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Chroniques de l'urbanocène - Numéro #11 Diversités dynamiques de l’Archipel français

Francis Pisani
Francis Pisani
Bonjour,
Vous voyez souvent Jérôme Fouquet, analyste de l’IFOP, à la télé et croyez tout savoir de sa façon de voir L’archipel français, une société fragmentée, en pleine recomposition, dont Emmanuel Macron a eu la chance de tirer le meilleur parti électoral au bon moment. Mais son livre est mieux que ça et m’a encore plus intéressé par sa façon d’aborder les problèmes que par les fascinantes données concrètes qu’il fournit.
En quelques mots… > 3 minutes de lecture.
En quelques liens… > Votre choix d’excursions.
Rien à voir mais… > Le temps d’un clin d’oeil.

Diversités dynamiques de l’Archipel français
En quelques mots
Cette analyse de notre société en transition nous fournit un bel exemple de comment aborder le monde qui change : prendre acte des grandes lignes d’antan, devenues inopérantes, détecter les nouvelles à mesure qu’elles émergent, accepter qu’une approche isolée ne permet de rendre compte de la complexité de l’évolution, qu’il est indispensable de prendre en compte plusieurs dynamiques et leurs actions respectives. Tout ça en s’appuyant sur des faits. 
Sa première vertu est d’invalider tous ces politiciens et commentateurs qui ne cessent de rabâcher « les Français pensent ceci… » ou « les Français veulent cela… ». Ce qu’ils et elles pensent et veulent foisonne, sans cesse, d’incroyables différences et, souvent, de fortes contradictions. Notre société est fragmentée et on ne parle de rien de clair avec cette généralisation. Il faut rentrer dans le détail, reconnaître l’existence de multiples groupes de plus en plus différents les uns des autres (faute de quoi on ne s’adresse, en fait, à personne), accepter les tensions au lieu de les nier (même implicitement) et leur faire une place.
Plus qu’archipel, le mot clé me semble être « multiplicités » (comme l’utilisaient Deleuze et Guattari), à moins que ce ne soit « dynamique ». De multiples groupes de plus en plus différents les uns des autres se retrouvent, vivent, naissent, choisissent la France, interagissent et évoluent dans des directions et à des rythmes différents. C’est cela que nous devons comprendre pour mieux y faire face. 
Fourquet en donne les lignes principales dans son explication (p.270) de « la nécessité d’entreprendre une analyse en 3D » du pays : à la « coupe horizontale » correspondant à l’analyse sociologique traditionelle (sexe, âge, profession, niveau de diplôme, etc.) il ajoute une coupe « verticale » qui lui permet d’appréhender l’aspect territorial avec ses dynamiques spatiales propres, qu’elles soient économiques ou politiques. 
« Une troisième dimension doit néanmoins être intégrée si l’on veut disposer d’une compréhension vraiment complète » précise-t-il : la temporelle qui permet de prendre en compte « la trajectoire sociale de l’électeur par rapport à son milieu social d’origine ». Évolution, cheminement, nous voici dotés d’une approche dynamique essentielle pour comprendre ce qui bouge.
C’est cela qui lui permettra d’arriver à la nouvelle « logique de fond » à l’oeuvre dans la société française : le « clivage gagnants-ouverts/perdants-fermés ». Elle renvoie d’abord « au lien entre faible niveau de diplômes et emplois peu qualifiés, mal rémunérés et plus exposés à l’automatisation ou aux délocalisations ». Cela concerne aussi la vision plus large du monde et une agilité indispensable car, dans notre « société en perpétuel mouvement sous l’effet de l’émergence des nouvelles technologies, dans la sphère privée et professionnelle, la capacité d’adaptation et la détention d’un capital culturel deviennent des ressources centrales. Ceux qui en sont le moins dotés souffrent et sont beaucoup plus vulnérables ».
A cela il faut jouter l’importance de la perception individuelle et régionale de l’évolution par rapport à la génération précédente. « Le sentiment de déclassement peut, certes, être lié a une trajectoire strictement personnelle, mais il renvoie en fait souvent à la perception que les électeurs ont de leur propre région ». Nous avons ainsi la dimension sociologique, la dimension territoriale et la façon dont elles interagissent dans le temps au niveau de chaque individu. Un cocktail qui « vient amplifier ou moduler l’effet d’appartenance à une classe sociale sur le vote ».
Le constat ainsi dressé se veut pessimiste dans la mesure où il met en évidence l’effritement de l’illusoire unité nationale, le dépassement de l’opposition entre catholiques et laïques qui a structuré le pays pendant des décennies, voir des siècles. 
Mais le principal intérêt du livre est de nous offrir ce que Fourquet lui-même a présenté - à l’occasion de la remise du prix 2019 du livre politique qui lui a été remis fin mars - comme « une boîte à outils qui sera de nature à expliquer, éclairer ce qu'est devenue la société française ». 
A nous de nous en servir… Pour approfondir son affirmation selon laquelle la nouvelle fracture dominante de notre société se joue autour du bagage culturel et éducationnel. Magnifique chantier dont nous sommes tous responsables comme individus et comme société.
En quelques liens…
Je n’ai pas développé la partie « constat », abordée dans de nombreux articles. Un des meilleurs me semble être celui de Françoise Fressoz, dans Le Monde.
Lire aussi cet article co-signé par Jérôme Fourquet sur Génération cariste : comment la crise des « gilets jaunes » a révélé le destin des classes populaires (merci Daniel).
Et pour ceux qui apprécient un petit shot d’optimisme de temps en temps, voir cette vision d’un collectif de chercheurs en sciences politiques pour qui Les Français [d’aujourd’hui] sont plus ouverts que leurs aînés
Rien à voir mais…
Une app pour envoyer quelqu’un manifester (et se faire cogner) à sa place.
En ces temps agités où qui ne descend pas dans la rue n’obtient rien, mais où nous pouvons presque tout faire par téléphone mobile, pourquoi ne pas déléguer sa colère (et les risques). Moyennant finance.
Wistand.org (jeu de mot phonétique intéressant) se présente comme « l’outil qui vous permet de payer des personnes physiques […] pour vous représenter lors de manifestations auxquelles vous ne pouvez pas assister ». La géolocalisation permet de vérifier que le “messager” ainsi délégué se trouve bien là où ça gueule. 
Le vice commence (si ce n’est pas plutôt) quand vous avez recours à une « un service de messagerie instantanée vous permettant de communiquer avec votre messager et de recevoir des photos et des videos de la manifestation que vous pourrez ensuite partager sur les réseaux sociaux ».
Vos commentaires, suggestions et critiques sont toujours les bienvenus.
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Francis Pisani
Francis Pisani

Gazette de Pi > Pour comprendre ce qui change
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