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#33 | Des crânes avec des cornes

L'homme qui rêvait dans une langue inconnue
#33 | Des crânes avec des cornes
Par Eric Viennot • Numéro #33 • Consulter en ligne
Jérôme Walczak, fidèle à sa promesse, nous a transmis les notes manuscrites et les dessins que Marc lui avait confiés avant son départ de Rapa, et qu'il a précieusement conservés pendant 24 ans.
Ces notes font naître de nouvelles questions et de nouveaux échanges avec Jérôme.

Extrait des notes écrites par Marc Liblin pour Jérôme Walczak
Extrait des notes écrites par Marc Liblin pour Jérôme Walczak
Un petit moaï
Les notes de Marc font référence à plusieurs découvertes archéologiques importantes qu'il aurait documentées, à défaut de les avoir faites lui-mêmes.
La première concerne les moaï.
Selon Marc, un petit moaï aurait été découvert à Rapa Iti par la famille Make. D'après le dessin réalisé par ses soins, cette sculpture mesurait environ 80 cm de haut et 9 cm de large. Tête allongée, corps droit, long nez… La similitude formelle avec les grands moaï de l'île de Pâques est frappante.
Dessin de Marc Liblin réalisé en 1984
Dessin de Marc Liblin réalisé en 1984
Une légende locale prétend que ce moaï reposerait au fond de la baie d'Ahurei. Christian Ghasarian évoque un tiki, aperçu au fond de l'eau par l'équipe Cousteau dans les années 90, mais selon Jérôme Walczak, rapportant les propos de Marc, il s'agirait plutôt du fameux petit moaï.
Une tempête bienfaitrice aurait empêché les navigateurs d'emporter ce “protecteur” de l'île.
Cette pierre allongée m'a tout de suite rappelé plusieurs photos qui illustrent le livre de Christian Ghasarian sur l'histoire de Rapa.
L'auteur y évoque les découvertes successives de deux archéologues qui ont fait des fouilles à Rapa.
Le premier cité est John Stoke qui séjourna dans l'île dans les années 20. Stokes découvrit de petits sanctuaires (sortes de marae miniatures) dans les cavités de certains pare. À l'intérieur, figuraient d'étranges petites pierres levées qu'il décrit ainsi :
« On y trouva à l'intérieur trois petits prismes fixés verticalement dans le sol à intervalles irréguliers. La cavité était trop bien faite pour avoir été l'oeuvre d'un enfant et sa position cachée suggérait un lieu de sorcellerie (…). »
Dans les années 50, William Mulloy, membre de l'expédition Thor Heyerdhal, dont nous avons déjà parlé précédemment, fait le même type de découverte dans le pare de Morongo Uta.
Marae miniature photographié par William Mulloy en 1956 (Rapa, une île du Pacifique dans l'histoire de Christian Ghasarian)
Marae miniature photographié par William Mulloy en 1956 (Rapa, une île du Pacifique dans l'histoire de Christian Ghasarian)
Mulloy devant l'un des marae miniatures découverts en 1956 (Rapa, une île du Pacifique dans l'histoire de Christian Ghasarian)
Mulloy devant l'un des marae miniatures découverts en 1956 (Rapa, une île du Pacifique dans l'histoire de Christian Ghasarian)
Voici ce qu'il en dit :
« Une des choses intéressantes que nous avons trouvées fut quelques petites niches d'environ un mètre de large et 50 cm de hauteur creusées dans le dos des terrasses. Dans celles-ci se trouvaient ce qui semble être des modèles très joliment réalisés de marae miniatures. (…) Ils étaient faits avec des pierres verticales irrégulières et étaient de conception remarquable.»
Et Thor Heyerdhal de conclure :
« Ces résidents des collines n'avaient pas d'espace dans le village de montagne pour les grands temples qui dominent les anciennes architectures de toutes les autres îles. La population de Morongo Uta a résolu le problème d'une manière jusqu'ici inconnue dans le Pacifique : elle a creusé des petites niches en forme de dôme dans la roche derrière les terrasses, et là, elle a elle-même construit des temples miniatures (…). Les cérémonies qui ne pouvaient être réalisées devant ces temples de poche pouvaient avoir lieu au sommet de la plateforme de la pyramide (la tour centrale des pare), sous la voûte des cieux, en compagnie du soleil et de la lune. »
