#36 | L'homme du Kon-Tiki

#36・
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L'homme qui rêvait dans une langue inconnue
#36 | L'homme du Kon-Tiki
Par Eric Viennot • Numéro #36 • Consulter en ligne
Je continue d'étudier le contenu de l'épais dossier envoyé par Pierre Le Ruz.
Je découvre une chemise très fine que je n'avais pas encore ouverte.
A l'intérieur se trouve une lettre adressée à Marc Liblin envoyée à Gérard Colin. Marie m'en avait parlée pourtant. Mais comment ai-je pu l'oublier ? J'étais sans doute trop concentré sur les documents concernant directement Marc.
La lettre est dictée à sa secrétaire par un personnage célèbre que j'ai cité plusieurs fois pendant cette enquête et que Marc évoquait dans son enregistrement : Thor Heyerdhal, l'homme du Kon-Tiki !

Le Kon-Tiki sur lequel Thor Heyerdhal fit la traversée du Pacifique d'Est en Ouest en 1947.
Le Kon-Tiki sur lequel Thor Heyerdhal fit la traversée du Pacifique d'Est en Ouest en 1947.
Il y aurait tant de choses à raconter sur Thor Heyerdhal, celui qui acquit une célébrité mondiale grâce à l'expédition du Kon-Tiki en 1947.
Thor Heyerdhal avait la conviction, contre la thèse dominante, que la Polynésie avait été peuplée depuis l'Amérique du Sud. Pour le prouver, il fit construire un radeau à voiles en troncs de balsa, semblable à celui qu'auraient pu construire les résidents de l'époque. Il le nomma le Kon-Tiki, dieu créateur du soleil chez les Incas. Puis il entreprit la traversée en compagnie de 5 équipiers et d'un perroquet. Je renvoie celles ou ceux que ça intéresse à la page Wikipedia correspondante ainsi qu'au site du Kon-Tiki Museum contenant de très belles photos de l'expédition.
Photo de l'expédition (© Kon-Tiki Museum)
Photo de l'expédition (© Kon-Tiki Museum)
Photo de l'expédition (© Kon-Tiki Museum)
Photo de l'expédition (© Kon-Tiki Museum)
Partis du port de Callao au Pérou, ils parvinrent en un peu plus de 3 mois à rallier Raroia, un atoll de Polynésie française. L'aventurier norvégien avait réussi son pari : prouver qu'il était possible, avec les moyens de l'époque, de rallier les îles polynésiennes depuis la côte péruvienne.
Itinéraire du Kon-Tiki.
Itinéraire du Kon-Tiki.
En 1956, Thor Heyerdhal se lance dans une nouvelle expédition qui passera par l'île de Pâques, où il fera de nombreuses recherches, et Rapa Iti où il effectuera des fouilles au pare Morongo Uta.
C'est sans doute la raison pour laquelle Marc lui adressa des documents, fruit de ses propres recherches, afin d'avoir son avis.
Nous sommes en 1985, trois ans après que Marc soit arrivé dans l'île. Thor Heyerdhal avait à l'époque 71 ans.
Nous n'avons pas retrouvé la lettre de Marc qui se trouve peut-être dans les archives du Musée Kon-Tiki. Mais nous avons la réponse de Thor Heyerdhal.
Voici la lettre intégrale (j'en donne la traduction française juste en dessous).
Lettre de Thor Heyerdhal (Recto)
Lettre de Thor Heyerdhal (Recto)
Lettre de Thor Heyerdhal (Verso)
Lettre de Thor Heyerdhal (Verso)
Cher Dr Colin, 
Une lettre datée du 6 décembre 1984 de Mr Marc Liblin vient juste de parvenir au Dr Thor Heyerdahl avant son départ pour l’étranger. Il a juste eu le temps de lire le texte et m’a demandé de vous envoyer les informations suivantes conformément à la demande de Mr Liblin. 
Le Dr Heyerdahl était ravi d’apprendre que les habitants de Rapa étaient intéressés par leur propre histoire à qui il voulait envoyer tous ses meilleurs voeux et pensées. Il se remémore avec grand plaisir sa visite de l’île et sa collaboration avec la population locale. 
Cependant, il met sérieusement en garde contre l’interprétation de Thomas Barthel sur le rongo rongo. Barthel a impressionné beaucoup de chercheurs non familiers avec les problèmes de l’île de Pâques pendant plusieurs années en prétendant lire l’écriture rongo rongo mais on n’a pas tardé à découvrir que les sources sur lesquelles il basait ses traductions étaient délibérément fausses. Le Dr Bengt Danielsson (B.P 558, Pappeete,Tahiti) a personnellement témoigné au congrès archéologique sur l’île de Pâques en octobre 1984 sur le fait qu’il connaissait personnellement une des personnes qui avait inventé les textes qui ont permis à Barthel de baser sa traduction, et qu’il a personnellement vu l’homme assis préparer les faux textes. Le fait que l’autre informateur de Barthel (Metoro de l’île de Pâques) a lui aussi fabriqué les traductions a été prouvé par le Dr Heyerdahl sur son rapport du rongo rongo de l’île de Pâques en 1965, et a été à nouveau démontré lors du congrès de l’an dernier déjà mentionné ci-dessus. 
