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#38 | Aku-aku

L'homme qui rêvait dans une langue inconnue
#38 | Aku-aku
Par Eric Viennot • Numéro #38 • Consulter en ligne
Suite à la conversation avec Christian Ghasarian, je demande à Jaume sur Messenger si Marc lui aurait donné des informations particulières sur Paukere, ce lieu où il voulait être enterré.
Il me répond rapidement :
« Je pense que Paukare c’est l’endroit où est enterré le Make de l’île de Pâques qui est retourné à Rapa. Je dois consulter ma carte et mes notes. Ce serait très symbolique. »
Quelques heures plus tard, il m'envoie un nouveau message.

Pare Tevaito photographié par l'équipe de Thor Heyerdhal en 1956
Pare Tevaito photographié par l'équipe de Thor Heyerdhal en 1956
« Mon souvenir était juste ! Paukare c'est une petite vallée ou zone (je ne sais pas comment la définir) à l'intérieur de la Baie d'Ahurei ou Marc disait que Tupou Urutua a Make dit Tereino (1840-1923) “mauvais voyage” était enterré. »
Cette information nous confirme l'importance qu'attachait Marc à la généalogie des Make.
Le fait d'être enterré face contre terre questionne également.
Je me souviens avoir lu que ce rite était réservé dans certaines peuplades aux chamans.
Mais une autre phrase, issue d'une conversation avec Jérôme Walczak, refait surface. Ou plutôt non, il s'agit d'une phrase que Marc lui-même avait notée dans le dossier qu'il lui avait confié.
Gisement des crânes à cornes (orientation orbites avec une flèche indiquant la terre)
Extrait des notes de Marc Liblin confiées à Jérôme Walczak
Extrait des notes de Marc Liblin confiées à Jérôme Walczak
Un monde irréel
Avant de nous quitter, Christian Ghasarian nous confie des copies des photos de l'expédition de Thor Heyerdhal à Rapa.
Est-ce à cause du charme suranné des photographies couleur des années 50, certaines me font penser à la phrase de Jaume :
- C'était l'image du paradis.
Expédition Thor Heyerdhal à Rapa (1956) - Droits réservés
Expédition Thor Heyerdhal à Rapa (1956) - Droits réservés
Sur plusieurs d'entre elles se détache la silhouette mystérieuse du Tapui dans la baie. Les explorateurs semblent eux-mêmes saisis par la beauté du paysage.
Expédition Thor Heyerdhal à Rapa (1956) - Droits réservés
Expédition Thor Heyerdhal à Rapa (1956) - Droits réservés
Expédition Thor Heyerdhal à Rapa (1956) - Droits réservés
Expédition Thor Heyerdhal à Rapa (1956) - Droits réservés
Dans son livre Aku-Aku, consacré pour l'essentiel à l'île de Pâques, Thor Heyerdhal raconte cependant, dans le dernier chapitre, son passage à Rapa.
Nous avions déjà évoqué dans un épisode précédent les thèses de William Mulloy, archéologue américain qui faisait partie de l'expédition, plus que sceptique sur la fonction défensive des pare.
D'après Ghasarian, leur conviction s'est forgée quand ils ont découvert une structure semblable en haut d'un rocher de Marotiri, cet archipel d'îlots inhabités rattachés à Rapa.
Que pouvait donc défendre un pare à cet endroit ?
Ilots Marotiri situés à environ 80 kilomètres au sud-est de Rapa
Ilots Marotiri situés à environ 80 kilomètres au sud-est de Rapa
Ilot Marotiri. Selon Jean Guillin (cf Episode 5) la forme proéminente serait une construction humaine semblable aux pare de Rapa.
Ilot Marotiri. Selon Jean Guillin (cf Episode 5) la forme proéminente serait une construction humaine semblable aux pare de Rapa.
Au delà du regard de l'anthropologue et de son interprétation sur les pare, ce qui est marquant dans ce chapitre d'Aku-aku, c'est le regard de simple visiteur qu'adopte l'auteur norvégien, employant parfois des accents lyriques pour évoquer l'île et ses mystères.
Je cite :
« La terre suivante que nous avions vue était Rapaïti. Elle semblait voguer sur la mer comme un monde irréel au milieu des bancs de nuages du sud-est. Du large déjà nous pouvions voir à la jumelle que les sommets les plus élevés avaient quelque chose d'extraordinaire. Ils ressemblaient aux pyramides du Mexique couvertes de végétation ou aux fortifications incas abandonnées dans les montagnes sauvages du Pérou. »
Un peu plus tard, il évoque plus précisément Morongo Uta :
« En face de nous, sur le sommet suivant, se dressait le château de conte de fées, plongé dans un sommeil séculaire comme la Belle au bois dormant. Ensorcelé, envahi par des arbres et des plantes grimpant au dessus des tours et des murs, il restait là, tel que l'avaient laissé le roi et tous ses hommes, à l'époque où le monde croyait encore aux contes.
