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Marre du monde d'avant : la « grande démission » - Gazette de Pi #29

Francis Pisani
Francis Pisani
Bonjour,  
Je vous invite aujourd’hui à faire un lien entre le refus de travailler « comme avant » » manifesté par beaucoup d’Américains et le désir de certains Français de fuir les grandes villes. Puis nous verrons comment Facebook est dépassé par la complexité de ses algorithmes et cette « vertu » de Netflix qui nous ouvre aux récits des autres.

La grande démission
Photo de Jackson Simmer - Unsplash
Photo de Jackson Simmer - Unsplash
Avec toutes les crises qui nous tombent dessus Umair Haque, analyste britannique engagé, se surprend de ne pas voir la révolution pointer. 
Il y va un peu fort (ou pose la question un peu tôt) mais son interrogation invite à se pencher sur deux des grands mouvements sociaux en cours dans les pays développés : la « grande démission » et la fuite des métropoles. Faute de se rebeller, tout indique qu’un nombre non négligeable de travailleurs, pas les plus démunis, arrêtent de bosser comme avant et vont jusqu'à démissionner pour s’installer « ailleurs ».
Le phénomène est connu, outre Atlantique comme la « *Great Resignation* » (attention : en anglais le mot n’indique pas qu’on se résigne mais qu’on démissionne). Jusqu’à 40% des employés interrogés au début de l'été disaient envisager de quitter leur travail à court terme.
Filmer son adieu brutal sur TikTok est même devenu une tendance virale. Idem sur Twitter.
En France, les plus aisés fuient les métropoles alors que la tension sociale donne des signes de monter.
Il s’agit, dans les deux, de quête du bien-être plus que de rébellion.
Mais l’insatisfaction est manifeste, et ce sont les Américains, dépourvus de nos protections sociales, qui semblent affronter le plus directement leurs employeurs qui ont, pour le moment, moins d’outils de pression pour s’imposer.
Reste à savoir si ce « moment » va durer.  
Le confinement a laissé le temps de penser. Tout se passe comme si la COVID avait eu « aussi », pour les moins démunis, l’effet que pourrait avoir une année sabbatique. Une occasion de s’interroger sur la route qu’on suit, une opportunité d’essayer autre chose. 
Et puis, la chose ne saurait se mesurer en noir et blanc : rester ou revenir. L’expérience des années ou des mois pris pour réfléchir montre qu’il faut deux ou trois ans au moins pour en tirer les conséquence. Ceux qui changent de carrière et parfois même de profession, le font plusieurs années plus tard. 
La grande démission pourrait être ainsi - dans une hypothèse optimiste - le début d’une remise en question dont on sait comment elle commence sans être jamais sûr de comment elle finira. Si mon exemple est bon, la question n’est pas seulement de savoir s’ils vont revenir mais comment ils vont en profiter pour changer leur vie - ceux qui pourront - et, de ce fait, changer un tout petit peu leur monde et le notre.
Le travail hybride : bofffff
Certaines entreprises se demandent si le travail hybride (un peu chez soi, un peu au bureau) peut retenir les employés de démissionner. Il n’est pas sûr que cela suffise à tous ceux qui rechignent.
En France - et pour le moment, cette même tendance prend souvent la forme d’une remise en question de la vie dans les grandes villes, dans les métropoles que beaucoup semblent vouloir fuir alors que la logique à l’oeuvre depuis 6.000 ans, à peu près partout dans le monde, devrait y faire revenir la plupart. A terme.
Dans un cas comme dans l’autre les premiers à protester font plutôt partie des couches aisées. Mais toute marge de manoeuvre a ses limites, toutes les économies aussi. Bien des démissionnaires d’aujourd’hui reprendront le travail « comme avant », mais frustrés. Certains économistes comparent la « grande démission » à une grève générale. De fait, aux États-Unis, plus de 100.000 travailleurs ont fait grève en octobre ce qui semble indiquer un mécontentement bien plus large.
La question se pose donc de savoir s’il ne s’agit pas des prolégomènes d’une agitation sociale à venir… plus tôt que prévu… Aux États-Unis, en France et/ou ailleurs…
Trop complexe, Facebook ne se comprend plus
Photo de Linh Ha - Unsplash
Photo de Linh Ha - Unsplash
De nombreux passages accessibles grâce aux documents rendus publics par les lanceurs d’alerte semblent indiquer que Facebook - 2 milliards d’utilisateurs quotidiens - ne comprend plus, ou mal, ce que font ses propres algorithmes, et que son réseau social est devenu une machine difficile à contrôler. 
Dès 1988, l’auteur américain Joseph Tainter avait montré dans *The Collapse of Complex Societies* (non traduit) que les sociétés qui deviennent trop complexes finissent par s’effondrer devant l’impossibilité (et les coûts) impliqués par la solution d’un trop grand nombre de problèmes.
Un avertissement ? Sans aucun doute ! Pour Facebook, mais aussi pour nous tous…
Netflix, Lupin, Squid Game et notre ouverture au monde
Photo Josh Mills - Unspash
Photo Josh Mills - Unspash
Netflix aurait déjà gagné 900 millions de dollars grâce au succès de la série coréenne Squid games. C’est beaucoup d’argent pour une seule boîte et ça tient d’abord au fait que, le marché américain étant arrive à saturation, l’entreprise est obligée de chercher à s’étendre ailleurs.
J’y vois personnellement un signe encourageant de nos capacités - à tous - d’ouverture sur le monde, sur les autres. 
Nos médias ne cessent de nous abreuver d’informations, de problèmes, de drames et même de réussites nationales en alléguant que « les gens » ne s’intéressent qu'à leur pâté de maisons… et encore, pas le trottoir d’en face. C'est sans doute vrai quand on veut leur parler de la prochaine élection au Japon ou même des difficultés de Bolsonaro avec la justice de son pays.
Mais la récente percée de Netflix montre que nous sommes capables de nous ouvrir aux sensibilités lointaines. Ce que nous faisons, ou prétendons faire, en voyageant. C’est insuffisant mais c’est un premier pas qui peut mener loin, à condition de trouver et les sujets et la façon d’en parler.
Tout voir, c’est considérer comme établi le fait que toutes les choses qui existent sont en corrélation dans un tout, même quand ces relations réciproques ne sont pas encore connues de nous.
Olga Tokarczuk - Le tendre narrateur
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Francis Pisani
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