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#41 | Teraimaeva

L'homme qui rêvait dans une langue inconnue
#41 | Teraimaeva
Par Eric Viennot • Numéro #41 • Consulter en ligne
Dans ce genre d'investigation, comme dans d’autres domaines, le hasard peut parfois donner un coup de pouce.
J'en ai pour preuve un exemple que je vais vous raconter à ce moment de l'enquête où il faut commencer à rassembler les pièces du puzzle.

Teraimaeva en 1956 photographié par un membre de l'équipe de Thor Heyerdhal.
Teraimaeva en 1956 photographié par un membre de l'équipe de Thor Heyerdhal.
Après l'Indigène, qui racontait la vie de Marc, j'ai lu l'Apprenti.
L'Apprenti est en fait le premier article de Marc, publié par Alex du Prel dans Tahiti Pacifique en janvier 1995. Cet article raconte la relation d’apprenti à maître que Marc a tenté d'initier avec Teraimaeva Make, son beau-père. À la première lecture, je n'avais pas compris vraiment l'importance de Teraimaeva dans l'histoire de Marc.
C'est un hasard donc qui m'a mis sur la piste. Enfin, je finis par me demander si dans cette histoire il s'agit encore de hasard.
J'avais archivé toutes mes conversations Messenger avec Marie Liblin afin de pouvoir retrouver plus facilement le fil de nos échanges. À certains moments, nous avons échangé plus d’une centaine de messages par jour.
Pour retrouver à quel moment Marie avait eu ses premiers échanges avec Eva, la fille de Marc et Meretuini, j'ai donc tapé « Eva » dans le moteur de recherche. C'est alors que j'ai vu apparaitre ceci :
Mon instinct de game designer m'a poussé à décrypter le message codé laissé par Marc :
Teraimaeva contient EVA.
S'il contient Eva, il contient peut-être aussi les lettres des autres enfants.
RAIM —> IRAM —> HIRAM !
Reste le troisième : SEPHER. Celui qui, dans la famille, a rompu les liens. Celui qui se cache…
Sepher est donc caché dans le nom. Mais de quelle façon ?
Sepher pourrait renvoyer à Sefer Torah, livre, ou littéralement rouleau en hébreu, de la Torah. TORAH comme TERA.
Les trois enfants de Marc et Meretuini sont bien contenus dans le prénom TERAIMAEVA.
Connaissant l'intérêt de Marc pour les choses cryptées, cela ne peut pas être un hasard. Marc a choisi le nom de ses enfants en hommage à Teraimaeva, celui dont il voulait être l'apprenti.
C'est un signe fort qu'il faudra évidemment valider avec Meretuini.
Dans l’Apprenti Marc écrit :
« En 1982, Teraimaeva (« Bienvenue au Ciel ») Make était grabataire depuis deux ans…
Paralysé, il regardait son ciel, droit devant…
Sa fille amena l’étranger à lui, celui qui avait fait 18 000 kilomètres pour cette seule rencontre… »
La phrase était pourtant sans équivoque. Comment avais-je pu passer à côté ? Était-ce la voix de Teraimaeva que Marc entendait depuis son enfance ?
Sommaire de Tahiti Pacifique de Janvier 1995.
Sommaire de Tahiti Pacifique de Janvier 1995.
Marc poursuit :
« … et lui proposer d’être le serviteur de son corps tandis qu’ils communieront dans sa propre vision du Monde !
L’étranger avait la chance de savoir que des trois derniers grands « connaissants » de Rapa, Teraimaeva restait seul à survivre encore… qu’il avait la maitrise des pratiques qui le marginalisaient désormais dans sa propre civilisation. »
Pour Marc, Teraimaeva Make était descendant des Make Make de l’île de Pâques. Mais de quelles pratiques était-il l’un des derniers détenteurs ?
« Il venait le voir, passant le désert des eaux, comme il serait venu trouver un Jetro, pour reconnaître en cet Homme des oasis qu’à travers la magie peut-être blanche de leurs connaissances, il y avait du bleu ! »
Ces pratiques auraient-elles un lien avec une forme de magie ancestrale ? De chamanisme ? Le bleu évoque sans doute les lumières bleues dont nous avons déjà parlées plusieurs fois.
« Leur première confrontation fut heureuse et sérieuse : à chacun de ses énoncés des constats faits en métropole dans un laboratoire lourd de recherche, le vieux donnait le constat correct des évènements qui suivraient ! Leurs expériences étaient compatibles comme des liens suffisamment répétitifs, et cela les ouvrait l’un à l’autre…
