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Chroniques de l'urbanocène - Numéro #10 « Durable » n’est pas soutenable

Francis Pisani
Francis Pisani
Bonjour,
On augmente le prix du diesel et de l’essence. On nous propose des voitures électriques, voir autonomes. On nous invite à éviter l’avion, à prendre bicyclettes, trottinettes ou gyropodes. Le futur de la planète semble dépendre de notre sédentarité…
Et pourtant, nous passons 90% de notre temps en intérieurs et nos constructions sont globalment responsables de plus de 40% des consommations d’énergie. Pourquoi ne leur accordons-nous pas plus d’importance ?
Un rapide tour d’horizon montre que les architectes s’intéressent aux constructions de plus en plus écologiques, mais que l’essentiel du problème est la rénovation des bâtiments existants. On en parle peu, parce que ça n’est pas facile à régler, et on en parle mal, ce qui empêche de poser les vrais questions.
Détricotons…
En quelques mots… > 3 minutes de lecture
En quelques liens… > 2 minutes de lecture, votre choix d’excursions
Rien à voir mais… > Le temps d’un clin d’oeil (de 2 en fait).

« Durable » n’est pas soutenable, le cas du bâti
L'Incendie de Notre Dame du 15 avril 2019 LeLaisserPasserA38 [CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)]
L'Incendie de Notre Dame du 15 avril 2019 LeLaisserPasserA38 [CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)]
EN QUELQUES MOTS…
« Constructions »
Je travaille, en ce moment, sur les « constructions durables ». Une expression dont chaque mot est source de confusions. 
« Constructions » indique à la fois, selon le Larousse, l’« action de bâtir » et « ce qui est construit, maison, bâtiment ou monument ». 
Commençons par « l’action de bâtir ». L’Union européenne souhaite que « les bâtiments construits après 2018 dans les Etats membres soient des bâtiments « zéro énergie », en produisant autant d’énergie qu’ils en consomment ». Les architectes s’en soucient de plus en plus et leurs plans, leurs projets les plus récents nous annoncent des appartements plus petits, plus verts, des bâtiments soucieux de leurs dimensions sociales. 
Mais c’est le déjà construit, le bâti, qui pose problème : la plupart des maisons, immeubles et bâtiments de nos villes. Ça concerne d’abord les populations les plus défavorisées - près de 7 millions de personnes en France - en situation de « précarité énergétique » qui n’ont pas les moyens de se chauffer en hiver (15% d’entre eux ont déclaré avoir eu froid en 2017). Les aides existent mais elles sont si compliquées que « seulement 2% des Français interrogés savent qu’ils peuvent bénéficier d’un prêt à taux zéro pour les travaux de rénovation énergétique ». 
La rénovation concerne bien plus de gens et d’entités publiques comme privées. Elle est plus complexe et elle coûte très cher, mais la plupart des experts semblent penser que les investissements pour réduire la passoire énergétique seraient vite rentables. Malgré cela, foyers, entreprises et administrations ont du mal à se convaincre (quand ils en ont la possibilité) que l’investissement lourd à court terme apportera des bénéfices à moyen et long terme. Tout change si vite. Ne les avait-on pas convaincu de faire confiance au diésel ? 
L’appel à la sobriété pour réduire la consommation peut-être utile mais les secrets de la motivation, ce qui permet de convaincre, restent largement mystérieux…
« Durables »
Le second mot de l’expression « constructions durables » est encore plus problématique. En choisissant de traduire « sustainable » par « durable » les Français (à moins que ce ne soient les Québecois) nous confrontent à de multiples difficultés.
Indice de ce que nous ne sommes pas sur la bonne piste, si on refait les traductions dans le sens inverse « durable » se re-traduit par « durable » - avec accent british, américain ou indien -, alors que « soutenable » est traduit par « tenable » (toujours avec accent). Nous avons un problème.
 Le Cambridge Dictionary et Word Reference proposent de traduire « sustainable » par « viable ». Un terme que le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales définit comme « Qui est apte à vivre; qui possède, présente toutes les conditions indispensables à la vie ». Vous voyez la différence. La pierre ou la vie. A moins que nous ne préférions la définition du Larousse : « De nature à durer longtemps, qui présente une certaine stabilité, une certaine résistance ».
Et c’est là qu’est le piège : le mot durable nous empêche de nous mettre dans l’état d’esprit dont nous avons besoin aujourd’hui. 
On construit en dur pour que ça dure alors que le défi est de s’adapter. Rien à foutre des donjons, chateaux-forts et autres constructions bétonnières qui durent une éternité… Notre-Dame, elle-même, ne survit qu’en s’adaptant… par la force des choses et c’est pourquoi elle n’est jamais reconstruite à l’identique.