Il est fort improbable qu’une grande pierre avec des inscriptions ait été découverte par les insulaires pendant qu’ils travaillaient sur l’expédition Heyerdahl en 1956, parce que les archéologues de l’expédition étaient toujours présents lors des opérations de dégagement, et que la découverte d’une telle tablette aurait créé une forte excitation à travers le groupe de travailleurs pour que quiconque ait pu s’enfuir avec une grosse tablette. 
Les photographies de la pierre ressemblant aux têtes des Moaï de l’île de Pâques que Mr Liblin a envoyé montre clairement qu’il s’agit d’une pierre formée par la nature et non par l’homme. Il est très clair, selon le Dr Heyerdahl que les crânes avec les cornes dessinés par Mr Liblin, basés seulement sur les descriptions verbales d’autres personnes, pourraient être un autre travail de la nature, néanmoins ça a certainement pu être créé par l’homme, si c’est conforme a ce qui a été dessiné. Il est très commun en Polynésie que les polynésiens fabriquent des pierres qui ressemblent fortement à une forme humaine ou a une forme animale mais qui, pour un érudit, apparaitrait immédiatement comme un objet formé par un tour de magie de la nature. 
L’expédition Heyerdahl n’a ramené aucun film en 8mm de Rapa Iti qui aurait été inutilisable pour un usage professionnel. Tous les films et photos ont été transférés du domicile du Dr Heyerdahl en Italie aux archives du musée Kon-Tiki où ils sont pour le moment stockés et inaccessibles jusqu'à ce que l’extension de la nouvelle bibliothèque ouvre et que tous les supports de l’expédition soient correctement organisés. 
Le Dr Heyerdahl voulait néanmoins préciser qu’il était très ravi de l’intérêt de Mr Liblin pour l’archéologie et le folklore de l’ile et qu’il lui recommande qu’en cas de futures découvertes il devrait rentrer en contact avec le Dr Bengt Danielsson à son adresse précisée ci-dessus à Tahiti. Le Dr Danielsson était l’un des compagnons de Dr Heyerdahl sur l’expédition Kon-Tiki, et est maintenant une référence mondiale sur l’histoire et les traditions de l’Océanie française. Il y a, je suppose, des contacts réguliers entre Rapa Iti et Papeete, alors que le courrier postal entre Rapa Iti et l’Italie est très lent. 
Cordialement, 
Mme J Strickland 
Secrétaire de Thor Heyerdahl 
Extrait du carnet de Marc Liblin transmis à Jérôme Walczak
Extrait du carnet de Marc Liblin transmis à Jérôme Walczak
Les différents sujets abordés dans cette lettre sont assez similaires aux découvertes que Marc avait transmises à Jérôme Walczak :
  • la tablette Rongo-rongo découverte à Rapa.
  • le petit moaï.
  • les crânes avec des cornes.
A propos de la première, Thor Heyerdhal me semble un peu naïf sur le fait qu'une tablette et d'autres objets “sacrés” pour les Rapa n'aient pas pu être dérobés ou soustraits du regard des explorateurs par les insulaires.
Pour comprendre l'allusion à la méthode de déchiffrement de Thomas Barthel vertement critiquée par Heyerdhal, il nous manque les informations ou questions posées par Marc. Avait-il conclu que ce soit un calendrier, comme il l'évoquait par ailleurs, en se servant de la méthode de Barthel ? Nous ne le saurons pas.
Concernant le petit moaï, Heyerdhal parle d'une photographie alors que Marc avait plutôt un dessin en sa possession. S'agit-il d'une erreur de communication entre Heyerdhal et Mme Strickland ?
Concernant le petit moaï ainsi que les crânes avec les cornes, Heyerdhal ne rejète pas l'idée de que ce soit des créations humaines.
De manière générale, Heyerdhal, tout en restant courtois, fait preuve d'une certaine condescendance vis à vis de l'archéologue amateur qu'est Marc, le renvoyant au… folklore de son île.
Quoi qu'il en soit, cette correspondance nous confirme le sérieux avec lequel Marc Liblin entreprenait ses recherches, n'hésitant pas à partager le fruit de ses découvertes et de ses hypothèses, avec un expert mondialement reconnu de l'archéologie.
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Eric Viennot

Journal d'enquête sur le destin hors du commun de Marc Liblin.
Quand la réalité dépasse parfois la fiction…
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