Newsletter 4: Infrastructure Nation (Acte I)

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Newsletter 4: Infrastructure Nation (Acte I)
Par Tariq KRIM • Numéro #4 • Consulter en ligne
Seule une “infrastructure nation" pourra sauver la France (Acte I)
La politique numérique du prochain quinquennat devra apprendre des échecs de la Start-Up Nation et rétablir un équilibre entre l’Internet des écoles de commerce et l’Internet des développeurs pour faire de la France le leader des non-alignés du numérique dans le duel entre la Chine et la Silicon Valley.
C’est encore faisable. Voici comment.
Newsletter écrite en écoutant Kontinuum de Klaus Schulze.

The future is watching you.
The future is watching you.
Avec l’effervescence de communication autour de la création de 26 licornes et ses classements de Start-Up, on en oublie l'essentiel : comment permettre à la France de conserver son leadership dans un monde devenu bipolaire. Sans un véritable projet d’architecture technologique souveraine, la France est en train de devenir une GAFAM Nation modèle, prête à rejoindre l’OTAN numérique voulu par Biden et Anne Neuberger, sa très ambitieuse conseillère aux affaires cyber et ancienne de la NSA. En proposant d’utiliser les Grandes Plateformes comme bouclier protecteur contre les menaces cybernétiques russes et chinoises, les Américains ne sont plus très loin de convaincre les dirigeants européens, dont la France, de les rejoindre. 
Les 7 et 8 février prochains est organisée à Bercy, une grande conférence sur la souveraineté numérique dans le cadre de la Présidence française de l'Europe. En regardant la liste des intervenants programmés (effacée depuis), elle donne l’impression d’une séance de brainstorming sur les termes de notre capitulation. Les patrons des grandes plateformes américaines y sont invités à parler d'éthique alors qu’aucun des industriels européens du cloud, qui font la souveraineté au quotidien, n’est présent.
Pour bien comprendre ce qui pourrait nous arriver, regardons la situation du Japon obligé de dépenser une majorité de son budget militaire exclusivement en armes américaines, en échange d’une protection qu’il n’est plus totalement sûr d’avoir contre la Chine. 
Comment ne pas voir un parallèle dans l’accord passé entre notre champion national de cybersécurité Thalès et Google avec la situation de Mitsubishi qui assemble les avions américains Lockheed F 35 au Japon?
Despite defense buildup, Japan’s arms industry struggles
Allons-nous nous retrouver à dépenser 30 à 40% de notre budget dans le cloud, le référencement et la publicité ciblée des grandes plateformes pour avoir manqué de vision technologique? Après la dépendance au gaz de Poutine qui déstabilise l’Europe, voici le cloud des GAFAM qui deviendra une étreinte intenable pour nos économies.
Si avoir 26 licornes est la seule chose sur laquelle nous pouvons communiquer en termes de succès, alors il est urgent de changer de stratégie. 
Nous sommes face à une menace existentielle. 
Cette newsletter en deux actes expliquera comment et pourquoi nous en sommes arrivés là ainsi que les solutions auxquelles nous devrons nous atteler si nous voulons sortir de cette dystopie.
La désillusion de la Start-Up Nation
Invité le 15 janvier dernier à un colloque organisé par Le Vent Se Lève et l’Institut Rousseau, je me désolais que cette obsession de création de licornes nous ait détournés de tout ce qu’il aurait été précieux de construire en parallèle. Une véritable occasion manquée.
Voir la conférence en ligne
LES ENJEUX GÉOPOLITIQUES DE LA SOUVERAINETÉ NUMÉRIQUE
L’annonce soudaine de la mise en redressement judiciaire de SigFox et les difficultés de Qwant relance le débat. Ces deux sociétés, qui ont fait partie de l’axe central de communication de la French Tech, étaient régulièrement présentées par le gouvernement comme l’exemple du nouveau modèle de réussite français lors des voyages officiels. Je ne suis pas là pour critiquer ces sociétés que je connais peu (j’ai rencontré leurs fondateurs quelques minutes lors d’événements et je m’étais abstenu de tout commentaire sur leur métier et leurs difficultés). Cet échec visible pose toutefois la question des limites de la French Tech et aussi celle, plus importante à mon avis, de l’équité de traitement des sociétés de technologies. 
En effet, le gouvernement a clairement ses chouchous. Ceux-ci bénéficient de la mobilisation de l’appareil d’État et d’une presse enthousiaste qui reprend souvent les éléments de langage officiels sans prendre le recul nécessaire.
