Le musée de Saint-Popol

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Klaire fait Grr
Klaire fait Grr
« Ne nous plaignons pas trop de l'heure d'été. Ça nous épargne quand même une heure de cette campagne présidentielle. »
Voilà un tweet qui résume PAS MAL l’ambiance, mes petits potes, et auquel je décerne la Tarte Tatin d’Or. (Oui c’est un truc que je viens d’inventer pour dire que j’aurais aimé la trouver, j’aime bien, ça sent le goûter chaud et ça claque sous la langue.)
Par contre, euh… je viens d’enquêter, et je dois vous dire que la légende de la Tarte Tatin est un mensonge ÉHONTÉ. Une crasse légende. Un fieffé mytho. Non mais clairement (krrrr, attendez je ris sous cape car je vous prépare un petit jeu de mot pas piqué des hannetons) … (préparez-vous)…(mrrrff)… clairement l’histoire de la tarte tatin, on nous l’a faite à l’envers. (MOUAHAHA, le public rit aux éclats, la salle se lève, merci New York vous étiez amazing !) (Nan mais parce que la tarte tatin elle est à l’envers, hein, c’est pour ça…)
Enfin bref. Nan mais sérieux. Tarte tatin. Voilà l’histoire.

On est en presque 1900, dans le village de Lamotte-Beuvron, en Sologne.
Le village de Lamotte-Beuvron est bien situé pour tout ce qui est tourisme, parce ce qu’il est sur la ligne de train Paris-Toulouse, mais aussi sur la Nationale 20, et que bah en plus, la région est super giboyeuse (c’est ainsi qu’on dit qu’il y a du gibier quand on est de droite) donc il y a plein de chasseurs, et tout ce petit monde a : LA DALLE. Excellente nouvelle pour les sœurs Stéphanie et Caroline Tatin qui tiennent l’hôtel-resto du même nom, qui cartonne donc.
Ça, c’est la base. Et c’est ici que les versions diffèrent.
La légende dit qu’un jour, oh la la, il y a plein de monde, alors une des sœurs Tatin toute débordée et un peu nunuche oublie de poser la pâte dans le fond du moule et ne s’en aperçoit qu’un fois les pommes déjà quasiment cuites, cruchette qu’elle est. Alors bon, elle rajoute la pâte par-dessus, perdu pour perdu, et puis ça ira bien. Ou bien, dans une autre version, cette grosse patate de sœur Tatin maladroite fait tomber sa tarte par terre et la retourne pour la rendre vite fait présentable.
Sauf que PAS DU TOUT MES PETITS CHATS.
Il y a eu des recherches historiques sur le sujet, et rien ne va.
D’abord, les sœurs Tatin ont une excellente réputation de cuisinières depuis qu’elles tiennent les lieux, alors le coup de la gonzesse qui oublie la pâte à tarte… c’est peu plausible. Pareil pour l’option maladresse. On n’est pas au self du collège Victor Hugo, mais chez Les Expertes Tartelette, donc en fait, les meufs GÈRENT GRAVE. Elles savent très bien ce qu’elles font, et ne sont ni maladroites ni têtes-en-l’air, tut-tut, il s’agit de restauratrices chevronnées d’un restau qui cartonne, donc on est loin du Cauchemar en cuisine qu’on nous a vendu. 
C’est fou comme ça a pris, n’empêche, la théorie du « elles étaient un peu nounouilles les nanas en cuisine alors elles ont fait une tarte à l’envers par hasard et coup de bol c’était bon mais EH trop la chatte à dédé ». (Penser à renverser les tartes aux pommes ET le patriarcat.)
En vrai, les sœurs Tatin n’ont pas inventé la recette, en revanche, elles l’ont perfectionnée au point de la rendre célèbre et d’en faire un plat culte, en multipliant les essais dans les fours de l’époque, en choisissant les pommes, affinant, testant, enfin bref elles ont BOSSÉ quoi. 
Une recette similaire existait auparavant, on le sait parce qu’une amie des sœurs Tatin qui s’appelle Marie Souchon l’écrit à son amie Laurence Voulzy. Nan je déconne désolée mais la meuf s’appelle vraiment Marie Souchon et elle raconte que les sœurs ont obtenu la recette de la part de la cuisinière (anonyme) du comte Alfred Leblanc de Chatauvillard du domaine de Tracy, parce que oui, le mec a droit à quatorze noms et douze particules, mais la cuisinière hein on connait pas son blase.
Mais figurez-vous qu’avant ça, il existe déjà des « tartes retournées ». Comment on le sait ? Oh tout simplement parce que ça faisait partie des protocoles d’humiliation des femmes célibataires. (Ecoutez je ne fais même pas exprès de vous faire « le sexisme expliqué par les tartelettes » hein, c’est le monde qui est ainsi.) 
Oui, donc la tradition voulait que si de deux sœurs, la plus jeune se mariait avant l’autre, la vilaine célibataire devait manger « de la tarte retournée sens dessus dessous » . Et de là est née l’expression : « faire manger de la tarte retournée ».
La Tradition : revue générale des contes, légendes, chants.../ Emile Blémont et Henry Carnoy
La Tradition : revue générale des contes, légendes, chants.../ Emile Blémont et Henry Carnoy
D’une façon générale, la grande sœur célib prend cher.
Parfois, on la trimballe en brouette pour se moquer d’elle, parfois on la « porte sur le cul du four ». La symbolique ? Oh… vous êtes sûr-e-s que vous voulez connaître la symbolique ?
Eh bien on dit que si elle est célibataire, c’est qu’elle est restée insensible à l’amour et qu’il faut « réchauffer son ardeur amoureuse », et l’ardeur amoureuse, ça se réchauffe par où vous pensez, conclusion C’EST PAS DIEU POSSIBLE LAISSEZ NOUS LE FRULULU TRANQUILLE.
Dans une autre tradition, les frangins aussi en prennent pour leur grade, cheh. Une folkoriste raconte ainsi qu’on faisait manger « une salade d’oignons, d’orties ou même de papier aux frères et sœurs des mariés restés célibataires », et parfois seulement un gros oignon cru.
