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#37 | Christian Ghasarian

L'homme qui rêvait dans une langue inconnue
#37 | Christian Ghasarian
Par Eric Viennot • Numéro #37 • Consulter en ligne
Nous partons avec Marie rendre visite à Christian Ghasarian, dont nous avons souvent parlé au cours de cette enquête.
Il nous semblait intéressant de le rencontrer, d'abord parce qu'en tant qu'ethnologue, Christian a une grande connaissance de l'île de Rapa, sur laquelle il a beaucoup écrit, et ensuite parce qu'il connaît bien la famille de Marc Liblin avec laquelle il a tissé des liens amicaux depuis de nombreuses années.
Christian habite à Neuchâtel où il enseigne l’anthropologie à l’Université. Il a eu la gentillesse de nous recevoir chez lui, sur les hauteurs dominant la ville et le lac, loin de Rapa Iti, mais où il n'a été question que de Rapa.

Christian Ghasarian
Christian Ghasarian
Christian Ghasarian est un être doux et quelqu'un de très humain. Il est énormément attaché à Rapa Iti et à ses habitants. On sent que sa rencontre avec l'île et ses habitants en 2001 a été un tournant dans sa vie d’ethnologue. Spécialiste des milieux insulaires, il a travaillé auparavant sur l'île de la Réunion avant d’être porté vers Rapa.
« Cette île s'est imposée à moi comme un appel ; le nom Rapa tout d’abord résonnait en moi de façon spéciale, et puis l’isolement de l’île soulevait plusieurs questions, notamment celle de savoir si l'isolement géographique engendrait un isolement social. J'ai écrit au maire, au Conseil des Sages pour savoir s'ils m'autorisaient à venir y mener des recherches et ils m’ont donné leur accord. »
On n'a pas d'argent mais on est heureux
Il aborde tout d'abord cette question de l’isolement extrême qui caractérise Rapa Iti.
«  Rapa incarne l’ isolement insulaire ! Les déplacements hors de l’île ne sont pas évidents, et cela a des conséquences multiples. En termes de santé tout d'abord. En cas d'urgence, on peut être évacué rapidement si l'infirmier présent sur l'île n'a pas les moyens de faire les soins médicaux adéquats. Auparavant un bateau naviguant dans la région pouvait être détourné et aujourd’hui on peut faire appel à un hélicoptère qui fait en quelques heures l’aller-retour de Tahiti lorsque le cas est vraiment critique. En termes d'éducation ensuite. L'Ecole obligatoire jusqu’à 16 ans dans la République oblige les adolescents à passer, à partir de 10 ans, presque 5 mois en internat au collège de Tubuai, le chef lieu des Australes. C'est vécu comme un moment d'arrachement difficile, aussi bien pour les enfants que pour leurs parents. Outre l’échec scolaire prévisible et quasi-général dans cette situation, cette adolescence, vécue loin de leur île, ne permet pas aux jeunes de se socialiser pleinement à la vie insulaire à un âge où c’est important : aller travailler avec les parents dans les tarodières, aller à la pêche… »
Groupe d'enfants photographié par Jaume en 1996. Au centre Hiram en T-shirt gris.
Groupe d'enfants photographié par Jaume en 1996. Au centre Hiram en T-shirt gris.
Christian Ghasarian évoque ensuite la dimension communautaire très importante à Rapa.
« Les Rapa sont fortement liés entre eux. Les réseaux d'entraide, très importants, sont sous-tendus par un principe de réciprocité de services rendus au quotidien. Cela participe d'un projet de société commun dans lequel le vivre ensemble est pensé et travaillé. Un conseil des Sages gère les terres de manière collective, sans qu'on puisse être propriétaire de la terre sur laquelle on réside où que l’on cultive. A notre époque, où l'on se pose des questions en matière de capitalisme, de possession et de propriété privée, Rapa offre un modèle expérimental qui fonctionne et qui pourrait nous inspirer en bien des points. Bien-sûr, il est réalisable parce que c'est une société de petite dimension, mais cela donne un exemple de ce qu’il est possible de faire au moment où l'on évoque les bienfaits de la décroissance. De façon significative, les Rapa assument leur situation et disent “on n’a pas d'argent mais on est heureux”. C'est intéressant non ? »
Nous abordons alors la façon dont l'île a évolué ces dernières années avec notamment l'arrivée d'Internet.