Son espoir devint immense, de comprendre qu’ils étaient plus nombreux qu’il ne le pensait sur l’île d’une civilisation différente, mais réellement vivante à travers lui. Des côtés de sa fille, qui les arbitrait, reprenant ou donnant la parole à l’un ou à l’autre, ils vivaient une proximité finale, l’un parti de l’Orient, l’autre de l’Occident. »
De nouveau l’idée d’une autre civilisation…
Un peu plus loin, évoquant l’ethnologue Alan Hanson qui parlait de l’invariance de Rapa, Marc parle de l’île comme d’un germe qui n’a pas pu être détruit et reste en sommeil », un germe précieux « pour l’avenir ».
Il poursuit son récit sur Teraimaeva :
«  Tout fut bien autrement dès sa proposition d’être son Serviteur, son Apprenti ! Le vieux opposa un refus net… catégorique… par lequel il voulait condamner définitivement la somme des connaissances qu’il véhiculait à disparaître avec lui seul, et l’étranger en fut marqué profondément.
Pas spécialement à cause d’un rejet premier, qui pouvait finalement s’associer au dépassement de ceux qui vivent dans un monde en plein bouleversement, soumis aux fourches caudines d’éléments trop puissants venus de l’extérieur et veulent occulter leur propre univers… Mais surtout à cause de l’aspect suicidaire intellectuel et culturel que cela représentait, à un niveau inhabituel de spiritualité ! »
Qu’est-ce qui a motivé ce refus de transmission de la part de Teraimaeva ? Le fait que Marc soit un étranger ? Un blanc ? Si Teraimaeva était détenteur d’une sagesse ancestrale, on comprend la déception immense de Marc de la voir disparaître avec lui.
Marc raconte ensuite que Teraimaeva avait prévu le jour et l’heure de sa mort. Il rassembla alors sa famille pour assister à son départ.
« À cinq heures de l’après midi, le dernier patriarche des Make mourut pressé dans l’étau des bras de tous les siens, contenu dans le corps chaud des larmes de tout un village qui avait envahi la chambre de son passage. »
Dès cet instant, Marc sent la présence de Teraimaeva qui l’accompagne par l’esprit.
Il se met en quête de partir à la rencontre de vieux sages héritiers de cette tradition ancestrale avec lesquels Teraimaeva était en contact.
« 1984, 1985, 1987…. L’étranger recherche activement et avec de grandes difficultés, car -Rapa c’est loin-, les contacts extérieurs encore vivants que Teraimaeva rencontrait fréquemment au temps d’activités… d’études…
Un tel héritage si cher à quelques-uns seulement c’est à l’extérieur qu’il se devait de le retrouver.
Heureuses coïncidences et concordances, il réussit à situer fortuitement des Hommes, dont l’un presque centenaire, visités systématiquement par Teraimaeva lors de ses déplacements. »
Les deux filles de Teraimaeva, Ma et Meretuini, l’accompagnent dans cette quête.
Étonnamment ces vieux sages semblent avoir été prévenus préalablement par Teraimaeva de la visite de Marc.
Et après plusieurs visites Ma finit par avouer à Marc :
« Avant sa mort, mon père me prit à l’écart. Il m’annonça ton obstination, l’orientation exacte de tes recherches dans le futur, tes étapes, tes découvertes, leur aboutissement en cette année et dans cette réunion. Il ne t’a rien dit, il m’a imposé un même silence, la même absence totale d’intervention parce qu’il te savait à cette réunion, notre réunion faite près de toi, au bout de ton chemin. Aujourd’hui, tout est accompli ainsi qu’il l’a dit : mon père est formellement présent ! »
Marc devient donc l’héritier de cette tradition à Rapa. Ce qui va l’isoler dans cette île, où seuls les vieux qui auraient pu le comprendre, ont disparu.
Il confie :
« Ces jours-ci, il a rejoint la conscience de Rapa de Teraimaeva, conscience en quelque sorte sublimée par son isolement et la communion qui les lie tous les deux à la terre. »
Cette transmission, Marc l’a matérialisée dans le prénom même de ses trois enfants, nés dans l’île.
Quel hommage de l’apprenti envers son maître, aurait-il pu être plus fort ?
Avez-vous aimé ce numéro ?
Eric Viennot

Journal d'enquête sur le destin hors du commun de Marc Liblin.
Quand la réalité dépasse parfois la fiction…
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Commencez par le numéro 1 : https://www.getrevue.co/profile/ericviennot/issues/1-l-atlas-des-iles-abandonnees-304842

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