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#44 | Que le chemin soit long...

L'homme qui rêvait dans une langue inconnue
#44 | Que le chemin soit long...
Par Eric Viennot • Numéro #44 • Consulter en ligne
Il avait fallu moins de 20 lignes à Judith Schalansky pour accrocher ma curiosité.
L'histoire semblait trop belle pour être vraie : celle d’un enfant de l’Est de la France, qui, au milieu des années 50, est hanté par des rêves dans lesquels on lui enseigne une langue inconnue, expérience qui le mènera jusqu'à une femme qui parle « sa » langue, puis à partir avec elle sur une petite île du Pacifique, située au bout du monde…
Et pourtant, très vite j’ai pu vérifier que les protagonistes de cette histoire avaient vraiment existé et que l’île de Rapa Iti était bien réelle. 
Je comprends mieux maintenant pourquoi ce court récit avait fait naître en moi sidération et beauté : il contenait les germes d’une histoire beaucoup plus vaste, pleine de ramifications et de mystères, dont j’avais, intuitivement sans doute, ressenti la force. 
Pour m'aider à la révéler, j’ai eu très vite l’impression qu’un esprit joueur avait placé sur ma route une série de petits cailloux que je devais suivre, avec confiance. 
Mis bout à bout, ces cailloux assemblés ressemblaient de plus en plus au scénario de Lost : une langue ancienne apprise dans les rêves, des dons hors du commun, un groupe de scientifiques s’intéressant au paranormal, une île mystérieuse hors de l’espace et du temps, une civilisation disparue… Sauf que cette fois ce n’était pas une fiction !
En attendant de poursuivre nos investigations, de rencontrer de nouveaux témoins et de nous rendre à Rapa Iti, il est temps de conclure cette première saison.
Une conclusion forcément provisoire.

Rapa Iti vue du ciel (© Films du Tambour de soie)
Rapa Iti vue du ciel (© Films du Tambour de soie)
L'homme qui parlait une langue inconnue
En retrouvant des témoins dont le sérieux ne laissait aucun doute sur la véracité de leurs propos (Jean Guillin, Alex Du Prel, Gérard Colin, Christian Ghasarian…), j’ai pu vérifier très vite la réalité de l’histoire contée par Judith Schalansky.
Alex du Prel a grandement contribué à lancer « la légende Marc Liblin » par son article publié juste après la mort de Marc en 1998.
La rencontre avec Marie Liblin a été déterminante et son investissement personnel à mes côtés a permis d’ouvrir de nombreuses portes qui seraient sans doute restées closes, sans son nom qui a agi comme une sorte de sésame.
Si l’histoire de Marc, le fait qu’il parlait le vieux Rapa, sa rencontre avec Meretuini, sa quête à Rapa Iti, ont pu être confirmés et détaillés par de nombreux témoins, il reste un doute sur la façon dont lui est venue cette langue, faute de témoignages de ses proches (sa soeur Marie-Pierre notamment que j'espère rencontrer un jour).
Les linguistes interrogés sont sceptiques sur le fait de parvenir à apprendre une langue dans les rêves. 
Mais de quels rêves parle-t-on ? S’agissait-il de rêves nocturnes ou de rêves éveillés, ce qu’on appelle des rêves lucides ? Voilà une piste qu’il nous reste à explorer. 
Les rêves prémonitoires
Plusieurs témoins (le Dr. Colin, les enfants de Marc) ont évoqué d’autres facultés paranormales de Marc : des dons de guérisseur, des rêves prémonitoires. 
Je me suis toujours demandé pourquoi Marc était parti à Rennes ? Savait-il par avance qu’il allait y rencontrer Meretuini ?  Une personne qui pourrait l’aider dans sa quête ? 
Je me souviens des mots de Gérard Colin :
 « J’étais attablé à un café près de l’Université. J’ai vu un type s’avancer directement vers moi en me disant : c’est toi que je cherche ! Vous imaginez comment j’étais surpris ! »
Sur ce point, aussi, peut-être aurons-nous d'autres témoignages de proches qui pourront nous confirmer ce don ?
