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LiLiLi #2

Sébastien Delahaye
Sébastien Delahaye
Bonjour et merci d'avoir été aussi nombreux et nombreuses à vous abonner (sans oublier celles et ceux, indénombrables mais que j'imagine être des millions, qui suivent uniquement le flux RSS), ça fait bien plaisir et puis ça met pas du tout la pression. J'espère que cette nouvelle édition vous plaira.

Des livres
Je n'ai pas parlé de polar la dernière fois, c'est assez incompréhensible car c'est quand même une bonne moitié de ce que je lis. Rien de tel qu'un bon meurtre pour un sommeil apaisé.
Enfin bien sûr, ce n'est pas vrai : à part chez Agatha Christie, le meurtre et l'enquête sont rarement les parties les plus intéressantes d'un polar, ils ne sont qu'une excuse pour poser des personnages, une ambiance, et raconter un lieu et une époque.
Des exemples avec trois sorties récentes.
La longue marche des Navajos, par Anne Hillerman (traduit de l'américain par Pierre Bondil)
Cinquante ans que Joe Leaphorn et Jim Chee enquêtes sur les crimes commis en territoire Navajo. D'abord écrites par Tony Hillerman jusqu'en 2006, les aventures de la police navajo se poursuivent grâce à Anne Hillerman, sa fille. Le style a un peu changé, la formule reste la même : des crimes communs, mais des descriptions poussées des paysages, des gens et des coutumes, qui créent de fait une familiarité. À tel point que je ne me souviens pas le moins du monde de qui a tué qui, mais que j'ai des souvenirs précis de cérémonies religieuses auxquelles je n'ai pas assistées.
La maison du commandant, par Valerio Varesi (traduit de l'italien par Florence Rigollet)
Ce serait se méprendre que de croire que le personnage principal de Valerio Varesi est son policier, le commissaire Soneri. Certes, cet Adamsberg italien occupe l'essentiel des romans, il enquête, il mange (beaucoup, ça donne faim), vit, s'interroge. Mais ce qui occupe tout le reste de la place, qui se glisse dans tous les interstices, c'est la brume, qu'elle soit réelle ou métaphorique. Les polars de Varesi (et La maison du commandant encore plus) s'attachent tellement peu à l'intrigue que la résolution se fait le plus souvent par chance, et tout le reste est une dérive (dans le brouillard le plus souvent, donc) qui raconte la campagne italienne autour de Parme et les gens qui y vivent.
L'autre bout du fil par Andrea Camilleri (traduit de l'italien par Serge Quadruppani)
Décédé l'an passé, Andrea Camilleri était un très prolifique auteur sicilien, surtout connu pour les aventures du commissaire Salvo Montalbano, dans la petite ville fictive de Vigàta. Camilleri a créé toute une galerie de personnages à la fois impossibles et hilarants, qui m'ont beaucoup rappelé, avec moins de loups-garous certes, la fine équipe du guet d'Ankh-Morpork imaginée par Terry Pratchett. Mais ce qui distingue surtout les bouquins de Camilleri, c'est leur langue, y compris leur traduction. Camilleri écrit dans un mélange d'italien et de sicilien, et la traduction s'applique à conserver ces bizarreries, avec des tournures de phrases étranges, des mots inventés, des jurons magnifiques… Ajoutez-y un merveilleux sens du rythme et alors qu'importe si les enquêtes sont interchangeables (certains bouquins de Camilleri ont pratiquement la même histoire; ce n'est toutefois pas le cas de L'autre bout du fil, par ailleurs l'une des enquêtes les plus sérieuses car on y trouve en toile de fond les arrivées de migrants sur les côtes siciliennes) car on rit à chaque page.
L'incipit (et un peu plus, je vous le mets quand même) du précédent Camilleri, Le manège des erreurs, toujours traduit par Serge Quadruppani (j'espère ne pas faire d'erreurs en le recopiant, toutes les bizarreries que vous rencontrerez sont d'origine) :
À cinq heures et demie du matin, pas pile mais pas loin alentour, ‘ne mouche, qui semblait depuis longtemps canée, collée à la vitre de la fenêtre, ouvrit tout à coup les ailes, se les nettoya soigneusement en les frottant bien bien puis prit son envol et un peu après vira pour s'en aller se poser sur la table de nuit.
