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LiLiLi #6

Sébastien Delahaye
Sébastien Delahaye
Bonjour !
J'espère que vous allez bien, surtout je vous remercie d'avoir croisé les doigts et touché du bois pour moi : ça m'a permis de signer une promesse d'embauche pour un poste qui m'intéresse beaucoup. Je commence dans quelques jours, les dernières semaines ont donc été un petit rattrapage de vacances.
Ces dernières semaines j'étais partagé entre des archives municipales pour un peu de généalogie (un type de livre passionnant et rempli d'histoires cachées) et des expos. Comme c'est tout de même un peu plus intéressant (et un peu moins privé) de parler d'expos, laissons de côté la généalogie pour le moment. Et avant de parler d'expos, parlons de la grande tendance de l'été, tous les étés : la pizza.

Des livres
Il était une fois cent pizzas
Au début du mois, à la faveur d'un plan com’ bien préparé, je suis tombé sur un article vantant les mérites d'une pizzeria équipée d'un « robot qui prépare tout seul les pizzas ». Exactement comme une pizza surgelée, en quelque sorte, mais pour des pizzas à consommer tout de suite et avec le prix d'une pizza de resto. Commande, préparation, cuisson, service, tout est fait par une brave machine. L'article nous apprend que ce bras articulé peut fabriquer une pizza toutes les 45 secondes (deux fois plus lentement que ce pizzaiolo qui dit détenir le record du monde avec sa margherita réalisée en 20 secondes, je ne la mangerais pas mais je ne suis pas tenté non plus par les pizzas robotiques en 45 secondes) et qu'il coûte 500 000 euros (soit vingt-cinq ans, allez non imaginons que le patron soit paye plus que le smic, quinze ans de salaire d'un pizzaiolo). Heureusement, l'entreprise espère être rentable « sous 3 ans, dans l'hypothèse où [le] chiffre d'affaires atteint 900 000€ », un CA que j'imagine annuel (ce n'est pas précisé), ce qui revient tout de même un peu cher pour de la street food sans espace de restauration. Les trois fois où je suis passé (en faisant, par curiosité, un petit détour) devant cette merveille technologique (pensez donc, « Le logiciel recrée un aspect “artisanal” en plaçant les ingrédients “de manière aléatoire”.», dixit l'article, une phrase qui parvient à être condescendante à plusieurs niveaux), il m'a hélas été impossible d'observer le robot en action (j'ai dû me contenter de vidéos youtube). La première fois, à l'heure du déjeuner, le rideau était à moitié fermé (le théorème du verre ne peut pas s'appliquer dans ce type de cas : un commerce n'est pas à moitié ouvert ou à moitié fermé, il est ouvert ou fermé, et en l'occurrence fermé), au moins trois personnes (dont une avec un shell ouvert) s'activaient à réparer le brave robot (« Comme beaucoup de robots, celui-ci n'est pas infaillible. Dans 97% des cas, tout se passe bien. Dans les 3% restants, si la machine déraille, une équipe redémarre le système à distance. », indique l'article). Le lendemain, toujours à l'heure du repas, le rideau était intégralement baissé. Hier soir, le rideau était de nouveau à moitié fermé, c'étaient cette fois cinq personnes qui turbinaient à l'intérieur. À l'heure où j'écris ces lignes, le site du robot indique qu'il est encore en maintenance. Ça fait 100% de downtime.
Si j'en parle, ce n'est pas simplement parce que c'est un crime contre la pizza (la pizza c'est l'amour, ça ne s'automatise pas), ni parce que c'est délicieusement idiot, ni une simple excuse pour reposter un lien vers ce fil twitter de distributeurs insolites, mais aussi et surtout parce que je suis tombé sur l'article pendant ma lecture d’Il était une fois sur cent : Rêveries fragmentaires de l'empire statistique, d'Yves Pagès chez Zones (et donc lisible, de manière inconfortable certes, gratuitement en ligne).
Il était une fois sur cent est une suite de petits chiffres, de petites stats, associées à une explication absurde ou une digression. C'est personnel, souvent politique, parfois instructif, presque toujours drôle. La plupart des chapitres ne font que quelques lignes, rarement plus d'une page ou deux. En le lisant m'est revenu en tête le chapitre 51 de La vie mode d'emploi de Perec (enfin je ne me suis pas dit « ça me rappelle le chapitre 51 de La vie mode d'emploi dis donc, balèze », je suis allé regarder dans le bouquin à quel passage correspondait mon souvenir), où sont listées de manière synthétique toutes les histoires du livre.
