Lampe à pétrole et boobs à l’air.

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Klaire fait Grr
Klaire fait Grr
Chères, chers,
Je voulais vous faire une carte, genre coller des coquillettes sur une carte bleu nuit, des coquillettes qui formeraient le mot 2022. Je me voyais déjà, les doigts collants, chpouic chpouic, vous arranger le bazar en me sniffant l’UHU.
Et puis j’ai laissé tomber. Peut-être parce que l’idée de gâcher des coquillettes ne m’a plus plu, ou peut-être que je voulais juste écrire plus plu parce que ça me fait ricaner.
J’ai laissé tomber, peut-être, en hommage à cette année, à ce vous-savez-quoi qui nous dit laisse tomber, aux autres vous-savez-quoi qui nous en tombent tellement les bras que laisse tomber.
Laisse tomber, c’est reporté aux calendes, laisse tomber ça risque d’être annulé, laisse tomber 17 degrés en janvier, laisse tomber ça aussi c’est à Bolloré, laisse tomber c’est auch, laisse tomber la gueule du plateau télé, laisse tomber Venise; laisse tomber c’était quoi déjà la gauche, laisse tomber c’était quoi déjà la bise.
C’est dommage qu’elle soit triste, parce qu’elle est jolie l’expression laisse tomber. Enfin elle fait voyager, on se croirait en noir et blanc ou en sépia après Jésus-Christ, dans une vidéo de l’INA où une fille coiffée comme Françoise Hardy dirait quelque chose comme « Daniel m’a laissée tomber pour une étudiante en lettres qu’il a rencontrée chez Felix Potin ».
La fille coiffée comme Françoise Hardy hausserait alors les épaules en ajoutant que de toute façon il avait toujours quelque chose à redire sur les journaux qu’elle lisait ou ne lisait pas ou pas comme il faut, ou sa façon de faire réchauffer les haricots, que c’était sûrement mieux ainsi même si ce n’était jamais agréable qu’on vous laisse tomber n’est-ce pas, en écrasant une larme de Rimmel pas encore waterproof pour des raisons de cohérence historique.  
Laisser tomber.
Elle est tristement jolie cette expression qui raconte qu’on ouvre un peu trop grand les bras, qu’on écarte un peu trop loin les doigts, et paf, ça tombe. On ne jette pas, on ne casse pas, on ne rompt pas de fiançailles, on n’annule pas un dîner, on ne clôture pas un compte joint, on ne rend pas les armes ni son tablier, simplement on laisse tomber, on desserre un peu l’étreinte ou l’étau et paf, ou poc, ou scriblllingffrrrchppriiik.
De l’importance du choix du sol, pensez à passer chez Saint-Maclou si vous laissez tomber beaucoup, la chute des corps est moins désagréable à l’oreille sur une moquette en laine de qualité supérieure.
BAH GROSSE AMBIANCE, HEIN.

Poueeeet.
Poueeeet.
Mes petits lapins, je viens de regarder QUAND le mascara waterproof avait été inventé, et j’en apprends, des choses. Déjà, vous voyez comment on peut absolument dater l’âge de quelqu’un simplement parce qu’il dit Rimmel pour mascara ?
Rimmel, c’est le carbone 14 de la cosmétique-boomer. Rimmel et hop, c’est Paris rive gauche, du temps où on parlait beaucoup en rives, du temps où on savait dans quel sens coulait la Seine je suppose, perso je n’ai jamais su laquelle était laquelle, ça fait partie de ces choses, laquelle était Paris époque Rimmel, donc je fais semblant, j’esquive, me faudrait un dictionnaire de rives.
Rimmel, faut dire, y’en a plein les chansons de cette époque, il y a Ferré qui dit t’as le Rimmel qui fout le camp, c’est le dégel des amants, jolie môme. Plus tard, Renaud fout aussi du rimmel partout, faut avouer que ça rime facile, ça rime de ouf avec belle, heureusement qu’ils y ont pas pensé pour Notre-Dame-de-Paris, on est passé à ça d’un Garou chantant Belle, malgré ses grands yeux noirs passés au Rimmel. 
En même temps, ça ce sont les VRAIES paroles, on aurait ptet gagné au change.
En même temps, ça ce sont les VRAIES paroles, on aurait ptet gagné au change.
 Donc j’apprends des trucs.
Que Rimmel, ça vient de ce qu’il y a eu un Eugène Rimmel comme inventeur de mascara. Et donc une marque Rimmel.
Et puis aussi, après, il y a eu un chimiste, Tom Lyle Williams, qui voit que sa sœur s’applique sur les cils un mélange de charbon (pour le noir) et de vaseline (pour que ça colle). Il va commercialiser ce truc-là en mélangeant le prénom de sa sœur Mabel et le mot vaseline, ce qui nous donne la marque Maybelline.
