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#42 | Une carte n'est pas le territoire

L'homme qui rêvait dans une langue inconnue
#42 | Une carte n'est pas le territoire
Par Eric Viennot • Numéro #42 • Consulter en ligne
Dans le dossier envoyé par Pierre Le Ruz, certaines phrases de Marc évoquant un langage primordial m’avaient intrigué.
En quoi le fait de parler et d’étudier cette langue primordiale, sans verbe, était-elle si importante pour Marc ?
Comment expliquer cette expression « d’unique présent » auquel elle serait attachée ?
Cette question liée au langage me parait au coeur de la quête de Marc. Pour en éclairer l’interprétation, j'ai demandé à Clément Apap de m'aider.

Carte ancienne de Rapa datant de 1878
Carte ancienne de Rapa datant de 1878
Clément et moi nous connaissons depuis une vingtaine d'années. Nous avons travaillé tous les deux dans l'industrie du jeu vidéo. Lui en tant que co-fondateur de Gamekult, un site spécialisé qu'il a revendu depuis. Moi en tant que game designer. À l'époque, c'est lui qui m'interviewait.
La vente de Gamekult lui a permis de prendre du temps pour s'intéresser à d'autres domaines. Et de beaucoup lire. Il consacre plusieurs heures par jour à la lecture.
Et puis il a été pris par la création d'une nouvelle plateforme communautaire : SensCritique. De nouveau Clément est très occupé par ses activités. C'est en 2012 que sa vie va vraiment basculer. Passionné par les nouvelles technologies, il est l'un des premiers en France à expérimenter la réalité virtuelle.
Comme il le raconte dans une conférence TedX, cette expérience va profondément modifier sa vision du monde, parce que cela va interroger chez lui la perception de ce que nous appelons communément la réalité.
Pour tenter d'avoir des réponses à ses questions, il va alors se tourner vers la physique quantique, le yoga, le chamanisme. Ces nombreuses lectures et ses propres expériences (prise d'ayahuasca notamment) vont considérablement changer sa vision de ce qu'est la conscience.
Le voile de Maya
Clément suit de près mon enquête depuis le début. Quand je suis tombé sur les textes de Marc, nous avons longuement échangé pour en comprendre la portée.
Voici un extrait de nos conversations qui, je l’espère, vous apportera un éclairage sur la quête de Marc Liblin.
Clément :
Pour comprendre les idées de Marc sur le langage, je pense qu'on peut se référer au livre Une Carte n'est pas le Territoire du philosophe Alfred Korzybski. C'est un livre difficile, mais visionnaire, dans lequel Korzybski explique comment le langage voile et structure le réel.
De la même manière que les cartes nous servent à nous repérer dans le réel, sans être en mesure ni avoir vocation à remplacer la réalité, il faut se rappeler que l'emploi de mots n’a pour but que de nous orienter dans la complexité de la réalité. Les mots sont des panneaux indicateurs et non des choses, ils définissent imparfaitement ce qu'ils désignent. Celui qui confond le mot avec ce qu'il représente fait la même erreur que celui qui prendrait une carte Google Maps pour la réalité du monde.
Le langage formate la réalité et aussi les individus. Une étude de Harvard montre ainsi comment la personnalité d'une personne bilingue change en passant d'une langue à une autre.
Et pour en venir à Marc, je pense qu'il exprime le fait que le vieux rapa, comme toutes les langues primordiales, est connecté avec une perception vibratoire du monde, sans interface entre le symbole et ce qu’il représente, comme le son AUM dans le yoga.
C'est à dire qu'il permet de percevoir le monde avec un système de pensée autre que celui qui domine le monde occidental depuis Aristote.
Question :
En quoi c’est important pour toi de percevoir le monde avec un autre système de pensée ?
Clément :
Pour le comprendre, je conseillerai à tes lecteurs de regarder ce TED d'Anil Seth. Anil Seth est un chercheur en neuro-sciences. Il explique très bien comment notre cerveau conditionne notre perception de la réalité à partir de filtres et de biais cognitifs.
Le monde occidental a priorisé le cerveau gauche (celui du raisonnement logique pour simplifier) au détriment du droit (celui de l'intuition et des émotions). Cela a pu apporter une grille de lecture du temps uniquement linéaire et causal par exemple.