Quelques extraits d’Il était une fois sur cent :
Et quitte à piétiner comme un ours en cage, me suis-je dit, autant nouer conversation avec nos gardiens, alignés à perte de vue, certains la visière du casque relevée, d'autres la tête nue. Sans lâcher ma modeste pancarte — « LA RETRAITE À 20 ANS, EXISTER ÇA PREND DU TEMPS » —, j'ai signalé au premier qui me lorgnait avec insistance n'avoir pas trouvé trace sur son harnachement d'un numéro de RIO (référentiel des identités et de l'organisation). Pourtant, ai-je ajouté, depuis un arrêté du 24 décembre 2013, le port de ce matricule est obligatoire, non ? Moue désinvolte en retour. Son immédiat collègue n'en portait pas non plus : « Et alors ? » Ce lui d'après pareil, pas trace des 7 chiffres réglementaires, juste un haussement d'épaules. Le suivant, en revanche, m'indiqua qu'il l'avait bien scratché à sa juste place, mais sous son lance-grenades en bandoulière. De proche en proche, j’ai poursuivi l’enquête de terrain avant d’en récapituler, malgré les premières salves lacrymogènes, un bilan provisoire : sur 107 gardes mobiles et CRS échantillonnés, 4 seulement arboraient la chose au bon endroit, soit 3,738318 % du panel. Preuve, me suis-je amusé à supposer en refluant à l’aveuglette, que les policiers peuvent être enclins à la désobéissance. Mais leur pseudo-mutinerie, me suis-je aussitôt objecté, n’est hélas pas l’indice d’une fraternisation avec la foultitude battant le pavé – comme ce fut le cas fin novembre 1947, devant la mairie de Marseille, entre usagers contestant l’augmentation du tarif des tramways et deux compagnies de CRS, dissoutes le mois suivant. Pour l’heure, cette résistance passive visait plutôt, non sans balancer en cloche quelques grenades de désencerclement, à maintenir l’anonymat de leur violence légitime.
Plus loin, sur les prénoms d'antan (et après m'être plongé dans ma généalogie, j'apprécie d'autant plus la multitude de prénoms d'aujourd'hui, qui permet de distinguer bien plus facilement Romain Machin de son père Romain Machin, fils de Romain Machin) :
NI TOUT À FAIT LE MÊME – Fut un temps où 25 % des gens s’appelaient Jean, de haute extraction ou de bas étage, entre gens du genre masculin s’entend. En outre, on dénombrait alors pléthore de Roland, de Martin, de Pierre et de François, puisqu’au terme du Moyen Âge 4 ou 5 prénoms suffisaient pour baptiser la moitié des garçons, quitte à repêcher dans les limbes celui d’un décédé précoce de la fratrie. À partir du XIIIe siècle, on délaissa les tournures païennes d’outre-Rhin ou les racines gréco-latines, adieu les Aymeric, Enguerrand, Leufridus, Théobald… on privilégia des prénoms christianisés, issus du seul calendrier des saints. Mais, afin d’éviter que trop de Jean ne se puissent confondre, on prit l’habitude d’y accoler un ou deux autres prénoms, et pareil pour que trop de Marc ne soient lus d’avance dans le même marc, trop de Pierre par le même ricochet, et trop de gueux qui feraient les mêmes Jacques.