Et puis, il y a les autres…les grandes oubliées.
Enfin se pose la question à laquelle personne ne veut répondre, à savoir la viabilité du modèle de la Start-up Nation entièrement pensé par des gens issus d’écoles de commerce et de sciences politiques. 
J’avais abordé ce sujet en 2013…hélas, sans grand succès. Cette newsletter m’offre l’occasion de le revisiter afin d’expliquer ma position et ma vision sur ce que doit être la stratégie numérique du prochain quinquennat.
Avant d’aller plus loin, commençons par faire la différence entre les infrastructures numériques (stack technique) et les start-up qui s'appuient sur ces infrastructures. Et faisons un parallèle avec l’industrie aéronautique : quand l’Europe a finalement décidé d’être autonome en matière d’aviation civile, elle a associé plusieurs grands industriels pour créer Airbus. Plus tard, des entrepreneurs ont lancé leur propre compagnie aérienne. Une majorité des compagnies aériennes européennes sont devenues par la suite clientes d’Airbus. 
Depuis 10 ans, je défends une vision similaire pour le numérique. En parallèle de l’Internet des écoles de commerce (la French Tech), il faut aussi un Internet des développeurs capable de bâtir une alternative qui pourra être choisie par la prochaine génération d’entrepreneurs à la place des technologies des GAFAM. 
Mais à la différence de la Silicon Valley conçue pour le meilleur (et pour le pire) par des ingénieurs, le numérique en France est devenu la chasse gardée d’anciens étudiants en sciences politiques ou d’écoles de commerce qui ne le maîtrisent qu’en surface. Dans les postes de pouvoir, les ingénieurs ont laissé leur place à des spécialistes de la communication. Une seule ministre du numérique était ingénieure. 
Parce qu’il est plus rassurant de copier que de créer, nous avons eu droit à un ersatz sans imagination de la Silicon Valley avec dix ans de retard. Et parce qu’il est plus gratifiant de s’associer au pouvoir économique dominant, nos gouvernants ont préféré célébrer la réussite technologique des plateformes américaines, plutôt que de travailler d'arrache-pied à créer les nôtres. 
À cause de cette stratégie bancale, le gouvernement est passé à côté de l’essentiel : savoir faire profiter à l’ensemble des Français des fruits de la révolution Internet.
En deux quinquennats, l’injection massive de capitaux publics n’aura permis qu’à une petite caste de quelques dizaines de milliers de privilégiés, quasiment tous issus de l’élite parisienne, de profiter à plein de la générosité de l'État.
Pendant qu’au même moment un numérique sans foi ni loi accélérait la transformation de l’autre France en livreurs, free-lance, et autres tâcherons du clic corvéables à merci pour reprendre la désormais célèbre expression d’Antonio Casilli.
Le nombre d'autoentrepreneurs a fortement augmenté entre 2020 et 2021 | Les Echos
Car derrière sa promesse initiale de rupture, la Start-Up Nation n’aura été que la continuité des décisions prises lors de la présidence Hollande. À l’époque déjà, rien n’avait été fait pour soutenir notre souveraineté numérique. Bien au contraire! Ce quinquennat aura été le précurseur d’une politique de bras ouverts aux plateformes. Rappelez-vous des partenariats de l’Éducation Nationale avec Microsoft, Google, de l’Enseignement Supérieur avec Cisco, dont le président John Chambers a été nommé l’ambassadeur de la French Tech.
Le parcours du président de Cisco force le respect mais n’y avait-il pas un Français pour faire le job ?
Au sein du Conseil national du numérique, j’ai assisté aux premières loges à ce glissement sans pouvoir infléchir quelque décision que ce soit. Relire à ce sujet ma tribune pour Le Point Comment la France s’est vendue aux GAFAM.
Alors, que faire?
D’abord construire un numérique plus équilibré:
  • Un numérique dont l’objectif est de nous extraire de la féodalité économique des plateformes et qui nous permette d’inventer autre chose.
  • Un internet apaisé, qui respecte notre intimité, n'utilise que très peu de données personnelles ni de technologies de manipulation mentale.
  • Un espace où les enfants ne sont pas les proies des techniques sophistiquées de marketing, où les populations ne sont pas constamment, par l'extrême granularité des réseaux sociaux, la cible d’opérations psychologiques.
  • Un monde où le déséquilibre affectif et le profilage agressif n’obligent pas en permanence les plus fragiles à s’endetter pour acheter des produits dont ils n'ont pas besoin.
