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LiLiLi #4 : histoires et grille-pains (enfin surtout des histoires)

Sébastien Delahaye
Sébastien Delahaye
Bonjour, cette semaine des histoires fractales et des grille-pains. J'espère que vous allez bien.

Des livres
Des histoires dans des histoires
Dans sa conférence avec Chloé Delaume dont je parlais la semaine dernière, et dans son livre Je suis une fille sans histoire, Alice Zeniter expliquait vouloir essayer de casser une des structures classiques du récit, la résolution de l'intrigue. C'est au cœur de La Flor, un long métrage argentin résolument long puisqu'il dure 14 heures (il est sorti en salles en 4 films de 3h30 en moyenne, ce qui fait à peine moins peur, perso j'ai déjà du mal avec les films qui durent plus de 90 minutes et j'ai tendance à préférer ceux encore plus courts, par exemple Petite maman, de Céline Sciamma, est non seulement magnifique mais en plus ne dure que 70 minutes, que demander de moins ?). Réalisé par Mariano Llinás et produit avec ses quatre actrices principales, Elisa Carricajo, Valeria Correa, Laura Paredes et Pilar Gamboa, La Flor est un ensemble d'histoires sans rapport. Le film est découpé en six épisodes, plus quelques interludes où le réalisateur intervient lui-même, notamment dès le début pour expliquer la structure du film (ce que je dis donc ici ne divulgâche rien) : les quatre premiers épisodes sont des histoires avec un début mais pas de fin, le cinquième épisode a une histoire complète (pour des raisons cinéphiliques qui deviennent plus claires quand on le voit) et le sixième, tourné en caméra obscura (une expression qu'on reverra un peu plus bas, le hasard fait bien les choses) prend une histoire en cours de route et la termine.
On pourrait se dire que 14 heures, finalement, c'est comme une série. En fait pas vraiment, puisque les épisodes n'ont ici pas de rapport entre eux, on découvre de nouveaux personnages et de nouveaux enjeux à chaque fois, ça demande un peu plus d'investissement (à opposer, par exemple, à Treme, la merveilleuse série de David Simon et Eric Overmyer sur la Nouvelle-Orléans, qui avait à ses débuts était accusée de ne pas avoir d'intrigue ; c'est un peu vrai, il n'y a pas une intrigue mais de nombreux personnages, chacun avec leur vie et leurs enjeux, certains qui ne vont presque jamais croiser les autres, dont la raison d'être dans la fiction n'est pas forcément de résoudre une crise (même si ça peut être le cas parfois) mais simplement d'exister, et ainsi de servir à dresser le portrait de la ville, de ses habitants et de leur époque). Et malgré tout, comme avec les meilleurs séries (et par là je veux dire : comme avec Treme), il est difficile d'abandonner non pas ces personnages mais cette équipe de tournage quand se termine La Flor. À cet égard, le générique de fin, comme pouvait l'être la fin de Dispatches from Elsewhere, une série basée sur un ARG (un autre terme qui reviendra plus bas) également remplie d'histoires dans des histoires, est assez parfait.
Alors bien sûr, on peut chipoter sur les intentions de La Flor : par exemple certes les quatre premiers épisodes ne se terminent pas par une fin, mais ils résolvent tout de même une partie de leur intrigue (et la structure même de leur récit est celle d'intrigues plus ou moins classiques). Mais peu importe à vrai dire, c'était surtout l'occasion de faire un pont entre le sujet de la semaine dernière et celui de cette semaine, et celui de cette semaine c'est ce que certains appellent la métafiction et que j'appelle plus prosaïquement « des histoires dans des histoires ».
La Flor fait ça à merveille : les épisodes ont beau être sans rapport, ils répètent certains motifs (l'arbre, le feu, les quatre actrices, qui dans chaque générique ont leur nom et celui de leur personnage inversé par rapport au reste du casting, comme si elles ne jouaient pas un personnage mais qu'un personnage les incarnait le temps de l'épisode) au sein d'une structure globale, et certains contiennent à leur tour des récits, des flashbacks, des digressions, des parenthèses, bref des histoires. Le quatrième épisode se paye même le luxe d'être un épisode méta qui parle de métafiction dans un métafilm, je me suis peut-être perdu moi-même dans ma phrase mais sachez que c'était super. Le film en quatre parties est à voir gratuitement jusqu'à fin septembre sur arte.tv.
Les histoires qui contiennent des histoires, c'est une vieille passion pour moi, je pense que ça remonte aux Fleurs Bleues de Raymond Queneau (hop un oulipien), que j'avais eu l'année du bac et qui est resté un de mes livres de chevet (mon exemplaire, malgré son passage entre de nombreuses mains, m'est toujours revenu et contient encore mes notes de lecture de l'époque), où le récit voltige sans arrêt d'un personnage à l'autre, d'une époque à l'autre, sans qu'on sache vraiment qui rêve de l'autre. Autre bouquin de chevet, Si par une nuit d'hiver un voyageur, où Italo Calvino (hop un oulipien) enchaîne les débuts de récits, les imbriquants les uns dans les autres sans les terminer, en emportant explicitement le lecteur avec lui. Tant qu'à continuer dans les oulipiens, on peut citer La vie mode d'emploi de Georges Perec, qui théorise et met en pratique en même temps ces histoires dans des histoires, assimilant tout ça (où « ça » est une série de récits et de personnages qui partent dans tous les sens) à un gigantesque puzzle et allant jusqu'au bout de la métaphore (en digressant au passage sur les qualités et défauts d'un puzzle, bien entendu).