Quant aux appellations féminines – même si les Jehanne avaient longtemps prospéré, puis les Marie à partir du XVe siècle –, elles étaient plus dépareillées pour la simplette et bonasse raison que le mâle primait en tout et pour tout. Et comme les nouvelles-nées comptaient pour moins que du beurre, le prénom de la petiote importait nettement moins. Sitôt mariée à M. Henri Machin ou Édouard de Truc-Chose, l’épouse deviendrait Mme Henri Machin ou Mme Édouard de Truc-Chose, femme de paille éponyme, aucune mémoire prénominale à léguer, elle était hors champ généalogique, treizième roue du carrosse familial, ce qui n’augurait pas du meilleur – porter la charrue avant les bœufs. Vu que, depuis des lustres, on se plaisait à inventer des sobriquets aux génisses une fois devenues vaches à lait, avec ces damoiselles, à peine le cordon coupé, pourquoi ne pas se laisser aller à des prénoms fantaisistes, sans peur du qu’en-dira-t-on ? Après tout, des filles rien ne s’hérite, ni biens ni mule, ça n’est d’aucune importance pour la lignée, alors autant faire assaut d’imagination. Ce fut la soupape de sûreté du foyer médiéval. Et pour ces infantes, il y avait l’embarras du choix, rien qu’à s’en tenir aux registres de baptême du sexe faible : A comme Archipiade, Arégonde ou Anglitoriane ; B comme Basine, Brunehilde ou Brisaine ; C comme Cunégonde, Cyrielle ou Caelia. Et pour le E majuscule, accentué ou pas, Époninie, Eulalie, Esclarmonde, voire, si on m’avait demandé mon avis, Etcætera.
Par contre, chez les garçons, plus de 15 % s’appelaient encore Jean vers 1900, à l’heure où feu ma grand-mère paternelle, native de Montcuq dans le Lot-et-Garonne, s’était fait baptiser, non pas Marie selon la nouvelle vogue, mais Zénobie, en l’honneur biblique d’une veuve échevelée d’un prince syrien et éphémère impératrice de Palmyre, la « nouvelle Cléopâtre du Moyen-Orient » selon quelque légende immémoriale. Et qu’on n’aille pas y déceler quelque contrepèterie scabreuse – du genre « Zob nié » –, Zénobie découlait de la transcription hellénique d’un dialecte local issu de l’arabe littéraire. D’ailleurs, Zénobie, ça la faisait voyager aux antipodes pendant qu’elle gavait ses oies et dépeçait ses lapins, à ma mémé paysanne et veuve précoce, après l’hécatombe de 14-18, même si, avec les temps modernes et ses convenances, on a fini par lui préférer son deuxième prénom, Jeanne, pour franciser cette native du pays d’oc, dont les jurons en patois ont émerveillé mon enfance, mais refermons cette parenthèse familiale…
Désormais, il n’est plus question d’hériter entre gentilshommes de prénoms médiévaux par homonymie consanguine, dégénérant à mesure que cette gent masculine en revenait toujours au même. Tant pis pour les virilistes de tous poils, cette logique patrilinéaire a fini par s’épuiser à la source, autrement dit le baptême en série de jean-foutre dominateurs ; tant mieux pour les braves et bonnes gens des deux sexes, maintenant qu’en France 90 % des prénoms sont dits rares, c’est-à-dire portés par moins de 3 000 personnes. Mais, déjà, certains fétichistes du calendrier voient cela d’un très mauvais œil. À leurs yeux écarquillés, si tous les parents se mettent à baptiser leur progéniture d’une façon inédite, imposant à l’état civil un blase sans pareil ou d’origine cosmopolite, sinon un pseudo d’emprunt télévisuel ou une pure bizarrerie phonétique, on risque d’y perdre nos racines chrétiennes, et les mâles généalogies qui s’y reproduisaient à l’identique. Et alors ? Bon débarras. Il n’est pas de sot sobriquet ou de sous-nom contre nature : Zénon, Zibeline, Zig ou… Zénobie. N’importe quel signifiant bricolé fera l’affaire, à chacun de l’incarner.
Et je ne peux pas faire autrement que vous citer trois notes de bas de page, l'un de mes outils favoris, dont les possibilités comiques sont merveilleusement exploitées ici. En tout début d'ouvrage :
On se passera donc de notes en bas de page, à quelques rares exceptions.
Vers le milieu :
Formalisation mathématique de la hiérarchie entrepreneuriale inventée outre-Atlantique par des hipsters aux barbes pyramidales. Sa malencontreuse assonance en français pourrait y faire entendre : « haine plus un ». (Cette note de l’A. est-elle vraiment nécessaire ? Note de l’Éd.)
À la toute fin :
À ce sujet, on se reportera à l’usage que fait Karl Marx du concept de general intellect au sein du chapitre « Fragment sur les machines » des Manuscrits de 1857-1858. (Impossible de résister à l’envie d’ajouter une notule au bas d’une page. Note de l’A.)