Et je me permets d’interroger la LOGIQUE de cette tradition, car nos historiens de l’oignon cru précisent que de ce fait, les jeunes filles invitées au mariage pouvaient refuser l’invitation à danser du frère célibataire en s’écriant à peu près «Wow, tu pues l’oignon jean-pierre ».
Ah bah du coup FORCEMENT, si tu fais en sorte que les célibs puent du bec, t’es pas sur la bonne route pour résoudre l’équation, HEIN. Paie ton injonction contradictoire, s’il faut être désirable pour se marier mais rendue indésirable de ne pas l’être, clap-clap.
Non mais des fois, vraiment, hein.
Non mais des fois, vraiment, hein.
Enfin, ce qui est marrant c’est que je ne voulais pas du tout, mais alors pas du tout vous parler de tarte à l’oignon.
Non moi j’étais venue vous parler sondage, enfin rapido parce que j’ai essayé de comprendre quelque chose aux statistiques (dans l’idée de vous apporter des connaissances sérieuses et scientifiques, mais clairement on se retrouve en deux secondes à parler patriarcat de l’oignon, je ne sais pas quoi vous dire, des fois il faut arrêter de lutter contre sa nature je pense.)
Enfin ça m’a permis tout de même de prendre connaissance de cette anecdote, que je vous livre. On est au début du 20e siècle, aux Etats-Unis d’Amérique, et déjà à l’époque, tout le monde a bien envie de savoir en avance qui va gagner l’élection présidentielle.
Alors, le magazine hebdomadaire Literary Digest mène un sondage à chaque élection, à partir de 1916. Et pendant 20 ans, de 1916 à 1936, le magazine va prédire le vainqueur sans se tromper. Mais en 1936, le magazine conclut que le candidat républicain Alfred Landon va gagner contre Roosevelt. Et se plante total, donc. Catastrophe, le journal perd toute crédibilité et coule dans les mois qui suivent. Badaboum.
Badaboum. (Allégorie.)
Badaboum. (Allégorie.)
Rétrospectivement, on a étudié et compris pourquoi le Literary Digest s’était planté, alors que le journal avait interrogé dix millions d'individus dont 2,27 millions avaient répondu ce qui est ÉNORME.
En plus d’interroger son propre lectorat, le magazine avait utilisé deux listes facilement disponibles : celles des propriétaires d'automobiles immatriculées et celle des utilisateurs de téléphone.
Or à l’époque, détenir une ligne de téléphone est un luxe, une bagnole bah pareil, et par ailleurs se payer un abonnement à un magazine en pleine crise économique, c’est pas donné à tout le monde. On comprend alors en pleine poire ce qu’est un biais.
Mais un biais, il y en a un autre, plus difficile à détecter. Car au final, la principale source de l’erreur, c’était… la non-réponse. C’est-à-dire qu’on a constaté a posteriori que les gens qui détestaient Roosevelt prenaient le temps de répondre au journal pour dire qu’ils voteraient pour son concurrent. Les autres, beaucoup moins.
Cette affaire a inauguré une nouvelle ère sur le travail des sondages, leur affinage (? Ça se dit ou j’ai envie de fromage ?), pour autant on est loin d’avoir aujourd’hui des sondages entièrement fiables.
 Ça me fait penser, vous vous souvenez de Paul le Poulpe ? Ben siii, la grande vedette du Mondial de foot 2010 ! Il faut dire qu’il avait « prédit » avec justesse l’issue de douze matchs sur quatorze. Cette pauvre bête vivait au Sea Life Aquarium d'Oberhausen en Allemagne, et les prédictions se passaient comme ça : on lui foutait deux boites dans sa cage, chacune avec le drapeau d’une équipe collé dessus. Dans chaque boîte, une moule cuite, son plat préféré, ben oui je sais berk mais me regardez pas comme ça, je dois vous rapporter la vérité, moi, je vais pas commencer à vous remplacer la moule par une tarte tatin juste pour vous faire plaisir.
Eh non. (© David Monniaux)
Eh non. (© David Monniaux)
Bon, et donc après, Paul le Poupou ouvre une des deux boîtes, et alors là tout le monde regarde quel drapeau portait la boîte, on considère que c’est la prédiction de l’animal-devin on s’écrie aahhh et amen, et a-voté !, et on publie un communiqué de presse pour dire « Paul le Poulpe a prédit la victoire des Dragons de Cahors sur les Moules Cuites de Draguignan ! » et les news reprennent l’info vu qu’on a que ça à se foutre sous la dent en attendant le match. (Je travaillais pour un média à l’époque, je vous souhaite de n’avoir jamais à détourer un poulpe sur photoshop, les ami-e-s.)
Ensuite, bien sûr, Paul le Poulpe est mort mais le capitalisme non, donc les proprios de l’aquarium ont congelé la bestiole, puis finalement l’ont incinérée (… je ne sais pas POURQUOI ce changement d’avis, peut-être qu’au départ ils se sont dit on va vendre des bâtonnets captain iglo et puis ça n’a pas pris, je ne SAIS PAS).
Donc finalement, on incinère Popol et on lui bâtit un somptueux mémorial, aka un gros ballon de foot aux couleurs de tous les drapeaux du mondial, et une statue de poulpe dessus, et puis au milieu un trou dans lequel sont placées les cendres qu’on peut voir à travers une vitre. Nan je me rends bien compte que c’est pas clair, mais attendez je vous mets une photo que j’ai piquée donc jetez un œil super rapidement et ne dites rien à personne.
Vous avez rien vu
Vous avez rien vu
Il semblerait que l’aquarium ait même ouvert un musée avec tous les cadeaux reçus par le poulpe. (Qu’est-ce que les générations futures vont penser de nous, quand ils trouveront ensevelis un monument au poulpe et un musée de la Saint-Popol, me demande-je parfois légèrement hébétée)
 