Là, elle resta un moment immobile à bader la situation, puis elle fonça dans la narine gauche de Montalbano qui dormait de bon cœur.
Dans son sommeil, le commissaire ressentit une désagréable démangeaison au nez et, pour se la faire passer, il se balargua 'ne puissante torgnole sur le visage. Mais, abruti qu'il était par le sommeil en cours, il n'en calcula pas la force, de sorte que le grand coup qu'il se flanqua eut deux résultats immédiats : celui de l'aréveiller et celui de lui écraser le nez.
Il se leva d'un bond en jurant à un rythme de mitraillette pendant que le sang lui giclait comme d'une fontaine, il s'aprécipita à la cuisine, ouvrit le frigo, agrippa deux glaçons qu'il appliqua à la racine du nez et s'assit en gardant la tête en arrière.
Au bout de cinq minutes, le sang se tarit.
Il passa dans la salle de bains, se lava le visage, le cou et la poitrine et retourna se coucher.
Il venait tout juste de fermer les yeux quand il sentit une démangeaison toute pareille, mais cette fois dans la narine droite. Manifestement, la mouche avait décidé de changer de zone à explorer.
Que faire pour éliminer ce grandissime tracassin ?
Et je vous laisse découvrir la suite de ce combat par vous-même. Plus d'infos sur le site de Fleuve Noir.
Des liens variés
Hartung/Riopelle
On peut maintenant retourner voir des expos pour de vrai, mais j'ai quand même beaucoup aimé regarder la mini-expo virtuelle de la galerie Opera sur Hans Hartung et Jean-Paul Riopelle.
Thee More Shallows
Pour une raison qui m'échappe, j'ai plus ou moins arrêté d'écouter (ou en tout cas j'ai arrêté de découvrir) de nouveaux groupes de musique il y a une dizaine d'années, comme si mes goûts s'étaient figés au passage de la trentaine. Et comme les groupes ont tous vocation à prendre leur retraite un jour, ma liste de groupes à suivre ne faisait que se réduire. J'avais donc perdu espoir (malgré des annonces en 2013, 2014, 2015, 2017, 2018…) d'entendre un jour de nouveaux morceaux de Thee More Shallows, un groupe du début des années 2000 que j'aime beaucoup, pour son écriture et pour son son (j'aurais dû préciser en préambule que j'ai toujours détesté écrire sur la musique car je m'en sens particulièrement incapable, et rien qu'à lire “son son” l'envie me prend moi aussi de me fiche une grandissime beigne sur le nez).
Bref. Après quelques reprises en fin d'année dernière (je recommande la reprise de Wrecking Ball, que ma foi j'adore), Thee More Shallows a finalement sorti un nouvel album, Dad Jams, en mai. Je ne sais pas encore si c'est bien, j'ai tellement écouté les précédents que j'ai forcément du mal à m'habituer à celui-ci, mais ça me semble une excellente occasion de vous recommander l'écoute de More Deep Cuts et de Book of Bad Breaks (les deux liens pointent vers Youtube Music), les précédents (et antédiluviens (et géniaux (en toute simplicité))) albums du groupe.
Kids
Sorti il y a deux ans, Kids est un un jeu vidéo que je ne vais pas m'avancer à décrire d'autant qu'il dure quinze minutes et que c'est exactement le genre d'œuvre qui est autant une création du joueur que du développeur. Si vous n'y avez pas encore joué, prenez quelques minutes et trois euros et jouez-y. Vous pouvez le trouver pour Windows, MacOS, Linux, iOS et Android sur son site officiel.
Je vous attends au paragraphe suivant.