  • Un réseau qui facilite l’accès à la connaissance et au savoir, ce qui était la promesse initiale de l’Internet avant la prise de pouvoir par les Big Tech.
C’est ce que j’appelle le Slow Web, une interzone qui existe entre l’Internet de la Chine et celui de la Silicon Valley.
C’est aussi l'idée d’un Internet européen des Lumières.
Les seules start-up ne pourront pas construire cet Internet. Il faudra construire de nouvelles briques technologiques, améliorer et maintenir celles qui existent déjà. Remettre en cause certains choix récents qui ont permis à une poignée d'entreprises de faire main basse sur les protocoles natifs de l’Internet (e-mail, chat, flux d’actualités…)
Il faudra aussi combattre l’idéologie des suprémacistes numériques, qui pensent que les humains sont mieux « gérés » par des machines ou de l’intelligence artificielle. Cette idéologie, très en vogue chez une nouvelle génération de hauts fonctionnaires, qui se prennent pour des entrepreneurs, est responsable de nombreux dysfonctionnements, d’une gabegie d’argent public et d’une exposition de nos données personnelles à des acteurs non européens.
L’État n’est ni une plateforme, ni une Start-Up. Il est, comme la démocratie, notre plus précieux commun. Le numérique doit le rendre plus résilient, plus attentionné, voire plus humain. Ne le laissons pas entre les mains d’apprentis sorciers de la donnée. 
Mais revenons à notre sujet, à savoir la Start-Up Nation
Les start-up resteront toujours un pari risqué.
J’ai toujours été un ardent défenseur du modèle des start-up dont je connais les points forts et les limites pour en avoir été l’un des pionniers en France. 
C’est pour cela que j’ai été surpris par cette institutionnalisation des start-up par l’État, fait unique en Europe. Elle a créé une importante normalisation des profils d’entrepreneurs et un paradoxe sur l’investissement de l'État.
Les rebelles dans leur garage ont laissé leur place aux BDE et juniors entreprises des écoles des beaux quartiers qui citent du Elon Musk dans le texte.
S’il est important de saluer la performance incroyable de nombreuses start-up françaises dans la compétition internationale, il ne faut pas s’étonner qu’une grande partie de leur capital soit détenue par des investisseurs étrangers. Cela fait partie du jeu (une start-up est une mini-multinationale) et ne me dérange pas dès lors que l’on a mis en place les bonnes protections juridiques et techniques si elle exploite des données stratégiques.
26 licornes, c’est très bien. Mais là aussi, gardons-nous de crier victoire trop tôt. Il ne s’agit pour l’instant que de valorisations à confirmer par un événement liquide (introduction en Bourse, fusion ou acquisition). Dans cette cohorte, il est évident que certaines vont cartonner, certaines vont se vendre au plus offrant tandis que d’autres disparaîtront ou se feront racheter à la casse. La récente absorption par l’allemand Gorilla du français Frichti montre que la consolidation du marché est déjà entamée.
L’objectif est de ne pas se transformer en Zombiecorn, c'est-à-dire en une licorne prisonnière d’une valorisation trop élevée avec une croissance qui ne leur permet plus de la justifier. Combien de boîtes françaises sont réellement dans ce cas ? Nous l'apprendrons bien assez tôt.
Beware the rise of the 'zombiecorn' | PitchBook
Dans ce contexte de compétition internationale, je n’ai jamais compris pourquoi le gouvernement met une telle pression sur les entrepreneurs en s’improvisant porte-parole des Licornes. Mélanger Politique et Start-Up me semble très contre-productif.
Cela me rappelle cet entretien il y a quelques années à Davos avec un des conseillers d’Angela Merkel. Nous lui expliquions qu’il fallait investir dans des milliers d’entreprises pour que quelques-unes puissent exploser et s’introduire en bourse. Ce à quoi il nous a répondu qu’il ne souhaitait investir que sur celles qui étaient sûres de réussir. Il n’avait rien compris de ce que nous lui avions expliqué ! Ce jour-là, j’ai compris que le politique n’est aux côtés des entrepreneurs que lorsqu’ils ont du succès. Dans la difficulté, l'entrepreneur reste seul avec ses équipes et partenaires.
Car contrairement à ce que prétend Cédric O dans sa communication hebdomadaire, devenir une licorne n’est pas une finalité. C’est bel et bien l’ascension à un niveau de compétition encore plus féroce.