La vision de ces petits monolithes sculptés dans la pierre, à l'aspect anthropomorphe pour certains, placés sur un petit promontoire, n'est pas sans évoquer la vision des ahu de l'île de Pâques, avec leurs statues verticales alignées.
À la vue de ces découvertes, l'existence d'un (plusieurs ?) petit moaï à Rapa, semble donc assez vraisemblable.
Des tablettes en pierre
Le second sujet traité par Marc dans les feuillets laissés à Jérôme, concerne des tablettes en pierre ressemblant, là aussi, à celles de l'île de Pâques.
Dessin de Marc Liblin évoquant des tablettes en pierre avec des écritures rongo rongo. (Dossier de Jérôme Walczak)
Dessin de Marc Liblin évoquant des tablettes en pierre avec des écritures rongo rongo. (Dossier de Jérôme Walczak)
Cette page est intéressante parce qu'elle confirme la méthode rigoureuse employée par Marc, que décrivait précédemment Jérôme Walczak. On voit ainsi la façon dont il tente de recouper les informations pour reconstituer visuellement l'objet, à partir du témoignage de plusieurs observateurs.
Ces découvertes apportent un éclairage nouveau sur les liens entre Rapa Iti et l'île de Pâques, qui étaient clairement au centre des recherches de Marc Liblin à Rapa.
De toutes évidences, Rapa Iti était pour lui une étape antérieure dans l'évolution de la société pascuane, ce que confirme Jérôme Walczak :
« Pour lui, Rapa Iti était beaucoup plus importante à ses yeux que l'île de Pâques, pourtant plus connue. »
C'est le diable !
La chose la plus intrigante que je découvre enfin dans les notes de Marc ce sont des témoignages décrivant des crânes à cornes.
Les différents témoignages, documentés de manière précise par Marc, sont suffisamment concordants pour qu'on leur accorde une crédibilité certaine.
Les insulaires qui les ont découvert en avaient peur, car leurs bosses évoquaient les cornes du diable !
Notes manuscrites et dessin de Marc Liblin
Notes manuscrites et dessin de Marc Liblin
Interrogé sur ce point, Jérôme Walczak nous apporte quelques précisions :
« Il y avait des crânes déformés ça c’est sûr ! Mais on ne les a pas retrouvés. Marc ne les a pas vus non plus, mais il a noté les gens qui les ont vus. Il faudrait qu’on les trouve. Il n’y a pas de raison, ils n’ont pas disparu !
Marc avait une idée où il fallait les chercher. Les crânes ont été retrouvés à Ngapiri tout près du pare Tevaitao. D'après Marc, à chaque solstice, ces crânes étaient alignés près du Tapui. 
Des déformations crâniennes, il y en a dans différentes régions du monde et notamment en Polynésie.
De manière générale, on trouve beaucoup de crânes à Rapa un peu partout dans les niches des montagne, ou dans la forêt c’est troublant. Mais la plupart de ceux que j’ai pu voir sont des crânes récents datant du 19ème.
Ces déformations pourraient être produites par des cailloux fixés sur la tête et serrés dès l’enfance au moment où le crâne est encore malléable. Ceci afin de faciliter le contact de ces personnes avec les esprits. » 
Marc était persuadé que tous ces objets anciens, à caractère sacré pour les Rapa, avaient été dissimulés au regard de Thor Heyerdhal et des membres de son équipe.
Il me revient alors cette phrase de lui, extraite de l'enregistrement réalisé par Jaume :
« Thor Heyerdhal ne pouvait connaitre que ce qui était facile… Mais tout ce qui était vraiment Rapa qui les touchait au fond on ne pouvait pas le savoir. Le blanc, il ne ramène pas le fond.
L’argent des blancs n’est pas capable de payer le secret. » 
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Eric Viennot

Journal d'enquête sur le destin hors du commun de Marc Liblin.
Quand la réalité dépasse parfois la fiction…
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Commencez par le numéro 1 : https://www.getrevue.co/profile/ericviennot/issues/1-l-atlas-des-iles-abandonnees-304842

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