wikipedia, Wikia), Martin Stiksel (last.fm), Matt Mullenweg (WordPress)
Les années 2010
Parce que j’étais plutôt proche de cet écosystème et des fondateurs des grandes plateformes dans la Silicon Valley, j’ai pu entrevoir assez tôt certaines failles dans la manière dont les startups de l’époque abordent les questions sociétales. Et parce que j’ai toujours oscillé entre ma double appartenance culturelle je me suis aussi mis à faire l’impensable : vouloir critiquer le modèle. 
Au début, je dois avouer que je me suis senti bien seul.
Aborder les questions de souveraineté numérique, de nocivité des modèles algorithmiques des plateformes ou encore de la fermeture du Web sur les plateformes mobiles d’Apple et Google me valait des regards médusés. 
Heureusement depuis, nombreux sont ceux qui se sont convertis à la régulation des plateformes. Il n’y a d’ailleurs pas un jour sans que s’ouvre une nouvelle chaire universitaire sur la « régulation des algorithmes ». À tel point que nous avons plus de “régulateurs” que de “créateurs” en France ;)
C’est aussi pour cela que je lance codesouverain.fr, pour remettre en contexte ces questionnements, et surtout pouvoir m'intéresser à de nouvelles choses comme les identités décentralisés (une des choses fascinantes du WEB3).
Deuxième partie : combats
Petite histoire de la souveraineté numérique en France.
Pour ma part je me suis intéressé au sujet au début des années 2000 à l’ère du MP3, ne comprenant pas pourquoi l’Europe et la France, qui avaient inventé le MP3, voulaient soutenir les grandes plateformes de musique avec DRM (Digital Right Management) Apple et son AAC, Microsoft avec son WMA.
L’étude que j’avais faite pour l’Adami pour défendre les droits des artistes m’avait permis de m’attarder sur les services décentralisés de P2P (Pair à pair) et leur capacité de transformer la distribution de contenus. Je parlais à l’époque (2004) de géopolitique du P2P. Du WEB3 avant l’heure.
(Codesouverain.fr/publications)
(Codesouverain.fr/publications)
La question de la dominance des États-Unis devient un sujet important dans les années 2000. La Chine commence, comme le prédisait le think tank CATO institute proche des républicains, a construire sa grande firewall On parle alors de Splinternet. Mais le sujet diplomatique le plus chaud reste le contrôle des noms de domaines par les USA. 
En 2006, Laurent Sorbier et Bernard Benhamou utilisent le terme de « Souveraineté et réseaux numériques » dans un texte paru dans Politique étrangère.
À l’époque il s’agit de dénoncer la gouvernance de l’Internet et des DNS qui sont sous la tutelle des États-Unis. La question du cloud et des plateformes n’y est pas encore abordée. Pour rappel 2006 est l’année de création de AWS (dont je serai l’un des premiers bêta-testeurs).
L'Europe joue encore d’égal à égal avec les États-Unis: 2005 et 2006 est l’un des rares moments où l'Europe est en avance grâce aux offres de serveurs hébergés d’OVH et de Online (désormais Scaleway). J’en ferai la démonstration avec Netvibes démarrée depuis un café parisien qui devient en quelques mois la coqueluche de la Silicon Valley et parviendra pendant un temps à être la troisième page d’accueil personnalisée aux États-Unis derrière Google et Yahoo! 
Tout cela fonctionne parce que le Web est ouvert, que n’importe qui, de n’importe où, peut en théorie, avec la bonne équipe, construire et distribuer son service à travers le monde. Netvibes n'était pas hébergé aux États-Unis mais en France avec une équipe dédiée. Dailymotion le concurrent de Youtube (et son prédécesseur) était intégralement bâti en France sans que cela ne pose le moindre problème. 
Pour ma seconde startup jolicloud, je suivrai la même recette. Pourtant c’est à ce moment-là que je comprends que quelque chose a changé. Malgré l'investissement des fondateurs de Skype je serais aux premières loges de la fermeture de l’Internet par l’Internet mobile. l’Iphone n’est plus du web, c’est une version édulcorée qui pousse les développeurs à construire des apps sur les primitives d’Apple. Je tente d’expliquer aux rares personnes qui nous reçoivent en France que les grandes plateformes sont en train de cadenasser l’innovation, que le navigateur de l’iPhone est dégradé officiellement pour des questions de batteries mais surtout pour ne pas permettre de concurrencer l'Apple Store. L’égalité entre l’Europe et les États-Unis s’amenuise. Désormais pour exister, il faut le numéro d’un responsable produit chez Apple, Google et bientôt aussi chez Facebook.  