Vite vu
Ce n'est pas un livre, c'est un fil Twitter, nonobstant je recommande fortement la lecture de Katja, petite histoire de Pierrec.
Unicode à gogo est un fanzine à la parution (deux numéros à ce jour) encore plus irrégulière que cette newsletter. Il raconte l'origine de certains caractères Unicode, et en profite pour faire un peu de linguistique et d'histoire du signe au passage. Léger et passionnant à la fois.
Service après lecture : la marche
Dans la précédente newsletter, je m'étonnais de la surreprésentation masculine dans les ouvrages sur la marche, mais aussi de leur faible teneur politique. Signalé par le_hasard, L'art de marcher, de Rebecca Solnit dans une traduction d'Oristelle Bonis, est bien plus intéressant. À la fois beaucoup plus politique, plus personnel, moins moralisateur mais aussi plus réfléchi, il ne se limite pas à la randonnée, à Compostelle et à quelques Grands Hommes, mais aborde les différentes pratiques de la marche. J'ai pris beaucoup de plaisir à le lire. Deux petits extraits :
Sans que personne ait jamais défini de façon satisfaisante ce qu'est, au juste, un flâneur, parmi toutes les formes répertoriées de ce personnage, du flemmard invétéré au poète silencieux, il en est une qui s'impose avec force : celle du badaud nonchalant qui se promène seul dans Paris. Le mot « flâner » n'est entré dans le langage courant qu'au début du XIXe siècle, et ses origines sont incertaines. Selon Priscilla Parkhurst Ferguson, il vient « du vieux scandinave (flana, courir çà et là) », mais Elizabeth Wilson invoque d'autres sources : « L'encyclopédie Larousse du XIXe siècle indique que le terme est peut-être un dérivé du mot irlandais signifiant “libertin”. Les rédacteurs de cette édition du Larousse consacrent un long article au flâneur [qu'ils] associent aux nouveaux passe-temps citadins du “shopping” et du spectacle de la rue. Le flâneur, souligne le Larousse, ne peut exister que dans la grande ville, la métropole, car la scène des villes de province est trop restreinte pour ses déambulations. »
Et plus loin :
Le promeneur solitaire de New York ou de Londres apprécie la ville pour son atmosphère son architecture, les rencontres inopinées qu'il y fait ; les promeneurs des villes d'Italie ou du Salvador sortent entre amis ou en amoureux. L'expérience du flâneur est à la jonction de ces deux modes de la promenade ; ni vraiment solitaire, ni ouvertement sociale, la flânerie parisienne répond à l'abondance grisante de la foule et des marchandises.
Le problème, avec le flâneur, est qu'il n'existe pas, ou seulement en tant que type humain, idéal, personnage littéraire. L'observation distante qui le caractérise conduit souvent à le comparer à un détective, et pourtant jamais un détective n'a identifié d'invididu satisfaisant absolument à la définition du flâneur. Un paradoxe, puisqu'à Paris tout le monde pratiquait la flânerie sous une forme ou sous une autre.
Je ne résiste pas (car ça fait longtemps que je voulais évoquer César Aira et l'extrait qui suit est l'excuse parfaite) à citer Prins, de César Aira, traduit par Christilla Vasserot, où un écrivain reclus et à succès décide à la fois de prendre sa retraite et de se mettre à l'opium, et doit donc commencer par en trouver :
Sortir dans la rue, marcher au milieu de mes semblables, a toujours comporté pour moi une dose de suspense et de risque, comme lors d'une expérience avec substance dangereuse : l'humanité. Le résultat était imprévisible. Ou, pour être exact, il n'y avait pas de résultat : les données s'écrasaient contre mon incompréhension totale et définitive. Qui étaient ces êtres qui m'entouraient ? Où allaient-ils ? Pas une direction qui ne leur fût étrangère, comme si tous les lieux avaient été pareillement propices à leurs fins. Voilà pourquoi ils étaient si pressés. Pas un travail, pas un souci qui ne les fît bouger. Ils allaient d'un pas décidé, semblaient ne jamais hésiter.