Deux familles réunies
Pendant ces mois d’enquête, nous avons retrouvé un grand nombre de témoins, dont de nombreux proches de Marc, ses enfants, ses amis.
Les enfants tout d’abord. Du côté de Marc : Antoine et Ellen. Du côté de Meretuini : Serge et Thierry. Et puis deux enfants nés à Rapa de l’union de Marc et Meretuini : Hiram et Eva. 
Grâce à nous, les enfants sont dorénavant en contact. Il est possible qu’Antoine rencontre cet été pour la première fois Serge et Hiram, son demi-frère. Ellen se dit prête à participer à des expériences de recherches sur « sa » langue. Les deux enfants m’ont dit également qu’ils seraient curieux de découvrir Rapa avec nous. 
Ellen Liblin (photo Laurence Lumbroso)
Ellen Liblin (photo Laurence Lumbroso)
Meretuini à Rapa
Meretuini à Rapa
Meretuini est évidemment le témoin essentiel de cette histoire. J’ai hâte de la rencontrer. Son destin est tellement fascinant. À la fois épouse, amie et confidente de Marc Liblin, elle aura beaucoup d'informations à confirmer, et sans doute des choses à nous apprendre. À condition qu’elle accepte de se confier.
Après lui avoir envoyé une longue lettre pour lui expliquer ma démarche, et avoir son accord, j’ai pris le parti de ne pas l’appeler au téléphone ou par Skype. J’ai compris que, dans cette histoire, il y a des choses qu’on ne révèle qu’en face à face.
J’ai le sentiment que Thierry, qui fut très proche de Marc pendant sa jeunesse, et qui partagea ses recherches dans l’île (les yeux de Marc selon Christian Ghasarian), sera également un témoin important.
Et Sepher ? Qu'est-il devenu ? Parviendrons-nous à le retrouver ? 
Rencontre avec des hommes remarquables
Comme dans le livre de Georges Gurdjieff , j'ai l'impression d'être parti à la rencontre d'hommes remarquables : Gérard Colin, Jaume Bartroli, Jérôme Walczak, Christian Ghasarian, Philippe Mastin
Clément Apap a été aussi un confident et un guide précieux.
Même s'ils n'ont pas tous connu Marc, tous lui vouent une forme de respect pour ses choix de vie et sa quête à Rapa.
Je remercie ceux que j'ai pu rencontrer de m'avoir ouvert leurs albums de souvenirs, d'avoir partagé leurs documents et leurs théories.
Certains m'ont donné l'impression qu'ils avaient conservé précieusement, pendant des années, des documents liés à Marc, persuadés qu'un jour quelqu'un viendrait à s'y intéresser.
D'autres se sont retrouvés grâce à nous. Je sais qu'ils se parlent maintenant entre eux.
Je serais ravi qu'une forme de guilde des amis de Marc naisse de cet éveil.
La barrière du secret
Pare Tevaitau (Expédition Thor Heyerdhal, 1956)
Pare Tevaitau (Expédition Thor Heyerdhal, 1956)
Dans l'un des épisodes, j'avais parlé de ce parau huna, évoqué par Christian Ghasarian (idée de cacher, dissimuler par dessous voire sous la terre), auquel Marc lui-même a été confronté et qu'il évoque dans l'enregistrement effectué par Jaume.
Plusieurs fois, avec Gérard Colin, Hiram, Jaume, Christian, Philippe, j'ai eu le sentiment de buter sur un mur : le secret réservé à l'initié, mais aussi celui de la parole donnée à Marc ou Meretuini.
Comment interpréter cette volonté de conserver certaines choses cachées ?
Malgré ces limites, la publication de cette newsletter a permis cependant de libérer la parole de nombreux témoins. Ce fut le cas pour Jérôme Walczak et pour Jaume Bartroli. Ce dernier m'a accompagné de manière quasi hebdomadaire, veillant comme une sorte d’ange gardien, à ce que je n'écrive pas trop d’erreurs. Nous avons beaucoup échangé pendant tous ces mois. 