J’apprends aussi qu’une certaine Helena Rubinstein a inventé le mascara waterproof en 1939.
1939. C’est bien vu. Il y aurait des larmes.
1939, ça fout en l’air mon histoire de jeune fille des sixties écrasant sa larme pas waterproof, mais que voulez-vous, je ne peux pas lutter contre le Grande Histoire.
Si ça se trouve, j’avais même pas la bonne rive.
Ah tenez, en parlant de Paris, lisez-moi ça svp.
Ça date de 1845, un extrait de journal de l’époque. Et si je vous colle ça là, c’est que Paris est alors bourrée de panneaux publicitaires comme l’indique ce texte. Mais ce sont des publicités écrites, typographiques, et ça, ça va bientôt changer. Hein mais pourquoi elle part là-dessus, elle la joue Jacqueline Gutenberg alors qu’on était sur Bolloré et le mascara, OH EH écoutez je fais bien ce que je veux.
La gueule des panneaux, ça va bientôt changer, car il va bientôt y avoir une petite révolution dans le game de l’afficherie, ce sont les images. Faut dire, c’est l’époque d’une nouvelle forme de consommation, des premiers grands magasins, Au bonheur des dames et companoche, et la pub, donc, jusqu’ici typographique va passer du coté dessiné de la force. Notamment sous la houlette d’un certain Jules Chéret, considéré comme le père de l’affiche moderne.
Chéret a un truc, une passion, un mojo, une obsession : c’est de dessiner des meufs, ou plutôt « la » meuf, puisqu’elle représente l’idéal de ce que doit être La-Faaaame en ces temps bof : une créature très désirable (taille fine inhumaine & décolleté open bar), mais pas graveleuse (la censure rôde, pis c’est plus chic ainsi).
Nicholas-Henri Zmelty, maître de conf spécialiste de cette époque, dit en parlant de notre bonhomme que « Chéret a su cristalliser une somme de fantasmes en une figure parfaitement conformes aux appétences de la domination masculine », dans un climat ambiant oscillant entre célébration de « la » femme et misogynie : elle incarne un objet de désir, qui se transmet à l'objet à vendre.
Quoi de plus confort que de remplir sa lampe à pétrole en corset et boobs à l’air, je suppose.
Quoi de plus confort que de remplir sa lampe à pétrole en corset et boobs à l’air, je suppose.
D’ailleurs, les femmes dessinées par Cheret ont leur petit nom : des chérettes. Emoji yeux aux ciel ouais.
Voyez cet autre extrait de “La Belle Epoque des femmes ?” par-Nicholas-Henri Zmelty :
EMOJI YEUX BLOQUÉS AU CIEL MÊME.
EMOJI YEUX BLOQUÉS AU CIEL MÊME.
 Mais enfin si je vous parle de Chéret et ses Chérettes – et que oui, moi aussi, je suis en train de penser à Claude François, c’est que notre Julot devenu Grand affichiste du Siècle, ça s’est joué à pas grand-chose.
Chéret en gribouillait, des machins, mais il n’avait pas la thune pour monter un atelier de lithographie, et à l’époque bah, les versions pirates de photoshop CS4 ne courent pas encore les rues. Mais Chéret rencontre à Londres un type qui devient son ami, qui le fait voyager dans les pays de la Méditerranée, qui lui en colle plein les mirettes de couleurs et de lumière, et puis le type est riche et au retour du club med, il lui mécène la tronche et lui prête le blé pour se lancer.
Le type riche a fait fortune dans la cosmétique.
Il s’appelle Eugene Rimmel.
Eh ouais mes ptits potes, c’est le mascara qui a financé la carrière de notre affichiste miso-successful. Je n’arrive pas à déter si c’est logique ou ironique, je vous laisse voir.
J’en profite pour vous raconter un truc, et vous dire qu’on se plaint on se plaint les masques les barrières mais on pourrait EN PLUS PUER SA MÈRE.
Je vous explique. Notre Eugène Rimmel, y’a pas que le mascara qui l’a rendu riche et célèbre, tut-tut. Nope. Notre gars est à la base surtout un parfumeur. Et il vend un truc, qui est une sorte d’eau de Cologne, mais qui s’appelle Toilet Vinegar. (Oui, vinaigre de toilette, littéralement, ça fait rêver.)
Pis ça marche pas UN PEU les aminches, ça marche de ouf, à l’expo universelle de de Londres en 1851, il y a une fontaine à parfum conçue par notre Eugene, fontaine qui pshipschitte du Toilet Vinegar à qui veut. Oui absolument, le gars avait inventé le gel hydroalcoolique à l’entrée du Leclerc avant tout le monde. Mais savez-vous d’où vient ce nom de Toilet Vinegar ?