On ne parle pas encore de GAFAM, mais toute l’architecture de fermeture de l’Internet se met en place avec des programmes de développeurs qui obligent à remplir des conditions légales pour pouvoir exister sur l’iPhone, Android, Facebook ou encore Chrome. On sait d’ailleurs que ces programmes de développeurs sont aussi des outils de veille qui permettent aux grandes plateformes d’acquérir ou de copier les sociétés qui doivent passer par eux.
À l'époque, je défends l’idée que le Web, le navigateur, est la seule plateforme ouverte et libre et qu’il est important de la préserver. Aucun Commissaire européen n’accepte de regarder ce dossier. Résultat : en moins de quelques années tous les autres moyens de distribution sont désormais contrôlés par les GAFAM. C’est une fin de non-recevoir. Entre adulation naïve du pouvoir vis-à-vis de ces géants et une suite de grands principes décorrélés d’une réalité technique, je finis par comprendre que personne ne va vraiment nous aider, ni en France ni en Europe. 
En 2010 sort le livre de Pierre Bellanger sur la souveraineté numérique, le premier à introduire le terme sous cette forme. Si nous sommes quelques-uns à partager la même inquiétude sur l’accumulation de données par ces supergéants du numérique, je suis en total désaccord avec la solution proposée par le patron de Skyrock : la création d’un « resogiciel » alternatif et propriétaire avec Orange. Je crois à un écosystème de start-up agiles et focalisées sur le Web pour construire l’ensemble des services dont la France et l’Europe ont besoin. 
L'histoire dit que c’est un de mes billets de blog publié en 2011 “France needs a CTO now !” qui convainc le Président de l’époque Nicolas Sarkozy, de lancer une version numérique du G8, le eG8. Cette conférence rameute le gratin de la Silicon Valley. Je suis mis à contribution pour convaincre Mark Zuckerberg de venir à Paris. Après de nombreuses hésitations, il finit par dire oui. Si je réussis in extremis à imposer le fondateur de Skype Niklas Zennström à être présent dans des panels quasi exclusivement américains, je n’ai hélas pas beaucoup d’influence sur le programme qui met en scène une Silicon Valley flamboyante venue pour apprendre l’Internet aux Français.
Mais agréable surprise, John Perry Barlow sera de la partie. C’est un plaisir de le revoir et de l’entendre. Il semble aussi inquiet des nouveaux pouvoirs des plateformes qu’il ne l’était des gouvernements à l’époque. Mais comme les politiques de l’époque, il reste impuissant pour lutter contre cette froide domination. 
Avec l’arrivée des premiers réseaux sociaux en France, le numérique devient un objet de communication. L’objet politique parfait qui remplit de joie les spécialistes de la communication politique. Face à un outil aussi puissant, aucun politique n’acceptera de négocier avec les grandes plateformes, surtout pas le gouvernement de Hollande. 
Conseil national du numérique et Mission développeurs
En 2012, a peine nommé Vice Président du Conseil national du numérique, je me vois confier par le Premier ministre et la secrétaire d'État au numérique de l'époque Fleur Pellerin, une mission pour « cartographier les talents du numérique ». C’est l’acte de naissance de la French Tech. Je réitère ma tentative d’intéresser le gouvernement aux développeurs français et faire des propositions sur la manière de valoriser notre patrimoine et savoir-faire numérique. 
J'en profite alors pour inclure une liste de 100 développeurs marquants du numérique français tout en suggérant que l'État devrait les rencontrer et mettre à profit leurs talents. Demande restée lettre morte.
À noter, en 2013 je découvre que le Sénat a des positions intéressantes sur la souveraineté numérique à travers la voix de Catherine Morin-Desailly et son rapport visionnaire: l’Union européenne, colonie du monde numérique?
Une position salutaire mais minoritaire.
Les nouveaux barbares
Car la doctrine des nouveaux hussards du numérique a gagné : l’État doit s’inspirer des géants du numérique (move fast and break things) et donc devenir comme eux, c’est ce qu’expliquerons Henri Verdier et Nicolas Colin dans leur livre « L’ère de la multitude » ou de manière plus directe par Laura Letourneau et Clément Bertholet dans « Uberisons l’État ». 
Cette doctrine est d'ailleurs mise en musique par le directeur de cabinet de la ministre Fleur Pellerin : Sébastien Soriano. Plutôt que d’aider les startups de l’époque, c’est lui qui a privilégié le projet de cloud souverain (voté par son prédécesseur) des grands opérateurs Orange et SFR. Il sera d’ailleurs plus tard nommé à l’Arcep où il se fera un temps le chantre de la disruption avec “les barbares”, un groupe de hauts fonctionnaires qui souhaitent appliquer les techniques de disruption de la Silicon Valley à l’intérieur de l’État, avant de devenir un tenant de la régulation. 