OK donc maintenant que vous y avez joué, je peux concéder avoir légèrement exagéré ci-dessus dans ma répartition des rôles entre joueur et développeur : certes, l'interactivité du jeu fait tout, mais on ne peut pas nier qu'il y a justement eu énormément de travail pour arriver à cette interactivité simple et ludique. C'est ce que raconte la nouvelle page du site officiel, consacrée au processus de développement, soit six ans des premiers croquis à la sortie. Lecture plus que recommandée (d'autant qu'il y a peu de mots et beaucoup de croquis).
Des films : folie du monde, folie des hommes
La dashcam, ou caméra de tableau de bord, est une caméra qu'on fixe dans l'habitacle de son véhicule pour filmer à travers le pare-brise. Je pense ne rien vous apprendre en vous disant que le gadget est particulièrement populaire en Russie et qu'on trouve des milliers de vidéos montrant des passages étonnants ou dramatiques. Il y a quelques années, le documentariste Dmitrii Kalashnikov (si) en a fait un film, The Road Movie, qui compilait 70 minutes de vidéos de dashcam. On y voyait des scènes cocasses, des scènes glaçantes, des scènes cocasses et glaçantes, des accidents, un météore traversant le ciel, bref de tout et n'importe quoi. Ça ne donnait pas un film très engageant. Surtout, je l'ai terminé avec une tenace et désagréable impression de voyeurisme.
La semaine passée, je suis allé à la Fondation Cartier, qui reprenait pour quelques jours les expositions commencées avant le deuxième confinement (et là c'est déjà fini). Au sous-sol étaient notamment projetés trois films d'Artavazd Pelechian, documentariste arménien que j'ai découvert à cette occasion : La Terre des hommes (1966), Les Saisons (1975) et La Nature (2020). La particularité de ses films, sans voix off, c'est leur montage, qui crée un récit par association d'images ou d'idées. La Terre des hommes ressemble par exemple énormément à Koyaanisqatsi (arrivé bien après), en noir et blanc, en plus court, mais en tout aussi cyclique. J'ai beaucoup aimé. Les Saisons, qui suit un groupe de paysans, est également magnifique. Si vous avez l'occasion de les voir, ne vous privez pas.
La Nature, en revanche, m'a rappelé The Road Movie. Le film montre la nature (en fait les éléments, il n'y a ni faune ni flore) dans tous ses états : soit calme, on a alors de jolis paysages ensoleillés, sur fond de musique classique, le tout est très picturesque comme on dit en anglais, mais surtout un peu ronflant ; soit pas calme. Les éléments déchaînés donnent lieu à une accumulation d'images de catastrophes : tornades, typhons, glissements de terrains, éruptions, tremblements de terre, raz-de-marée… Alors que les paysages sont filmés (ou semblent filmés) par des caméras professionnelles, ces séquences sont tirées de vidéos amateurs, et en conservent la bande-son remplie de cris de détresse. C'est la seule présence humaine du film, la détresse et le désespoir après l'anéantissement par la nature. Là encore, forte impression de voyeurisme (ces vidéos qui, à l'unité, diffusées pratiquement en direct, constituent une image d'actualité ou un témoignage, changent de sens une fois compilées), d'autant que le montage donne l'impression d'une nature vengeresse qui écrase et démolit ce que construit l'humain pour rétablir un ordre naturel.
En sortant, après toutes ces images de volcans et de désespoir, j'avais surtout envie de revoir La Soufrière, le court documentaire de Werner Herzog (deux newsletters, deux mentions d'Herzog, bon rythme) sur l'éruption du volcan en 1976. Alors que le volcan menaçait d'entrer en éruption, la France avait fait évacuer plus de 70 000 personnes. Apprenant que quelques personnes refusaient de quitter le flanc du volcan, Herzog s'était dit que c'était un sacrément bon sujet et avait embarqué une petite équipe pour aller à leur rencontre. Ça donne un documentaire sur le rapport à la nature et sur l'attente de la mort, c'est calme et fascinant. À voir sur Mubi.
Le mot de la fin
Et c'est tout pour cette fois. Si ça vous plait, n'hésitez pas à forwarder cette infolettre, etc.
Portez-vous bien.
Sébastien
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Sébastien Delahaye
Sébastien Delahaye @netsabes

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