Peut-être oublie-t-il que le succès des licornes n’a pas grand-chose à voir avec l’action gouvernementale. C’est une tendance mondiale, y compris chez nos voisins allemands, anglais ou même suédois qui, eux, n’ont pas leur French Tech.
4 raisons favorisent la création de licornes :
  • La première est le mobile qui a offert des facilités de distribution et paiement au niveau mondial comme jamais il n’en avait existé auparavant.
  • La seconde est le cloud qui a permis de soutenir l’hyper croissance des entreprises. Une société comme Snapchat a pu devenir un des 5 réseaux sociaux mondiaux en s’appuyant exclusivement sur le cloud de Google (et une facture annuelle de 2 milliards de dollars).
  • La troisième est l’extrême efficacité des réseaux sociaux pour acquérir des clients. À tel point que les politiques qui se sont approprié ces techniques pour diffuser leurs idées ont quasiment tous été élus.
  • Enfin, avec la politique de taux des banques centrales, il y a trop d’argent sur le marché. Aujourd’hui, en promettant des croissances à deux chiffres, les start-up sont devenues des valeurs très prisées. Mais cela ne durera pas éternellement.
L’investisseur Robin Rivaton donne une analyse très intéressante sur le succès des licornes en France. 
French Tech : les secrets de la multiplication des licornes, par Robin Rivaton - L'Express L'Expansion
Cédric O oublie que la vraie force de la première cohorte de licornes américaines (2009-2013), dont faisaient partie Uber et AirBnb, est d’avoir pu s’introduire en bourse à un prix qui confirmait leur valorisation privée. Les licornes françaises le savent très bien. Elles vont devoir apprendre à évoluer sur un marché européen très embouteillé et bien moins mature qu’aux États-Unis.
La situation actuelle n’est pas sans rappeler la fameuse bulle de 2000, où un nombre important d’entreprises Internet non technologiques, les fameuses Dot Com, atteignaient des sommets de valorisation et s'introduisaient en bourse sans être encore profitables, voire sans avoir de produit qui fonctionnait. À la fin de 2002, cinq mille milliards de dollars de valorisation disparaissaient en fumée, le NASDAQ perdait 78 % de sa valeur et à la fin 2004, la moitié des dotcoms avait mis la clé sous la porte.
La possibilité que nous soyons dans une nouvelle bulle n’est pas à écarter mais son éclatement sera dû à des raisons différentes.
En 2000, beaucoup de concepts étaient arrivés trop tôt. Les gens se connectaient encore avec modems et les outils de paiement simples n’existaient pas encore.
En 2022 la question est avant tout une crise existentielle. Réussir à vendre ses produits ou ses services à une cohorte d’utilisateurs fidèles en France ne garantit en rien que l’on deviendra un leader mondial.
2022 sera d’ailleurs un cas d’école du dilemme d’innovation de Clay Christensen.
Combien de solutions de banques, de paiements en magasin ou restaurant, de places de marché spécialisé ou de services de livraisons le marché est-il capable d’absorber ? Surtout quand l’Allemagne ou l’Angleterre en produit tout autant et d’aussi bonne qualité.
Il faudra faire attention au faux sentiment de succès lié à la pandémie et à l'accélération de certaines pratiques pendant le confinement.
Souvenez-vous de Clubhouse, l’application préférée des confinés, qui peine désormais à construire un trafic, maintenant que les restaurants ont réouvert.
La pandémie a d’ailleurs concentré ces deux dernières années l’équivalent de 10 ans de dépenses technologiques. Tout le monde a racheté un écran, sa webcam, son abonnement à Zoom et il n'est pas sûr que ce niveau de dépense se maintienne dans le futur. C’est ce qu’explique Albert Edwards, un des analystes star de la Société Générale, qui prédit un décrochage important des Big Tech et par effet de ricochet des Licornes.
Albert Edwards : "Les big tech vont s'effondrer en bourse et la FED ne fera rien"
Les marchés ont aussi fortement baissé ces derniers mois. Ils traduisent une certaine forme de nervosité sur l’avenir, comme si la pandémie marquait le début de la fin d’une croissance folle. Le début de l’ère Post Mobile.
Comme nous pouvons le constater, les prochaines années seront loin d’être un long fleuve tranquille.
Nous avons fait la moitié du chemin mais le plus dur reste à venir.