Certains ont fini par prendre contact spontanément : Alban Puyo (le fils des amis de Marc à Rapa), ou Poema Du Prel, la fille d'Alex, que j’espère pouvoir rencontrer en Polynésie. Je me demande si Poema possède, dans les archives de son père, la cassette enregistrée lors de sa rencontre avec Marc à Rapa…
Hormis les personnages cités pendant ces épisodes, nous avons retrouvé d’autres témoins qu’il nous reste encore à interroger. Quelques-uns vivent en France, beaucoup d’autres en Polynésie : plusieurs proches de Marc, dont le fameux Charly, l'ami qui l'accompagna lors de sa rencontre avec Meretuini. Vous vous souvenez ?
L'île, personnage central
Rapa Iti vue du ciel (© Films du Tambour de soie)
Rapa Iti vue du ciel (© Films du Tambour de soie)
Au fil des épisodes, l’île est devenue elle-même un personnage à part entière. Avec sa forme singulière - certains parmi vous y voient un coquillage, d’autres une oreille – ses pare mystérieux, ses paysages irréels et bien-sûr son emplacement qui en fait l’un des lieux les plus isolés au monde, et, sans doute, l’un des mieux préservés des hommes - même si le changement climatique commence là-bas aussi à se faire ressentir -, l'île de Rapa Iti porte en elle une puissance symbolique indéniable.
Sa géométrie sacrée révélée par Philippe Mastin a fini par me conforter dans l’idée que cette île renferme un secret, un secret important que Marc a sans doute cherché à percer tout au long de sa vie.   
En même temps que la motivation à révéler cette histoire au grand public et tenter de découvrir ce secret, a grandi en moi la crainte de donner trop de lumière à ce lieu fragile et préservé.
Quelle serait la portée d’un film documentaire, inspiré par cette histoire, sur Rapa et ses habitants ? 
Nous avons échangé plusieurs fois avec Christian Ghasarian sur cette question de préservation de l’île, à laquelle il est très sensible. 
Le photographe Paul Bejannin s’est rendu récemment à Rapa. Il nous a rapporté que la population jeune de l’île est elle-même partagée entre la volonté de s’ouvrir au monde (donc gagner de l’argent pour pouvoir voyager) et celle de continuer à vivre en paix loin du monde. 
Curieux paradoxe : à l’heure où partout en occident, devant l’urgence climatique, un nombre de plus en plus important de personnes, jeunes notamment, remettent en question le modèle capitaliste et consumériste, prônant la décroissance et le retour aux circuits courts, l’autonomie alimentaire et énergétique, cette île qui pourrait être un modèle pour nous, commence à succomber aux sirènes de la mondialisation. 
Tant de questions non résolues
Moaï de Rapa Nui sous les étoiles (droits réservés)
Moaï de Rapa Nui sous les étoiles (droits réservés)
Les questions qui restent à explorer sont nombreuses : Mu et la Lémurie, l'histoire secrète de Rapa Iti et de Rapa Nui, le rôle cultuel des pyramides, la notion de langue sacrée et son rapport avec une langue primordiale, et que représentent ces lumières bleues ? Je reprends ici, presque mots pour mots, les phrases de Bruno Dietsch, un lecteur cultivé qui m'a donné quelques références littéraires intéressantes à lire sur ces sujets.
Rapa et l'île de Pâques seraient-elles les vestiges d'un continent disparu ? Mu ? Nous avons peut-être refermer trop vite cette hypothèse. Je sais que beaucoup parmi vous ont été séduits par cette idée qui n'est peut-être pas totalement absurde.
Si Corto Maltèse ou les Mystérieuses Cités d'or ont fait rêver tant de monde c'est peut-être qu'il y a une raison profonde ancrée en chacun de nous.
Trouverons-nous certaines réponses dans les malles de Marc ou auprès de Meretuini ou de Thierry ?