Le premier quinquennat Macron installera la plupart des “barbares” aux commandes des principales agences numériques de l’État. La stratégie d’ouverture aux grandes plateformes sera démultipliée dans les domaines de la santé, de la sécurité, de l’éducation et de la culture.
À l'époque, parler d’éthique du numérique, de régulation des algorithmes est anathème et vaut une forme d'excommunication.
Un choix a été fait et il n’est plus question de soutenir les autres vision du numérique.
Nos meilleures écoles s’associeront avec les GAFAM pour leur fournir les talents pour l’intelligence artificielle, nos start-up et nos licornes seront encouragées (ou en tout cas pas découragées) à utiliser la stack technique des GAFAM et investir en communication sur les réseaux sociaux. L’État en fait de même, notamment avec le Health Data Hub confié à Microsoft ou l’hébergement des prêts Garantis aux Entreprises par l’État de la BPI (banque publique d’investissement) chez Amazon Web Service. 
Face à la pression des grandes entreprises du CAC40 et un lobbying très agressif des plateformes, parler de souveraineté numérique devient un sport de combat. Une des méthodes de disqualification les plus simples est de faire passer l'argumentation ou les messagers comme extrémistes et déraisonnables.  
Au-delà de la dépendance économique, politique, il y a aussi un autre sujet : celui de la préservation de notre système social. C’est un des sujets qui me tient à cœur. Parce qu’avec mes startups j’ai réussi un temps à le mettre en œuvre. 
Quand l’argent public ou les acteurs qui dépendent de la commande publique utilisent les grandes plateformes américaines, cela renforce la valeur boursière des GAFAM et donc les retraités américains. Rappelons que les retraites des américains sont gérées par des fonds de pensions qui sont indexées sur la performance boursière. Même Trump dans son mandat chaotique n’a pas touché à la Bourse qui a continué de surperformer. Il n’y a pas de secret, la raison pour laquelle des entreprises comme Apple, Google, Amazon ou Microsoft ont dépassé les mille milliards de valorisations est liée au fait qu’elles absorbent la valeur que d’autres acteurs ou d’autres pays pourraient créer en dehors de leur giron. Ce financement des retraites est simple et efficace et pour les Etats-Unis, il n’est pas négociable. 
Si nous voulons sauver notre système de retraite, alors soutenons notre industrie locale qui paie des impôts en France et contribue à préserver notre système de retraite par répartition. 
C’est pour cela que je soutiens l’association d’industriels européens du Cloud Euclidia créée par Jean-Paul Smets qui fait notamment la proposition de défendre le logiciel français en instaurant, comme on l’a fait dans la culture, des quotas d’achat avec l’argent public. 
Une proposition que j’ai également défendue et qui n’a été reprise que par deux candidats à la présidentielle : Arnaud Montebourg et Valérie Pécresse.
Le goût retrouvé de la souveraineté numérique
La Pandémie est un Cygne noir qui a ouvert les yeux des Français sur l’indigence de notre souveraineté sanitaire (masques, vaccin,…). 
Elle aura aussi rappellé aussi qu’en cas de crise, la France et l’Europe n’ont plus aucun passe-droit sur ce qui n’est pas fabriqué localement. 
La souveraineté numérique n'échappe pas à cette règle. Elle devient enfin un sujet majeur au point qu’elle a été mise dans l’agenda officiel de la Présidence française de l’Union Européenne, même si ce sont surtout les think tanks américains qui sont invités à parler du sujet à Bercy. 
À l’occasion de la présidentielle, la souveraineté numérique aura été dans la bouche de presque tous les candidats. Pas mal pour un sujet longtemps marginalisé, associé à tort à la question du souverainisme.
Mais avec la guerre en Ukraine la question se pose différemment. La question du Splinternet et la réalité de notre exposition aux technologies étrangères nous obligent à repenser la question de la souveraineté numérique sous l’angle de la résilience.
J’en parlerai dans ma prochaine keynote à Berlin dont le titre sera : “Our plan B to save the Internet”. 
Pour plus de détails suivez mon nouveau compte twitter @codesouverain
Et vous, quelle est votre histoire de la souveraineté numérique, ou tout simplement votre histoire numérique ? N’hésitez pas à me répondre 
Bonne semaine à tous.
Avez-vous aimé ce numéro ?
Tariq KRIM

Entre disruption et résilience, il nous faut choisir.

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Probablement écrit dans un café parisien.