« Quand je suis arrivé en 2001, les enfants s’arrachaient mon appareil photo et ma caméra car pour eux, à l'époque, c'était des objets magiques. Puis, j’ai vu, année après année, les choses changer. Le maire de Rapa a voulu retarder l'apparition d'Internet, des téléphones portables parce qu'il a senti que ça allait bouleverser la vie locale… »
Mais la pression était trop forte. A partir de 2009-2010 Internet a été mis en place dans l'île, et effectivement cela a ouvert les yeux des jeunes vers d'autres modèles d’être, en créant forcément des envies nouvelles. Mais Christian relativise cependant le risque d'accélération et de transformation de la vie à Rapa.
« Il y a une accélération culturelle, parce que les Rapa (en fait surtout les plus jeunes) ont accès à des modèles de la globalisation à travers Internet. Mais ils avaient déjà connaissance de ce qui se passait dans le monde à Tahiti, car il y a un exode assez important; il y a plus de Rapa qui vivent à Tahiti (plus de 2000) que de résidents à Rapa.
Je me suis posé la question de l’impact du global sur le local mais les polynésiens ont un rapport au monde particulier et si Internet s'arrêtait du jour au lendemain, au moins à Rapa, cela ne changerait pas leur quotidien. Si les choses sont là alors on les utilise, mais on ne court pas particulièrement après.
Le lien social prime sur tout ce qui est virtuel. Les Rapa ne sont pas abstraits. Ils sont pragmatiques comme tous les polynésiens. »
Rapa en 1995 (Photo © Jaume Bartroli)
Rapa en 1995 (Photo © Jaume Bartroli)
Au sujet des Pare, Christian partage les analyses de Jérôme Walczak dont il dit d'ailleurs qu'il n'est pas le seul archéologue à Rapa à être arrivé à ces conclusions. Il ajoute une interprétation intéressante sur l'origine du premier nom de l'île Oparo.
« Quand l'explorateur Georges Vancouver est arrivé en 1791, les insulaires sont venus vers lui en pirogues, ont grimpé sur le pont de son bateau, et ont pointé leur île en criant quelque chose, que, de langue anglaise, il a compris comme « Oparo ». Il a ainsi entendu Oparo quand les insulaires lui désignaient les pare. Or, en Rapa la lettre O signifie le respect. Mon interprétation c'est que les Rapa lui pointaient les Pare en criant : O'Pare ! Respect pour les pare ! Et l'invitait à s’y rendre, ce qu’il ne fit pas car il ne resta que quelques heures au large et poursuivit sa route.
On peut noter également que Ra en Rapa signifie soleil et Pare se dit aussi Pa - Ra=Soleil, Pa=Pare - ce qui, forcément, pose des questions sur le lien entre les deux. »
Les rituels dont parlent Jérôme Walczak seraient donc liés au soleil ? 
« Je ne peux pas affirmer cela mais on ne peut négliger cette idée. Lorsque j'en ai parlé à Pierrot, l'un des leaders culturels de l'île, il m'a dit que ça faisait sens. 
Ces rituels étaient peut-être aussi liés au Tapui, le petit îlot en forme pyramidale au fond de la baie. Tapui dans la langue Rapa signifie le couvercle. On évoque dans l’île des alignements de pierres près de l’îlot. Je les ai cherchés en 2017 avec Thierry mais, malgré la marée basse, nous n’avons pas pu les voir… . Les abords du Tapui pourraient toutefois être un marae recouvert aujourd'hui par la mer… »
Christian Ghasarian nous confie alors une anecdote sur la façon dont la culture ancestrale perdure à travers de nouveaux cultes.
« Les cultures ont plein de ressources pour se régénérer tout en faisant perdurer des conceptions ancestrales. Les Rapa d’aujourd’hui sont conscients que, comme les anciens, ils peuvent agir même sur la météo par exemple. Nous étions une année avec mon épouse, vers Noël, dans une période sèche où il n'y avait pas plu depuis longtemps. Le Conseil des diacres décida d’organiser un long culte un matin au Temple pour faire venir la pluie. De longues prières entremêlées de chants… et tout à coup il s'est mis à pleuvoir ! Nous étions interloqués mais pour les Rapa il n'y avait rien d'extraordinaire puisqu'ils l'avaient demandé ! »
« Mais c'était une grosse averse, presque un déluge, qui n'en finissait plus ! »
ajoute-t-il en souriant.