Nous avons besoin de constructions vivantes, qui bougent et permettent de continuer à vivre dans des conditions acceptables. Une question de résilience que Chloë Voisin-Bormuth, de La Fabrique de la Cité explique avec beaucoup d’élégance : « La résilience (le roseau) est dynamique quand la résistance (le chêne) est statique ; la première accepte dès l’origine la perte et le changement conséquent à l’adaptation, quand la seconde mise sur la protection face au choc et sur sa capacité à l’absorber — au risque de rompre si le choc est trop dur ».
Le CNRTL définit « soutenable » comme : « qui peut-être défendu avec raison ». Voilà pourquoi « durable » n’est pas « soutenable ».
Re-tricotons 
  • La consommation énergétique de l’immobilier est supérieure à celle de la mobilité ou de la production industrielle. 
  • Nous devons distinguer les constructions futures qui devront être conçues différemment de celles d’hier avec l’adaptabilité en mire plus que la durabilité, et le bâti dont la rénovation, complexe autant que coûteuse, risque de n’être que provisoire au vu des exigences croissantes d’efficacité énergétique.
  • Notre manque de rigueur dans le choix des termes, s’il facilite la communication, perturbe la recherche de solutions efficaces. Plus grave encore, elles nous empêchent de changer de « mindset » d’état d’esprit, de façon de concevoir le problème.
EN QUELQUES LIENS…
Le problème 
«Les bâtiments représentent le plus grand secteur consommateur d'énergie de l'économie, avec plus d'un tiers de l'énergie totale et la moitié de l'électricité mondiale consommée dans ce pays. En conséquence, ils sont également responsables d'environ un tiers des émissions mondiales de carbone. Les améliorations du développement économique et du niveau de vie ajoutées à l’accroissement de la population mondiale de 2,5 milliards d’humains d’ici 2050 devraient entraîner une forte croissance de la consommation d’énergie par le secteur du bâtiment qui devrait exercer une pression supplémentaire sur le système énergétique ».
L’étude d’où est tirée cette citation vient de l’Agence Internationale de l’Énergie.
La rénovation thermique
Les logements sont classés en fonction de leur consommation énergétiques en catégories A, B, C, D, E, F et G. Les trois premiers présentent un bilan énergétique favorable et représentent 14% du total. 45% des logements se trouvent dans le groupe D, celui de la moyenne. Les plus énergivores (groupes E, F et G) regroupent 40% de l’ensemble
La rénovation thermique des deux groupes les plus problématiques coûterait 1milliard d’Euros par an d’ici à 2025 mais permettrait la création de 126.000 emplois non dé-localisables et représenterait, chaque année, une économie de 750 millions d’Euros en dépense de santé et 6 millions de tonnes de CO2 jetées en moins dans l’atmosphère.
Tendances 2019
Découvrez par vous-mêmes ce que les architectes ont en tête en consultant les articles qui les intéressent sur ArchDaily, une de leurs revues préférées. 
D’autres vont plus loin bien sûr et l’on peut détecter au moins 5 tendances dans lesquelles l’écologie domine comme le fait In-BuildingTech :
  • Augmenter le nombre de bâtiments à consommation énergétique nulle.
  • Adaptabilité (résilience) face aux changements climatiques extrêmes
  • Intégrer les constructions intelligentes à des systèmes énergétiques distribués
  • Surveiller la qualité de l’air intérieur et intégrer santé et bien-être comme objectif pour « attirer la génération des milleniums, férue de technologie et soucieuse de sa santé ».
Le magazine Intelligent Glass Solutions croit détecter une tendance qui consiste à approcher la problématique urbaine autant comme la solution que comme le problème. Ça ressemble beaucoup à du wishful thinking mais cela s’appuie sur le fait que les villes sont plus efficaces que les campagnes et les régions suburbaines dans la gestion des ressources comme de l’énergie et dans la lutte contre le réchauffement global. 
Et les villes là-dedans
Fascinant mais… les villes ne disparaissent pas - they don’t vanish - … c'est leur classement qui change comme le montre cette animation très rapide sur les changements de position au cours des 500 dernières années
RIEN À VOIR MAIS…
Vidéo : l’urbanocène (je veux dire le monde d'aujourd'hui) vu par Thomas Friedman du New York Times (donc en anglais). Très américain, il pousse les formules choc un peu loin mais sillonne le monde dans tous les sens, depuis longtemps et avec plein de bonnes questions dont celle de l’éthique mais jamais celle du pouvoir ou du capitalisme de surveillance… C’est quand même remarquable.
Pour légitimes qu’elles soient les interrogations sur le futur des villes sont hasardeuses. J’aime bien la façon critique dont Tim Berners-Lee envisage celui du web dont il est le créateur : ça ne va pas fort mais rien n’est inéluctable. IOn ne peut pas le prédire mais on peut dire ce qu’on voudrait qu’il soit et agir dans ce sens… Il se dit convaincu que « Nous pouvons avoir le web que nous voulons ». Pourquoi las les villes que nous voulons ?
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Francis Pisani
Francis Pisani

Gazette de Pi > Pour comprendre ce qui change
#médias, #villes, #réseaux, #agentivité, #innovations…
Mon site : francispisani.net

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