Les bouquins de César Aira (du moins ceux que j'ai lus), auteur argentin, sont courts, remplis de fantastique et d'étrange, mais sans que cela soit perturbant. Dans Les fantômes (traduit par Serge Mestre), on suit la journée puis la soirée de la famille des gardiens d'un immeuble en construction, habité par des fantômes nus et bavards (avez-vous déjà choisi un livre rien qu'en voyant sa couverture ? moi oui, c'était Les fantômes, la juxtaposition entre cette photo d'immeuble moderne en travaux et ce titre, et je ne regrette rien). Dans Le testament du magicien Ténor (traduit par Marta Martinez-Valls), un Bouddha minuscule, dont les droits à l'image sont gérés par une multinationale, reçoit en héritage un tour de magie mystérieux. C'est toujours une grande régalade à lire (j'en ai d'ailleurs trois autres dans ma pile), car pour paraphraser, l'extrait ci-dessus, il y a une dose de suspense et de risque, on ne sait jamais trop où ça va aller, vers la comédie ou la tragédie, parfois les deux à la fois.
Toujours dans Prins :
Les horloges sonnèrent minuit. Je suis sorti armé de pensées jusqu'aux dents.
Dans Le testament du magicien Ténor, où un personnage s'étonne de ne jamais avoir entendu parler du magicien :
La célébrité était un bien éphémère dans une profession qui manquait d'historiens.
« C'est dommage, dit Jean Ball. Ça pourrait faire un récit plein d'intérêt, par ses évocations et ses anecdotes. Il est révélateur d'une époque, de tous ses courants les plus profonds et les plus représentatifs, c'est précisément l'éphémère qui les rend visibles.
— C'est une question de registre, de documentation. La science de l'Histoire opère à partir de réalités et, dans ce domaine, la réalité est fluctuante, ou fuyante, ou maquillée… je ne trouve pas le mot exact.
— Mais c'était la réalité. Même si elle n'a pas laissé de traces matérielles.
— Une réalité « entre parenthèses », dit le président, qui cherchait encore une définition peut-être inexistante.
Plus loin :
La grotte principale présentait une curieuse caractéristique, que le guide leur expliqua et ils s'arrêtèrent pour l'apprécier. En faisant le silence le plus complet, on pouvait distinguer, isolés et à des intervalles irréguliers dont la longueur n'obéissait qu'au hasard, des petits bruits. On n'en connaissait pas l'origine : des dilatations et des contractions de la pierre, des micro-déplacements, ou le travail d'insectes qui ne s'étaient jamais laissé voir. Leur étrangeté tenait au fait que ces sonorités correspondaient exactement à la description de celles qu'on entendait dans une maison, au plus profond de la nuit, alors que tous ses habitants dorment. Ou plutôt, celles qu'entendait un insomniaque alors que tous les autres dorment. Le goutte-à-goutte intermittent d'un robinet, le frottement d'un rideau ou le grincement d'une porte ébranlée par un courant d'air, le clic du thermostat, le battement d'ailes d'un canari somnambule dans sa cage, le rembobinage spontané du ruban du répondeur, le léger ronflement du frigo au moment de sa mise en marche… c'étaient les bruits nocturnes d'une maison, mais d'une maison moderne, comme si la structure immémoriale de la grotte avait préparé des millons d'années à l'avance une installation destinée aux hommes du futur. Il avait fallu attendre tous ces millions d'années pour que les sont de la grotte coïncident avec ceux d'une maison pendant les heures de la nuit. Et il fallait se dépêcher de les apprécier, parce que, avec les progrès de la technologie appliquée au foyer, bientôt les bruits que l'on entendrait dans une maison, la nuit, seraient différents, et ceux de la grotte deviendraient méconnaissables, retourneraient à leur condition millénaire de bruits sans signification. À la sortie, on vendait un CD avec l'enregistrement, que personne ne se privait d'acheter malgré son prix élevé.