De l'enquête à la quête
La silhouette du Tapui dans la baie de Rapa
La silhouette du Tapui dans la baie de Rapa
Cette enquête, avec les liens personnels qu’elle a fait émerger au fil du temps, s’est transformée progressivement pour moi en véritable quête.
Quand j’en parle à certains proches, ils me rétorquent qu’à force de chercher, on finit toujours par trouver des correspondances étranges entre beaucoup de choses. C'est vrai qu'il y a des crânes dans beaucoup d’histoires de chasseurs de trésors. Et que Vendémiaire est un personnage issu de notre histoire commune. Soit.
Mais que dire quand ils s’accumulent de la sorte ? Comment expliquer surtout tous ces liens entre les scénarios de mes jeux et cette histoire découverte bien après ? Titi, les 12 colosses, la brouille des deux frères, l’emplacement et les contours de l’île, la forme du Tapui ?
Serais-je moi aussi un personnage de l’histoire ? Quel est mon rôle ? Plus j’avance dans cette histoire, plus cette question s’impose à moi.
Au moment où j'écris ces lignes, je reçois un message de Jaume que je vous livre avec son accord et qui me semble une belle conclusion à cette première saison :
 « J’imagine, Eric, que tu arrives à la fin de ton blog. 
Je ne sais pas si tu as déjà une fin en tête, ou si tu la cherches toujours. 
J'imagine que ça doit être difficile. Mais au fond, ton blog n'est pas la fin de quoi que ce soit mais le début de ton aventure : celle d'aller à Rapa pour tourner ton documentaire, ou terminer ton histoire, n'est-ce-pas ? 
Toutes les questions n’ont pas toutes des réponses. Et avec Rapa, encore moins. 
Rappelle-toi que tu n’es pas encore allé sur l'île. Ne sois pas surpris de ne pas en avoir….
Marc, a-t-il trouvé les réponses qu’il cherchait tout au long de sa vie ? Peut-être juste quelques-unes et beaucoup d’hypothèses ? Peut-être a-t-il trouvé des réponses spirituelles, mais pas matérielles : pas de tablettes, pas de crânes à cornes, pas de momies, pas de stèles dressées… 
Philippe Mastin a-t-il trouvé toutes les réponses ? Je ne sais pas. 
Tous les archéologues qui ont traversé l'île, ont-ils trouvé des réponses au mystère des pare ? Ils débattent encore pour savoir s'il s'agit de villes fortifiées, de lieux de refuge en cas d'attaque ou de centres religieux. Ghasarian est anthropologue, il a analysé de nombreux comportements sociaux des Rapa, liés à leur insularité, mais il n'a pas non plus de réponses pour les pare, et lui-même vous a dit qu'il y a des choses dont il ne peut pas parler…
Alors, peut-être devrais-tu considérer que Rapa n'est peut-être pas une réponse, mais une quête. Ou peut-être que Rapa, elle-même, est la réponse. 
C'est la quête de sa vie qui a conduit Marc à Rapa. 
Tu as également dit que pour Jérôme, son séjour à Rapa et sa rencontre avec Marc ont été marquants. Rapa a changé sa vie. Rapa était sans doute une réponse pour lui à ce moment de sa vie.
Dans mon cas, depuis quelques années maintenant, je pense que Rapa était la réponse à cette quête qui me hantait depuis mon enfance. La quête d’une île fantôme, découverte sur un timbre, qui apparaissait et disparaissait de certaines cartes… La réponse ou peut-être le chemin qu’elle m’indiquait depuis le début ? Avais-je écouté son appel sans le savoir ? 
Connais-tu les vers de Cavafy dans « Ithaque » ? 
 Quand tu partiras pour Ithaque,
souhaite que le chemin soit long,
riche en péripéties et en expériences.
….
Eh bien, peut-être que Rapa est une Ithaque. »
Fin de la saison 1.
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Eric Viennot

Journal d'enquête sur le destin hors du commun de Marc Liblin.
Quand la réalité dépasse parfois la fiction…
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