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LiLiLi #8

Sébastien Delahaye
Sébastien Delahaye
Bonjour !
Merci beaucoup pour vos retours suite au précédent envoi, je ne m'y attendais pas et ça fait d'autant plus plaisir. C'était difficile à écrire, je ne savais pas trop comment ce serait reçu, c'est un petit soulagement. Dans plusieurs des discussions qui ont suivi, on a évoqué Vivre avec nos morts, de Delphine Horvilleur. Je l'avais lu au printemps, il m'était sorti de la tête au moment d'écrire cette newsletter, ce n'est pas forcément un hasard : je n'ai pas trop su quoi en penser. Et ça n'a pas vraiment changé. D'un côté j'apprécie la démarche, de l'autre je trouve qu'à limiter l'exercice à des célébrités (et à des deuils qui ne sont pas les siens, mais ceux des gens qu'elle accompagne), on oublie un peu le propos. À la différence des autres livres que j'avais cités, je ne me suis pas retrouvé dans celui-ci.
Mais passons.
Peu de livres cette fois-ci, j'en ai plusieurs en cours, mais comme j'ai repris le tricot et que ça se conjugue assez peu avec l'action de tourner des pages, j'avance lentement. Dans la lecture comme dans le tricot d'ailleurs.

Des livres
Je ne l'ai pas fini, mais j'apprécie beaucoup la lecture de Philosophie de la maison, d'Emanuele Coccia (traduit par Léo Texier), sur l'extension du domaine de l'espace domestique hors des simples murs physiques de l'habitat. Bien aimé ce passage sur l'animisme des enfants et le cyber-animisme des adultes :
Un jour, ma fille a invité à dîner l'une de ses nombreuses amies imaginaires : ce sont pour moi les plus difficiles à identifier, parce qu'elles sont des âmes dépourvues de corps. Je crois avoir réagi de façon peu élégante à leurs intenses dialogues qui excluaient l'adulte de la table. Sans se laisser perturber ne serait-ce qu'un instant, Colette s'est alors tournée vers moi pour m'expliquer ce qui se passait : « Ne te fais pas de souci, papa, a-t-elle dit pour me rassurer, c'est normal que tu ne la voies pas, elle non plus ne te voit pas. » À cet instant, tout mon scepticisme s'est évanoui. Et mon esprit a implosé. Ç'a été pour la preuve définitive que ce que je croyais être une attitude « infantile » n'avait rien de naïf et de primitif : l'animisme de ma fille était une forme de connaissance complexe, fine et surtout réfléchie. Nous sommes habitués à penser que cette attitude disparaît avec l'âge, dès que la raison prend le commandement de nos vies. Pourtant, rien n'est moins sûr. Particulièrement aujourd'hui.
Quand ma fille est à l'école, je passe mes journées devant un objet étrange fait de polymères, de plastique, de céramique, de cuivre, de fer, de nickel et de silicium. Je lui parle longuement, parfois pendant des heures. Très souvent, cet objet me répond. Il le fait de façon articulée et souvent bruyante, dans diverses langues. À la différence du XIXe siècle, qui avait trouvé le nom de « spiritisme » pour ce type d'expérience, nous préférons parler, plus sobrement, de « sessions Zoom ». Nous ne voulons pas l'admettre, mais les ordinateurs et les téléphones sont autant de machines qui font de l'animisme une expérience ordinaire et banale. Pendant nos appels WhatsApp ou nos réunions Zoom, nous ne voyons pas un ordinateur ou un téléphone. Nous voyons des âmes, des sujets, des consciences encapsulées dans un corps qui n'est pas biologique. Il serait naïf d'abjecter que ce que ces machines nous adressent ne sont en réalité que des signes ou des représentations. Les paroles et les images sont autonomes dans l'être et le temps vis-à-vis de ce qu'elles représentent. Les présences qui infestent mon ordinateur ou mon téléphone ne le sont pas. Pendant de longues heures cet objet métallique se trouve visité et hanté par de multiples consciences. La technologie a empli les choses d'esprit. Il n'y a rien de particulièrement inquiétant dans cette espèce de cyber-animisme. Elle ne fait qu'étendre le mode d'être domestique à tous les artefacts : c'est pour cela qu'un téléphone ou un ordinateur sont des éléments domestiques même quand ils se trouvent hors du périmètre de nos appartements. En eux la matière s'anime comme elle le fait entre les murs du foyer.
Un autre bouquin et on passe à la suite : Mort en pleine mer, recueil posthume (en français) de nouvelles d'Andrea Camilleri (toujours traduit par Serge Quadruppani). Des aventures de jeunesse du commissaire Montalbano. Comme toujours, c'est tout à fait délicieux, drôle et avec un beau travail sur la langue.
Des liens
Si je fais un nouvel envoi alors que je n'ai pas grand chose à recommander en lectures, c'est avant tout pour vous conseiller un passage sur la plateforme MK2 Curiosity, qui héberge jusqu'au 23 novembre seulement 30 documentaires en accès libre. Je m'en serais voulu de ne pas en parler. Je n'ai pas encore tout vu (quoique j'y compte bien : si le tricot se prête mal à la lecture, il se conjugue parfaitement avec du visionnage de docu), mais je peux d'ores et déjà chaudement conseiller ceux-ci :
  • Ne croyez surtout pas que je hurle, de Frank Beauvais : le réal, largué (dans tous les sens du terme) au fin fond de la campagne, raconte sa dépression à travers des extraits de films. Je l'avais vu en salle, j'étais sorti bouleversé.
  • À Mansourah, tu nous as séparés, de Dorothée-Myriam Kellou : de retour en Algérie, le père de la réalisatrice raconte ses souvenirs et parle des camps de déplacés. Ce voyage avait aussi donné la série de podcasts L'Algérie des camps, sur France Culture.
  • Danser sa peine, de Vanessa Müller : cinq détenues aux Baumettes préparent avec Angelin Preljocaj un spectacle de danse.
  • Mille fois recommencer, de Daniela de Felice : visite d'une école de sculpture en Italie.
Ailleurs sur Internet, je recommande (et plus que ça) Encouters at the End of the World, de Werner Herzog. D'un voyage en Antartique, Herzog tire une rêverie sur le gigantisme et la beauté du monde, le folie et la beauté de ceux qui veulent le comprendre, l'inévitabilité de la mort… L'impression de voir tout Herzog en un seul film (avec toujours son humour pince-sans-rire bien sûr).
D'autres évènements beaucoup trop proches :
  • Lecture musicale de Fup (de Jim Dodge) jeudi à la Maison de la Poésie, avec Rubin Steiner en accompagnement musical
  • Lecture musicale, ce vendredi, aussi à la Maison de la Poésie, de Comme un ciel en nous, de et par Jakuta Alikavazovic, avec Gaspar Claus en accompagnement musical, et si vous avez lu la précédente newsletter vous aurez compris que c'est un combo qui attire mon attention.
Et des expos chouettes :
Le mot de la fin
La prochaine fois, ce sera un peu plus travaillé et un peu moins dans l'urgence, promis. Portez-vous bien, restez au chaud.
À bientôt,
Sébastien
ps : gros fail de recrutement sur FlashInvaders, personne ne s'amusant apparemment à photographier les petits Invaders. Fort bien. Pas échaudé par cet échec, je signale mon code ami pour Pikmin Bloom : 8689 4390 0539.
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Sébastien Delahaye
Sébastien Delahaye @netsabes

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