Des expos (à Paris, Montpellier, Arles, Bordeaux)
À quelques semaines d'écart, la Bourse de Commerce de François Pinault, le nouveau temple de l'art contemporain, et la fondation Luma Arles de Maja Hoffmann, le nouveau temple de l'art contemporain, ont ouvert leurs portes. Les deux suivent le même but : rénover un vieux machin (la Bourse de Commerce à Paris pour l'un, le parc des Ateliers SNCF à Arles pour l'autre) avec des architectes modernes, proposer un bâtiment audacieux, original, nouveau, une œuvre en soi, blablabla, bref un coin bling bling où exposer des collections d'art contemporain. Ce n'est pas le seul point commun des deux lieux, qui exposent aussi tous les deux la même œuvre d'Urs Fischer (des statues de cire qui sont aussi des bougies, les statues sont identiques mais leur fonte a atteint des niveaux différents dans les deux lieux), tous les deux un double escalier en spirale (très jolis, mais le cahier des charges finit par se voir un peu)… Ce qui les distingue fondamentalement, c'est leur approche de la médiation des œuvres. Chez Pinault, on marche sur la tête : pour faire plus épuré, chaque salle ne contient qu'un seul carton (avec petit plan en 2D de la salle, bon courage si vous n'avez pas une bonne représentation de l'espace) rassemblant toutes les œuvres, avec zéro explication. Tout le monde s'attroupe devant, tentant de comprendre qu'est-ce que quoi. Il y a bien des médiateurs qui sont censés se balader dans les salles pour répondre aux questions (inévitables, nous autres frêles humains n'ayant pas les capacités cognitives de François Pinault) des visiteurs, mais ils sont particulièrement discrets. Il y a également une webapp pour accompagner la visite, mais elle contient surtout des descriptions (audio, et tant pis si vous n'avez pas pris vos écouteurs) plus que des analyses (ma préférée c'est celle-ci, la description la plus littérale possible d'une œuvre, on n'est pas loin de la performance). Bref, sans surprise, le lieu ne propose en fait absolument rien pour accueillir ses visiteurs, pour leur faire découvrir des œuvres ou des artistes, c'est un entrepôt un peu plus joli.
De ce côté-là, le Luma fait moins d'erreurs, peut-être le résultat d'années de test puisque ça fait longtemps que les différents lieux du parc des ateliers sont utilisés pour des expos : c'est gratuit, c'est mieux expliqué, les médiateurs sont nombreux et disponibles, et le tout fait moins guindé, plus accueillant, plus ludique aussi (il y a un toboggan en spirale qui permet de descendre deux étages d'un coup, forcément ça laisse meilleure impression). Du Luma, je garde aussi l'image d'une bibliothèque de travail triste, à la fois sous-dimensionnée (deux pièces ?!) et sur-dimensionnée (pourquoi des étagères de 5 mètres de haut ?!) mais surtout vidée de ses livres, alors à quoi bon l'ouvrir ? À voir si vous y passez : les expos photo au sous-sol, avec notamment des galeries Nan Goldin, Diane Arbus et Annie Leibowitz.
Évidemment, on ne va pas à Arles pour le Luma (enfin j'espère) mais plutôt pour se balader dans ses petites rues au soleil en crevant de chaud, une glace fondant dans une main, un éventail dans l'autre, et on se réfugie dans les expos des Rencontres de la photo, qui ont encore lieu pour deux mois (avec une quarantaine d'expos dans le festival et un nombre imprécis mais élevé dans le off) pour profiter de la fraîcheur d'une vieille église, d'un vieux cloître, d'un vieil entrepot, d'une vieille cave, bref de vieux machins (même si par rapport aux années précédentes, je trouve qu'il y en a de moins en moins) aux murs épais temporairement transformés en galeries. J'ai notamment beaucoup aimé les expositions de Sabine Weiss (Une vie de photographe), de Zora J Murff (En aucun point intermédiaire), de Barbara Wolff (Metropolis, sur Berlin, au sein des expos Echos Système), de Pauline Fargue (Panopticon 2019-2021) et trois expos collectives (Jazz Power, sur le magazine du même nom, qui se termine sur la projection de Nina Simone chantant Stars à Montreux, assurant une sortie du lieu avec les yeux humides ; Puisqu'il fallait tout repenser ; et surtout Thawra ! ثورة Révolution !, sur le soulèvement du Soudan en 2019). En dehors des Rencontres, le joli Musée Réattu (qui d'habitude est inclus dans le festival) a aussi des expos de Graziano Arici et Dorothea Lange.
Dans certaines expos, et dans les rues d'Arles, étaient présentes des affiches pour l'Œuvrière, une asso des installateurs et installatrices d'art, qui alertaient sur l'absence de convention collective et la précarité du métier.