Baie d'Ahurei (Photo © Jaume Bartroli)
Baie d'Ahurei (Photo © Jaume Bartroli)
Sa quête était clairement mystique
Nous en venons à parler de Marc, qu'il n'a pas connu puisque Christian est arrivé pour la première fois à Rapa quelques années après sa mort.
Il commence par nous raconter les circonstances qui l'ont amené à pouvoir consulter les fameuses malles de Marc.
«  Lors de mon premier séjour, j’ai créé des liens avec des amis de Marc, décédé 3 ans auparavant. Un jour, ils se sont proposés de m'ouvrir les malles de Marc qui étaient restées fermées depuis son décès dans la maison abandonnée de Teraimaeva, le père de Meretuini, qui se trouvait juste à côté de la maison où j'habitais. L’espace me fut ouvert avec bienveillance par Thierry avec évidemment l'accord de Meretuini, qui n’était alors pas dans l’île, dans l'idée que ça pourrait m’intéresser .
J'ai donc commencé l'exploration de ces malles. Cela me prit du temps, plusieurs jours, et je me souviens d'une scène qui m'a touchée. Ce matin-là, j'étais avec quatre proches de Marc. Ils et elles avaient appris que j'étais en train d'étudier le contenu des malles et avaient décidé de venir me tenir compagnie, assis en m’observant tranquillement à quelques mètres de moi. Je constatais qu'ils avaient l'air très contents de voir cette scène et qu'ils avaient un petit sourire en coin. Je leur ai demandé pourquoi ils souriaient. Ils restèrent silencieux un instant, puis l'une des personnes me dit qu’ils étaient émus parce que Marc avait prédit qu'un ethnologue viendrait un jour pour prendre connaissance des informations qu'il avait accumulées…»
Selon vous, qui avez pu consulter ces malles, quels types de recherches Marc poursuivait-il à Rapa ?  
« J'ai trouvé dans les malles toutes sortes de choses : des pilons, des morceaux d'herminettes, des objets anciens… Beaucoup d'articles sur Rapa qu'il avait obtenus de différentes bibliothèques dans le monde, et puis ses notes et ses écrits. 
Sa démarche était transdisciplinaire. Son intérêt partait dans beaucoup de directions, sans - semble-t-il - véritable organisation ni méthode, mais avec un esprit d’ouverture très grand.
Sa quête était clairement mystique. Il avait de toute évidence une interrogation fondamentale, dont il cherchait les réponses dans l’île, comme s’il y avait un secret à découvrir à partir de bribes de connaissances qu’il collectait ou qui lui venaient spontanément ou dans ses rêves, je ne saurais dire. Mais j’ai cru comprendre qu’il n’en parlait pas beaucoup autour de lui et peu de Rapa étaient au courant de ses recherches. Mon impression est qu’il vivait à Rapa dans un monde parallèle, un monde à lui. »
Pour en savoir davantage, Christian Ghasarian nous renvoie lui aussi à Meretuini :
« Je pense que son épouse Meretuini, si elle veut bien vous en parler, aura des informations précieuses… » 
Il poursuit cependant en nous apprenant une information nouvelle qui en dit beaucoup sur la quête mystique de Marc.
« Il souhaitait être enterré au fond de la baie principale dans la région de Paukare, un lieu qui lui était très cher. Je ne sais pas pourquoi. Et il voulait être placé dans un simple linceul, face contre terre. C’est symboliquement très fort et ça a interpellé les Rapa. Sa famille n’a pas pu réaliser son vœu car il était impensable d’être enterré de cette façon et qui plus est hors du cimetière du village. »
Nous pourrions continuer à parler des heures avec Christian mais le temps passe et nous avons une longue route à faire.
Avant de nous quitter, Christian et sa compagne qui nous a rejoint, entonnent debouts, en présence d’un couple d'amis, un chant rapa en guise d'au-revoir, très beau et mélancolique.
Marie Liblin, près de moi, a les larmes aux yeux.
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Eric Viennot

Journal d'enquête sur le destin hors du commun de Marc Liblin.
Quand la réalité dépasse parfois la fiction…
[ 2 publications par semaine ]
Commencez par le numéro 1 : https://www.getrevue.co/profile/ericviennot/issues/1-l-atlas-des-iles-abandonnees-304842

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