En dehors de l'Oulipo, j'ai envie de parler du Manuscrit trouvé à Saragosse de Jean Potocki, des digressions sans fin (et pas toujours passionnantes, mais c'est le jeu) de Thomas Pynchon, de City d'Alessandro Baricco qui reprend l'une des idées de La vie mode d'emploi (raconter les mille récits d'un immeuble) et tente de construire son récit comme une ville (mais revoit vite son ambition à la baisse), ou encore de Cartographie des nuages (en VO : Cloud Atlas) de David Mitchell, et sa demi-douzaine de récits aux motifs qui se répètent et qui s'imbriquent de part et d'autre d'un point central… Mais si je m'étends encore plus, j'y suis encore la semaine prochaine et la suivante et ce mail ne partira jamais. Changeons de sujet.
Se faire virer
C’est un petit livre, une soixantaine de pages avec deux récits de vie professionnelle. Dans Camera Obscura, le second, Manon Delatre parle de métier passion et de tout ce qui va avec (bas salaire, horaires idiots, « on est une famille » et autres bêtises), mais aussi du choix d’en sortir, d’accepter de s’être trompé d’orientation. Dans le premier, Se faire virer, elle parle de son bore-out et de sa lutte avec sa direction pour faire reconnaître son mal-être au travail et pouvoir partir. Je n’ai pas eu d’expériences aussi mauvaises que les siennes, mais les passages où je me reconnais, et où je reconnais des situations vues chez d’autres, sont nombreux. Il y a la peur de rajouter de la charge aux autres quand on en fait moins, il y a le fait de quitter son métier passion qui occasionne immanquablement des commentaires de type « un gâchis de talent » (par des personnes par ailleurs toujours bien intentionnées, et j’apprécie le compliment, mais on peut être bien intentionné et hors-sujet, être bon dans ce qu’on fait n’améliore hélas pas la qualité de vie), il y a l’impression de vide… C’est un petit livre, et ça se lit vite, c’est d’autant plus facile à recommander.
Des liens
En 2006, à la grande époque des ARG (les « alternate reality games », essentiellement des escape rooms en ligne et pas limitée à une heure), Perplex City proposait, en plus de son énigme principale (trouver un cube enterré quelque part sur Terre), des énigmes secondaires. L’une d’elle demandait de trouver une personne inconnue à partir d’une seule photo et de son prénom, Satoshi. Pendant des années, bien après la découverte du cube, des fans ont continué à chercher Satoshi, jusqu’à l’identifier en décembre 2020. Ou plutôt, un moteur de recherche d’image utilisant la reconnaissance faciale l’a identifié.
Il y a plusieurs façons de lire cette histoire racontée par Wired. On peut la prendre telle quelle, comme une aventure obsessionnelle mais bon enfant, avec une jolie fin et une petite touche romantique. Je la trouve hyper flippante : ce qu’elle nous dit, c’est que quelqu’un qui a pu rester caché à une horde d’internautes durant quinze ans peut désormais être découvert instantanément avec une seule photo en plus (je suis notoirement incapable de reconnaître les visages, mais je trouve ceux des deux photos très différents) grâce à la version light gratuite d’un outil de reconnaissance faciale produit par une start-up quelconque.
Sur le même sujet (la reconnaissance faciale, pas les gens qui passent quinze ans à chercher un inconnu sur Internet, quoique ça ne soit pas si différent) : Discriminator, un webdoc efficace de 15 minutes de Brett Gaylor.
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Pour les francilien·ne·s : du 18 au 24 juin, de nombreuses librairies de la région organisent « Le Pari des Libraires ». Quelques évènements sont annoncés, et il y a plus de détails sur le site de ParisLibrairies.
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By misadventure, une nouvelle inédite de David Mitchell (dont il était brièvement question un peu plus haut), à lire sur le site de l'European Review of Books, un magazine littéraire dont le crowdfunding se termine cette semaine.
Le mot de la fin
Et c'est tout pour cette fois, enfin je pense que c'est déjà bien assez. N'oubliez pas de vous hydrater régulièrement, et si vous n'avez rien de mieux à faire croisez les doigts pour moi si vous le voulez bien. Prenez soin de vous et à la semaine* prochaine.
Sébastien
* toujours pas un indicateur de périodicité régulière.
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Sébastien Delahaye
Sébastien Delahaye @netsabes

Des trucs à lire, à regarder, à écouter ou à voir.

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