Quelques autres expos appréciées ces derniers temps :
  • Eaux troublées, d'Edward Burtynsky au Pavillon Populaire de Montpellier
  • Deux sœurs, de Chiara Camoni au Capc de Bordeaux (regardez le dossier de presse pour un aperçu, j'ai trouvé cette expo très émouvante)
  • L'invention du surréalisme à la BNF, qui se conjugue très bien avec la nouvelle installation de la collection permanente à Pompidou (avec une salle sur les situationnistes et le Guide psychogéographique de Paris, de Guy Debord, car j'en reviens toujours à la marche)
  • Le triptyque Voir Paris (par Atget, à la fondation Cartier-Bresson) / Revoir Paris (par Cartier-Bresson, à Carnavalet) / Le grand Jeu (par Cartier-Bresson, à la BNF, et tant qu'à aller à la BNF autant en profiter pour voir la petite expo de Paul Ickovic)
  • Amazônia, par Sebastião Salgado, à la Philharmonie de Paris (un choix curieux, justifié par la présence d'un fond sonore composé pour l'occasion par Jean-Michel Jarre), très belle expo sur la forêt et ses peuples. C'est en un sens aussi ce qu'on peut lui reproche : l'expo montre l'Amazonie (de loin, c'est beau, c'est gigantesque) et ses habitants (de près, dans un petit studio portable) mais fait un peu l'impasse sur l'entre-deux, la vie, la déforestation, le politique… ce n'est jamais gênant dans l'expo elle-même (les photos sont superbes) mais par rapport aux autres expos récentes sur l'Amazonie (Amazônia, cette fois par Tommaso Protti à la Maison Européenne de la Photographie fin 2019 ; La Lutte Yanomami, par Claudia Andujar, à la fondation Cartier) ça surprend un peu.
  • Enfin, à la MEP encore, l'expo Moriyama - Tomatsu et la projection du court-métrage de danse Yasuke Kurosan.
Des liens
Autrefois, les MMO avaient leurs gold farmers, application extrême de la mondialisation, où les inégalités de revenus entre les pays développés et ceux en voie de développement étaient utilisées de la façon la plus cynique possible. Des joueurs (parfois des prisonniers, comme ce fut le cas en Chine) passaient leur temps à jouer à des MMO pour récolter de l'argent in-game et créer des personnages de haut niveau, contenus virtuels qui étaient ensuite revendus à des joueurs occidentaux à vil prix, leur évitant d'avoir à passer du temps pour accéder au contenu réservé aux personnages de haut niveau. Pas d'inquiétude, il n'y a pas que la pizza qui soit en voie d'automatisation, le gold farming aussi : en Ukraine, une ferme de serveurs minant des cryptomonnaies servait aussi à jouer à FIFA 21 en boucle pour récupérer des personnages rares, qui étaient ensuite revendus.
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En 2020, un nombre non précisé mais vraisemblablement pas anecdotique d'internautes a été pris d'une panique collective : voilà qu'ils recevaient de mystérieuses graines envoyées de Chine. Écoterrorisme ? Menace bactériologique ? Arnaque complexe ? Tentative de bidouiller l'élection américaine ? The Atlantic a enquêté sérieusement sur le sujet. Au risque de vous divulgâcher la fin (mais l'article, sur la création ex nihilo d'un mouvement de panique à partir de quelque chose de totalement banal, est bien plus intéressant que son mystère), ce sont simplement des graines commandées sur Amazon au début du confinement et arrivées un peu en retard.
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Pourquoi les choux romanesco poussent-ils en fractale ? Par frustration : des bourgeons tentent de devenir des fleurs, échouent et deviennent des tiges, sur lesquelles poussent des bourgeons qui tentent de devenir des fleurs, échouent, etc.
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Il y a quelques semaines ont circulé sur twitter les photos et vidéos aériennes (par drone) de Lior Patel, par exemple celles-ci de zones agricoles. Ça m'a rappelé l'excellente mini série documentaire Dezoom sur Arte, avec notamment ce bref film d'horreur écologique.
Le mot de la fin
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Prenez soin de vous, pensez à vous hydrater autant qu'à prendre un parapluie, et à très bientôt.
Sébastien
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Sébastien Delahaye
Sébastien Delahaye @netsabes

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