Eh bien, ça vient de la France, cocorico, pouet-pouet. Si, si.
Ça vient d’une épidémie de peste qui sévit par chez nous. Et de quatre types qui savent ce que c’est que de penser disruptif.
C’est la Peste, mais ces quatre-là savent enfourcher le tigre, tagada tagada voilà les Dalton. Nos quatre compères décident de détrousser les cadavres car : il y en a beaucoup, vu que : la peste donc : excellent business plan.
Seulement voilà, s’agirait de pas attraper ladite peste en volant des morts pestiférés. Ils utilisent alors un liquide semble-t-il méga désinfectant, s’en frictionnent de la tête au pied et le boivent ; c'est une recette à base de vinaigre et de plantes ou d’épices macérés : c’est ce qu’on appellera le Vinaigre des quatre voleurs. Étrangement, ça semble marcher, vu qu'ils ne chopent pas la peste; en revanche les mecs devaient dauber maxi best of, donc dites-vous bien qu’on échappe au pire et remontez-moi ce masque sur le pif. En tout cas, Rimmel s’inspire du Vinaigre des quatre voleurs pour créer son Toilet Vinegar, puis son mascara, faire fortune et lancer la carrière de Jean-Michel Affiches de Pétrole à l’air, Chéret oui voilà, qui connaîtra la gloire.
La mort de Chéret en 1932 émeut un élu de la ville de Paris. Cet élu s’appelle Pierre-Marie-Fortuné d'Andigné dit « marquis d’Andigné », et à coté de ses activités politiques, il écrit dans la Revue des deux Mondes, du coup bah, je pense qu’il s’est réincarné en Pénélope Fillon. Tsss.
Bon j’en viens au fait : Andigné réclame qu’une rue de Paris porte le nom de Chéret, et ce sera bientôt chose faite. En 1933, alors qu’une nouvelle rue est percée dans le 20e arrondissement, le Square Jules Chéret voit le jour. Voilà notre affichiste affiché.
(c) Capture écran Google Maps
(c) Capture écran Google Maps
Oh, d’ailleurs, je ne sais pas si vous le savez, mais dans Google Maps, on peut remonter le temps. Enfin, raisonnablement, je vous parle d’un temps que les voiturettes google cars commençaient à parcourir nos belles contrées. (2007, je vous parle de 2007.)
Et si on remonte le temps de Google maps du Square Jules Chéret à l’année 2020, ce qui est rigolo, c’est qu’il y a, sous de le nom de l’affichiste star qui marqua les années 1860 en faisant passer les panneaux de la simple typographie de base à l’image sexisto-bon-teint, sous le nom de l’affichiste, il y a en 2020, des… affiches.
Yep.
Yep.
En 2020, ce qui marqua son temps, ce qui marqua en tout cas le temps de l’affiche fut un passage de d'image à la simple typographie de base. Comme quoi. C’est un peu marrant.
Un peu seulement, pour la forme, parce que le fond est glaçant.
En 2021, 113 femmes ont été tuées par leur compagnon ou ex. Le chiffre des féminicides ne prend pas en compte les femmes victimes de violences psychologiques qui, chaque année, sont poussées au suicide, angle mort des décomptes qui triplerait le chiffre. Les associations de lutte contre les violences continuent de réclamer des moyens, des budgets.
Et devinez ce qu'elles ont à la place ? (Photo par Jacques Paquier)
Et devinez ce qu'elles ont à la place ? (Photo par Jacques Paquier)
On ne peut pas laisser tomber, mes petits chats.
Je sais que tout pue du cul. Mais vous venez de lire le mot féminicide en tremblant peut-être mais en sachant exactement de quoi je parle, ce n’était pas le cas il y a dix ou même cinq ans. Mon correcteur n’est pas d’accord, mais ça viendra.
Se battre fait avancer les choses.
On ne peut pas laisser tomber, sauf Daniel qui de toute façon ne vous méritait pas.
Je vous souhaite de ne rien laisser tomber. De ne pas desserrer les bras.
Tomber, oui, c’est d’acc. Tomber allez-y, puissiez-vous vous relever.
Tombez, allez-y.
Tombez les filles ou les épinards, tombez amoureux, à pic ou dans le panneau. Tombez des cordes ou dans les bras de Morphée. Tombez du lit, sous le sens, tombez sur un os et du ciel. Tombez des nues et la chemise.
Vous tombez bien.
Je vous ai fait une carte.
Après, j'ai fait cuire le coquillettes pour pas gâcher.
Passez une bonne année.
Klaire
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Klaire fait Grr
Klaire fait Grr @klaire

Je vous promets rien du tout. Sauf éventuellement de mettre minimum un slip quand j’écrirai cette newsletter, partons sur ça. De toute façon, au point où on en est.

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