Notre stratégie numérique aurait dû s'appuyer à la fois sur l’Internet des écoles de commerces (la Start-Up nation) et sur l’Internet des développeurs et des ingénieurs que j’appelle l’infrastructure nation.
Ces deux Internet n'auraient pas dû être opposés car ils sont complémentaires.
À partir de 2013, quand le secteur du numérique a commencé à être dominé par des profils issus des écoles de commerce, une des conséquences les plus visibles a été le glissement sémantique du terme “innovation”.
Il y a vingt ans, intégrer une caméra minuscule dans un téléphone, ou transformer ce dernier en ordinateur était considéré comme de l’innovation.
Aujourd’hui faire des couches-culottes bios ou de la livraison de nourriture en moins de quinze minutes suffit pour faire partie des entreprises « innovantes » du next 120.
L'énorme majorité des licornes font d’ailleurs partie de l’Internet des écoles de commerce. Pour soutenir leur financement, l’Élysée s’est transformé en Banque d'affaires. S’il s’était aussi transformé en CTO, il aurait pu jouer un rôle central dans le développement et le financement des outils numériques dont nous avons besoin pour nous émanciper des grandes plateformes.
Malheureusement c’est l’inverse qui a été fait. Avec la stratégie “Cloud de Confiance”, désormais les Big Tech s’invitent au cœur de l’État. Pour justifier ce choix extrêmement critiquable, un ancien Ministre des Affaires Étrangères, des économistes et même une ancienne directrice de cabinet de Nicolas Sarkozy ont été appelés à la rescousse pour minimiser l’impact de l’extraterritorialité du Cloud Act.
Alors pourquoi ce choix constant des GAFAM plutôt que des entreprises françaises et européennes ?
Un observateur avisé du gouvernement m’en expliquait les différentes raisons :
Dès son début de mandat, la doctrine officielle du gouvernement Macron a été de dire, travaillons avec les meilleurs, donc avec les GAFAM. Cette stratégie des “premiers de cordée” doit beaucoup à la proximité de certains de ses acteurs dans le jeu politique. Pas structuré, mais aussi peu considéré, l’environnement technologique français n’arrive pas à faire entendre sa voix. Pire, le monde du logiciel français a laissé le gouvernement répéter tout au long du quinquennat que la France était en retard et qu’il n’y avait pas de solutions disponibles. Ce discours du “retard français” aura eu des conséquences importantes sur l’équipement cloud. 
À de rares exceptions près, les start-up françaises les plus connues ont toutes fait le choix de se baser sur les technologies d’Amazon, Microsoft ou Google
source capital.fr
source capital.fr
Au risque de choquer mon audience, je ne considère pas qu’une entreprise, à la différence de l’État et de nos infrastructures stratégiques, n’ait de comptes à rendre sur le choix de sa « stack » logicielle. Le besoin de croissance, le niveau technique de son équipe, la disponibilité d’argent à déployer pour aller vite sont souvent les raisons qui poussent à choisir les services de cloud managés américains.
Mais, dans le cas où de l’argent public ou des fonds européens sont investis (ce qui a été le cas pour un grand nombre d’entre elles) des conditions et des obligations auraient dû être introduites.
C’est aussi à l'État de stimuler une politique d’achat et de définir une stratégie des données sensibles. Par exemple, la constitution de fiduciaires de données avec une gouvernance protectrice en cas de rachat d’une licorne par des intérêts étrangers aurait pu être envisagée. Ce modèle des fiduciaires de données pour les start-up s’inspire de ce que nous avons dans la presse : les sociétés de journalistes permettent de minimiser l’influence de l'actionnariat sur la partie éditoriale.
Car personne n’est capable au gouvernement de dire ce qu’il se passerait si Doctolib se vendait à Amazon ou un autre acteur étranger. D’un côté, un acteur privé a le choix de se vendre à qui il souhaite D'un autre, une telle vente mettrait en péril la stratégie vaccinale de la France. Peut-on confier une mission régalienne à un acteur étranger ? Que deviendraient alors les données de santé des Français ?
La pandémie a ouvert la boîte de pandore de la souveraineté numérique et a obligé le gouvernement à changer sa stratégie et introduire la notion d’autonomie stratégique (pour ne pas avoir à utiliser le terme de souveraineté).
La polémique du Health Data Hub, hébergé chez Microsoft (voir ma précédente newsletter) nous a ouvert les yeux sur un autre problème, celui du coût de la réversibilité d’un projet cloud et la difficulté de faire sortir les données en dehors d’une plateforme de cloud américain.