Je frémis d'émotion quand, ayant longé la dernière, nous approchâmes de ce château féérique. Puissant et majestueux, il se dressait devant nous contre un fond irréel de nuages à la dérive, de pics et d'aiguilles pourpres. Bien qu'il parût suspendu à la voûte céleste, ce vieux bâtiment avait quelque chose de presque souterrain, puisqu'il ne pouvait pas se débarrasser de la tourbe de forêt vierge et de verdure, dont la végétation pendait le long de ses murs comme une fourrure. »
L'analogie entre les pare et les pyramides Incas confortait la thèse de Thor d'un peuplement de la Polynésie depuis l'Amérique du sud.
L'analogie entre les pare et les pyramides Incas confortait la thèse de Thor d'un peuplement de la Polynésie depuis l'Amérique du sud.
Légende originale figurant dans le livre Aku-aku : vers le sommet avec tous les hommes du village, qui devaient prendre part aux premières fouilles qu'on eût faites dans cette île étonnante et inexplorée. Des douze bizarres sommets de montagne, nous avions choisi le Morongo Uta.
Légende originale figurant dans le livre Aku-aku : vers le sommet avec tous les hommes du village, qui devaient prendre part aux premières fouilles qu'on eût faites dans cette île étonnante et inexplorée. Des douze bizarres sommets de montagne, nous avions choisi le Morongo Uta.
Un peu plus loin, il nous fait part de son étonnamment sur l'origine et la fonction des pare :
« Mais qui avait été le créateur du château de rêve en face de nous, et de tous ceux qui dominaient les autres sommets ? Et à quoi avaient servi ces bâtiments dans la réalité ? »
“Monde irréel, ensorcelé, sommets bizarres”, il ajoute même “pyramide mystique” en légende du paré Tevaitau : on voit bien que Thor a été happé lui aussi par le mystère de Rapa, ce sentiment d'irréalité évoqué par Jérôme Walczak et qui frappe de nombreux visiteurs.
Un ressenti créé, ou renforcé peut-être, par ce sentiment d'être hors du monde.
« Au milieu de ces montagnes verdoyantes, nous nous sentions plus loin du fourmillement humain que jamais. »
Et pourtant ils venaient de passer de nombreuses semaines à l'île de Pâques…
Le regard de Teraimaeva
Aku-Aku parait en version française en 1958. Marc a alors 10 ans.
Version originale française du livre Aku-aku paru aux Editions Albin Michel en 1958
Version originale française du livre Aku-aku paru aux Editions Albin Michel en 1958
Ce livre a été à l'époque un immense succès de librairie. La lecture de cet ouvrage, les photos du pare, auraient pu profondément marquer Marc pendant sa jeunesse. Mais personne, parmi ses enfants ou ses amis, n'a pu me dire s'il l'avait lu.
Je poursuis mon inventaire des photos de l'expédition.
Fouilles au pare Morongo Uta (Droits réservés)
Fouilles au pare Morongo Uta (Droits réservés)
Fouilles au pare Morongo Uta  (Droits réservés)
Fouilles au pare Morongo Uta (Droits réservés)
En dehors des photos des fouilles de Morongo Uta, tour à tour effectuées par les hommes puis les femmes - les hommes s'étant mis en grève parce qu'ils n'étaient pas d'accord sur leurs conditions de travail - de nombreuses images sont consacrées aux gens de Rapa.
Elles sont précieuses pour illustrer ce qu’était la vie quotidienne dans l'île dans les années 50 : les travaux agricoles et la préparation de la popoi effectués par les femmes, la pêche par les hommes.
A l'époque, à en croire Heyerdhal, l'île n'était reliée à Tahiti qu'une fois par an par bateau.
Expédition Thor Heyerdhal (Droits réservés)
Expédition Thor Heyerdhal (Droits réservés)
On découvre aussi quelques beaux portraits.
Portrait inconnue (Droit réservé)
Portrait inconnue (Droit réservé)
Portrait inconnu (Droit réservé)
Portrait inconnu (Droit réservé)
Parmi eux, l'un a particulièrement retenu mon attention : il s'agit, à en croire Christian Ghasarian, de Teraimaeva, le père de Meretuini. Debout sur sa pirogue, il regarde fixement l'objectif d'un air grave.
Teraimaeva Make
Teraimaeva Make
Il y a enfin plusieurs photos de groupes d'enfants, sagement alignés en file indienne.
Enfants de Rapa en 1956 (Droits réservés)
Enfants de Rapa en 1956 (Droits réservés)
Enfants de Rapa en 1956 (Droits réservés)
Enfants de Rapa en 1956 (Droits réservés)
Je pense à Meretuini.
A l'époque elle doit avoir 5 ou 6 ans.
Se reconnaîtrait-elle, ou reconnaîtrait-elle l'une de ses soeurs, sur ces photos ?
Avez-vous aimé ce numéro ?
Eric Viennot

Journal d'enquête sur le destin hors du commun de Marc Liblin.
Quand la réalité dépasse parfois la fiction…
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Commencez par le numéro 1 : https://www.getrevue.co/profile/ericviennot/issues/1-l-atlas-des-iles-abandonnees-304842

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