Extrait de la conférence d’Anil Seth
Extrait de la conférence d’Anil Seth
Aujourd’hui des physiciens sérieux comme Carlo Rovelli remettent en cause notre perception intuitive du temps. Selon lui, le temps pourrait être une illusion dont on fait l’expérience mais qui serait beaucoup plus malléable qu’on ne l’imagine.
Cela pourrait permettre d’expliquer les synchronicités entre ton passé et ton maintenant (les liens de tes livres ou tes jeux avec l’histoire de Marc), qui t’ont semblé étonnantes mais qui s’expliquent puisque tout est situé, en fait, dans le seul instant présent.
Cela pourrait expliquer aussi les rêves prémonitoires dont peut-être certains, parmi tes lecteurs, ont pu faire un jour l’expérience.
Eckard Tolle explique que le futur, le passé sont des formes de chimères et que seul le présent a une réalité expériencielle.
Pour en revenir à Marc, quand Gérard Colin citait dans l’un de tes épisodes, sa capacité à décrire des évènements anciens qui s’étaient passés à tel ou tel endroit d’une grotte, c’est qu’il avait justement cette capacité à se connecter à un autre temps du lieu.
Question :
Comment expliques-tu cette capacité ?
Clément :
J’émets l’hypothèse qu’on a toutes et tous cette capacité. Mais on est conditionné par notre éducation, notre environnement, notre culture, qui nous limite dans une vision étriquée du réel, celle du mental rationnel, du cerveau gauche, de la rationalité pure.
Je suis moi aussi un héritier de cette vision du monde purement rationnelle mais j’ai vécu des expériences qui m’ont permis de m’ouvrir à une vision plus intuitive du monde. L’idée pour moi n’est pas de renier la rationalité, mais de l’équilibrer avec cette vision à la fois plus inclusive et plus mystérieuse du monde. De la même façon, Marc et les scientifiques de Rennes avaient cette culture scientifique mais ils essayaient de s’ouvrir à d’autres visions du réel.
Allégorie de la caverne de Platon par Jan Saenredam
Allégorie de la caverne de Platon par Jan Saenredam
Question :
On retrouve les questionnements apparus dans le dossier de recherche de Marc. Le cerveau existe-t-il ?
Clément :
A travers cette question, Marc s’interrogeait peut-être sur le siège de la conscience. On postule depuis toujours, dans le monde occidental, que le monde préexiste à la conscience. Alors que, d’après moi, c’est l’inverse !
Question :
Tu veux dire que Marc, à travers cette langue primordiale, renoue avec une autre forme d'appréhension du monde, qui pourrait s'apparenter à celle des shamans ou de certains sages qui disent que le monde est une illusion ?
Clément :
Dans la tradition orientale c’est ce qu’on appelle la maya, une sorte de voile qui masque la réalité. Le monde est une illusion créée par notre conscience. D'une certaine façon, on s'auto-hypnose à penser que notre monde est réel. Il ne serait « que » une projection holographique d’un niveau de réalité plus grand, un peu à l’image de la métaphore de la caverne de Platon.
Les thèses de Clément me rappellent les mots de Jérôme Walczak :
« Marc était pénétré de l’âme polynésienne, un univers où rêve, réalité, esprits, artefacts, temps du passé et du présent s’entremêlent. (…)
Je ne sais pas comment t’expliquer, comme il y a des cerveaux gauche et droit, avec les neurones afférents, les connexions entre rêve et raison, il y a peut-être aussi des humains dans notre monde qui fonctionnent comme des neurones, des réseaux, qui ne s’activent que par le rêve, et ce rêve devient alors réel. On est en plein monde quantique. »
À ce moment, je me dis que nous n’avons de Rapa que des sensations données par les photos de Jaume et d’autres, des récits et des témoignages, des thèses sur les pare et les mystères de l’île, des symboles et des mots… Nous n’avons que la Carte.
Pour tenter de mieux comprendre la réalité de l’île et de Marc, il nous faudra nous rendre à Rapa afin d’avoir notre propre perception du Territoire.
Avez-vous aimé ce numéro ?
Eric Viennot

Journal d'enquête sur le destin hors du commun de Marc Liblin.
Quand la réalité dépasse parfois la fiction…
[ 2 publications par semaine ]
Commencez par le numéro 1 : https://www.getrevue.co/profile/ericviennot/issues/1-l-atlas-des-iles-abandonnees-304842

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