À toutes ces questions le gouvernement n’apporte que de maigres réponses.
Mais la cerise sur le gâteau reste la décision de la Cour de Justice de l’Union européenne d’annuler le Privacy Shield (arrêt Schrem II). Cette décision a pris par surprise le gouvernement ainsi que toutes les entreprises qui hébergent leurs données chez les GAFAM et qui ne s’y étaient pas préparé (ce n’est pas faute d’avoir tenté de les alerter). Une véritable roulette russe juridique et surtout, comme je l’expliquais à certains entrepreneurs, une possible responsabilité pénale à la clé.
Ce n’est évidemment pas simple de trancher, mais ne rien faire aura été une faute.
À ma connaissance, aucun fléchage souverain de l’argent public de la part de la BPI, de la caisse des dépôts, des fonds européens ou du gouvernement n’a été envisagé à ce jour.
Sur la question des choix de technologie, le gouvernement et l’administration ont raisonné comme des consultants qui évaluent différentes solutions et non pas comme des bâtisseurs. N’est pas Mesmer qui veut.
Michaël Mangeon
Savez-vous qu’en 1973, en plein crise pétrolière, le premier Ministre Pierre Messmer annonce à la télévision le lancement d’un des plus grands programmes industriels de notre histoire ?

Thread : Le plan Messmer, genèse de la France #nucléaire

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Pour qu’une majorité de start-up puisse choisir des solutions françaises, le gouvernement aurait dû réunir l'ensemble des développeurs européens qui travaillent à s'émanciper des GAFAM (quelques centaines d’entreprises et de codeurs) et soutenir massivement leurs initiatives.
Si nous avions fait cela dès le début de la pandémie, nous aurions pu disposer d’une version “beta” de cette infrastructure nation et porter cette vision à l'ensemble de nos partenaires européens. Cela aurait pu devenir le plus important projet numérique depuis le rapport Bangemann sur les autoroutes de l’information (1993).
Fort d’un premier succès national, le président Emmanuel Macron, lors de son discours d’introduction de la Présidence française de l’Europe du 19 janvier 2022 aurait alors pu positionner la France comme le fer de lance des non-alignés du numérique face aux États-Unis et la Chine. Et pourquoi pas entraîner une dynamique avec de nouveaux alliés en Afrique, en Inde ou d’autres partenaires dans le reste du monde
Cela aurait “eu de la gueule", un peu comme le discours de la France à l’Onu avant la deuxième guerre d’Irak.
Hélas, la France va promouvoir sa stratégie d’alliance avec les GAFAM et la grande conférence sur la souveraineté numérique organisée dans le cadre de la Présidence française de l’Europe les 7 et 8 février va donner la part belle aux patrons de Microsoft et lobbyistes de Google. Aucun des acteurs de cette stack d’émancipation européenne n’a été invité à y participer. C’est bien triste. 
Tariq KRIM
Construire la souveraineté numérique de l'Europe (PFUE)
Lecture entre les lignes:
- L’Europe ne peux rien sans les GAFAM
- Il faut revenir sur Schrems II
- Nous n’avons invité aucun des industriels européens du cloud (même pas ⁦@OVHcloud⁩ ) https://t.co/771V99fk9o
L’infrastructure nation, un projet ambitieux, difficile à mettre en œuvre, mais pas infaisable.
Au-delà de l’offre tentante de rejoindre l’OTAN numérique proposé par Biden, il y a plusieurs raisons pour lesquelles ce gouvernement ne veut pas se lancer dans une “infrastructure nation”.
Tout d'abord, soutenir la “stack logicielle” d’émancipation, c'est-à-dire l’ensemble des briques technologiques nécessaires pour construire un numérique alternatif aux grandes plateformes, n’est pas quelque chose qui est rentable à court terme. C’est encore moins vendable en termes de communication. 
Ensuite, personne n’est d’accord sur ce qu’elle doit être. Faut-il uniquement se focaliser sur le cloud (Big Data, IA, Stockage Souverain) ou faut-il aussi stimuler un ensemble d'alternatives pour les consommateurs (e-mail, chat, office) ?
La question reste ouverte, mais avec un peu de volonté autour de la table il aurait été possible d’obtenir un consensus fort sur les briques essentielles à construire. On aurait pu par exemple investir 20 % de l’argent alloué sur des projets totalement disruptifs et garder le reste pour consolider des briques techniques existantes et plus classiques.