Après Paul le Poulpe, il y a eu de nombreuses tentatives de récupérer l’affaire et le statut d’animal-devin. (Il y a eu Achille le chat, Yashoda l’éléphante, Pépette la tortue, ou encore les suricates britanniques baptisés Ross, Rachel, Joey, Phoebe, Monica et Chandler)
Suricates devinant l’issue d’un match de l’Euro 2020 - capture écran du Drusillas Park
Suricates devinant l’issue d’un match de l’Euro 2020 - capture écran du Drusillas Park
Je crois qu’aucun animal n’a réussi à reproduire le statut de star de Paul le Poulpe. Je crois aussi que de toute façon, il y a quelque chose de complètement révolu là-dedans, de particulièrement ringard. Comme si 2010 était un espace-temps totalement différent, presque plus proche de l’hôtel-restaurant Tatin de Lamotte-Beuvron que de nous. Je ne sais pas si c’est le Covid, l’ambiance de menace nucléaire, ou le fait qu’on peut dorénavant entendre les mots « remigration » et « grand remplacement » comme si c’était normal, mais 2010 me parait loin du slip. Oh, j’ai pas dit mieux, j’ai dit loin rassurez-vous, on va pas commencer à allumer Nostalgie. Après, si voulez allumer Nostalgie, allez y, peut-être que vous entendrez C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme, tartetatin*.
 
* Je suis vraiment désolée pour ce calembour. Vraiment. Mais j’étais obligée. Tout était là : Nostalgie, la tarte tatin du début… je… je n’ai pas pu résister. Je me sens sale.
Là-dessus mes petits poulpes, j’espère vous voir sur scène bientôt, je joue toujours le jeudi soir à La Comédie des 3 Bornes, ça s’appelle toujours Le temps des Sardines. Ça n’a rien à voir avec Le temps de Paul le Poulpe. C’est par là.
 
Je vous embrasse, dans la paix du monde aquatique,
Klaire
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Klaire fait Grr
Klaire fait Grr @klaire

Je vous promets rien du tout. Sauf éventuellement de mettre minimum un slip quand j’écrirai cette newsletter, partons sur ça. De toute façon, au point où on en est.

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