Cette mise en œuvre permettrait d’avoir une couche technologique capable de répondre à une très grande partie, voire la totalité de nos besoins. Mais il faut avoir une vision sur le long terme, une forte dose de créativité, un peu de foi en l’avenir et beaucoup de courage… pas forcément le point fort de nos gouvernants.
Trop d’hommes politiques ou de hauts fonctionnaires biberonnés aux ratios économiques du secteur privé n’ont pas le modèle mental pour financer à perte des projets ou des briques de base technique sans retour financier direct et immédiat.
Mais ils ignorent souvent que ces briques de base que nous sommes plusieurs à développer aujourd’hui seront le catalyseur de la prochaine vague technologique. Il suffit de regarder toute l’activité liée au WEB3. Au-delà du buzz, une véritable infrastructure technique a été développée à partir de rien. Elle attire d’ailleurs pour ces raisons les meilleurs développeurs.
Rappelons que les GAFAM et les licornes n’existent que parce que des gens ont investi sans retour financier direct depuis 50 ans dans l’architecture technique de l’Internet, dans Linux, le Web et des milliers de librairies de logiciel libre. À tel point que l’on découvre parfois, à l’instar de log4j, qu’un composant névralgique de sécurité de l’Internet est en fait maintenu bénévolement par un développeur sur son temps libre !
Un bout de code maintenu gracieusement par une personne du Nebraska depuis 2003
Un bout de code maintenu gracieusement par une personne du Nebraska depuis 2003
C’est pour cela que la prochaine bataille du contrôle et de la libération de l’Internet passe avant tout par la création de logiciel, avant la régulation et la géopolitique.
C’est aussi pour cela que les grandes plateformes américaines et le département d’État américain tentent d’étouffer l’innovation disruptive dans le logiciel en Europe. Parce que nous avons encore les moyens humains de “coder” une alternative à ce qui existe aujourd’hui et faire pencher la balance.
Enfin la dernière raison, et la plus justifiable, est que nous sommes désavantagés en l’Europe par nos règles de concurrence qui nous empêchent de subventionner directement nos entreprises.
Aux États-Unis, l’astuce a longtemps consisté à faire passer ces dépenses dans le budget de la défense, pour être ensuite recyclées dans le civil. GAFAM, Silicon Valley, labos de recherche et universités auront largement bénéficié des dizaines de milliards de dollars de contrats ou de subventions du Pentagone ou de la DARPA. On parle alors de technologies duales. Israël, la vraie “Start-Up nation” utilise l’armée ou les services de renseignements comme incubateur financier de leurs futures technologies.
En Chine, la question ne se pose même pas. Besoin d’une nouvelle usine pour construire des composants de nouvelle génération ? Les milliards nécessaires sont investis sans même sourciller.
En effet, grâce à un régime juridique ancien qui a survécu à la réforme économique de Deng Xiaoping, la Chine dispose d'outils pour investir des milliards d'euros dans des entreprises d'État qui sont ensuite parfois privatisées au profit de l'élite du Parti Communiste. L'intervention publique et l'intérêt privé se rejoignent ainsi pour produire les nouveaux champions nationaux. C’est par l’intervention personnelle de Masayoshi Son, patron d’ARM qui a accepté l’autonomie de sa filiale chinoise, que la Chine peut désormais contourner TMSC, principal constructeur taïwanais de puces.
China Accelerates Foundry, Power Semi Efforts
En France on broie l’Internet des développeurs dans des appels à projets aux processus bureaucratiques sans fin. En obligeant des ingénieurs d’exception à faire équipe avec d'autres acteurs médiocres au sein de consortiums interminables pour obtenir les d'investissements de l’Europe. Cette stratégie ne peut accoucher que de produits insipides, voire pires. Parfois quelques dizaines de milliers d’euros suffiraient pour terminer un projet ; parfois permettre à une poignée de développeurs géniaux de se focaliser sur un problème pendant un ou deux ans suffirait pour obtenir des résultats incroyables.
Prenons le cas d’une alternative souveraine à Office 365. Cela fait dix ans que j’entends parler de cela. Des dizaines de financements de l'Europe y ont été consacrés.
Mais dans la réalité, la majorité des applications de travail collaboratif dites souveraines en France s’appuient sur Only Office, un logiciel créé par une société russe établie en Lettonie.
Only Office
Only Office
Bercy se prépare d’ailleurs à financer prochainement un nouvel appel à projet. Certains y voient une tentative de rassurer, à quelques mois des élections, un écosystème français extrêmement inquiet de l’arrivée des GAFAM et de leurs suites bureautiques au sein de l’État.
Il est donc impératif de changer la manière de fonctionner, sinon ce sera de l’argent jeté par les fenêtres.
Par exemple, sur la solution Only Office, pourquoi n’avons-nous pas investi directement dans la société qui produit le logiciel ? En lui demandant de réaliser toutes les modifications nécessaires, et de former des ingénieurs français pour participer à son amélioration. Tout en investissant dans les autres éditeurs Web libres pour compléter l’offre concurrentielle.
Plutôt que d’obliger l’écosystème de travail collaboratif à montrer un dossier de financement, n’aurait-il pas été plus judicieux pour la Direction Générale des Entreprises de mettre tout de suite 20 millions sur la table pour pré-acheter de produits de bureautique et leur permettre de faire d’avancer plus rapidement leurs produits ?
Bercy dit que c’est impossible à cause des traités internationaux. Mais il existe deux exceptions qui pourraient être utilisées, l'exception culturelle (le logiciel est une œuvre d’auteur) et l’exception de Défense nationale. 
Après tout, le Ministère de la défense américain a bien dépensé les 10 milliards qui ont permis à Amazon de développer l’ensemble des fonctionnalités qui lui permettent de dominer le marché européen.
Enfin, il faudra se poser sérieusement la question du financement des start-up technologiques créées en France, domaine que je connais bien avec Netvibes et Jolicloud. Elles préfèrent à raison partir aux États-Unis où on saura les traiter et les faire grandir avec respect. Des pépites comme Algolia, Dataiku ou encore Snowflake l’ont bien compris. Elles ne font plus partie de la liste des licornes françaises.
Ceci n’est pourtant pas une fatalité, avec une bonne politique d’accompagnement, des écoles qui produisent 50 000 ingénieurs bien formés tous les ans, le crédit impôt recherche, la France aurait dû être depuis longtemps un paradis pour développeurs.
Mais le principal problème est ailleurs.
La Start-Up nation, une communication volontairement anhistorique ?
“anhistorique (adjectif) : Qui ne tient pas compte du point de vue historique.” Larousse
Micral, la start-up française des années 70.
Micral, la start-up française des années 70.
George Orwell écrivait dans 1984 que “celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur”. La richesse de l’histoire numérique française et européenne n’est plus connue de la jeune génération. Le seul modèle repris en chœur par les médias est celui du startupeur sorti d’école de commerce. Or, revisiter notre passé permettrait de changer nos modèles. 
Tout jeune j’ai été bercé par les exploits de hackers américains et européens, d’entrepreneurs de la Silicon Valley mais aussi français. L’histoire de l’Internet, avant l’arrivée du duopole Iphone, Android est pourtant passionnante. Chaque année je donne un cours à Science Po pour un ami sur les origines culturelles de la Silicon Valley et je suis fasciné par la curiosité des étudiants qui semblent découvrir un nouveau pan de l’histoire.
L’histoire de l’Internet et de la technologie est avant tout une histoire culturelle, une rébellion contre le système, financée par le Département de la Défense. C’est aussi l’histoire d’une dystopie qui s’est longtemps cachée derrière un discours optimiste. Tout ce qui nous arrive avec les grandes plateformes et l’intelligence artificielle était déjà craint par les véritables pionniers de ces disciplines. 
L’actuel gouvernement surfe sur cette méconnaissance du grand public lorsqu’il répète à qui veut l’entendre qu’« avant eux, il n’y avait rien».
Conclusion de tout ceci? Mitterrand a institutionnalisé le Rap.
Plantu Le Monde 1990
Plantu Le Monde 1990
Ce gouvernement aura institutionnalisé la start-up, en lui enlevant son énergie de rébellion technologique et créative pour en faire un business comme les autres.
L'esprit start-up des années 80
L'esprit start-up des années 80
La suite au prochain épisode. Merci de m’avoir lu jusqu’ici.
Quelques liens pour cette édition
#205 Réseaux sociaux: y'a t-il un pilote dans l'avion? avec Tariq Krim
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The Coming Psychedelic-Industrial Complex
Les guichets France services, ou comment « ne pas anonymiser l’administration, qui doit garder un visage humain »
Biden's Alliance for the Future of the Internet: Mandate for a Split? - L'OTAN numérique
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Tariq KRIM

Entre disruption et résilience, il nous faut choisir.

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Probablement écrit dans un café parisien.