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#30 | Là où vivent les dieux

L'homme qui rêvait dans une langue inconnue
#30 | Là où vivent les dieux
Par Eric Viennot • Numéro #30 • Consulter en ligne
Nous poursuivons notre discussion avec Jérôme Walczak sur cette île lointaine où il n'est jamais retourné mais qui continue, 24 ans plus tard, à habiter ses pensées. Et sur Marc Liblin, bien-sûr, dont il dit qu'il était habité, quand il parlait, à la façon d'un shaman.

Pointe Temapu (Photo © Jaume Bartroli, 1996)
Pointe Temapu (Photo © Jaume Bartroli, 1996)
Quand tu dis : “ Rapa est la preuve que l’imaginaire et le réel s’emboitent complètement” tu veux dire que Rapa avait pour Marc quelque chose de particulier qui permettait cette forme de passage ?
« C’est très troublant parce qu'à Rapa, quand tu cherches des sources de l’imaginaire dans le réel, tu les trouves, et quand tu cherches du réel dans l’imaginaire, tu le trouves aussi.
C’est-à-dire que l’archéologue que j’ai été, a pu retrouver des choses qui convergent avec ce qu’il avait appris sur l’île de Pâques et la Polynésie, et en même temps, on est dans un ailleurs. C’est très insaisissable. Par exemple, le fait que quand je partais en montagne je tombais sur des tas d’habitations, des tas de structures. Tu sens que les gens ont vécu partout, qu’ils étaient là. C’est une île où il y a eu des drames. Mais cette île pulse de vie. On sent la présence humaine partout. L’île est un acteur à part entière. C’est un personnage de l’histoire. Elle joue avec nous. »
Pierre marquée d'une croix, située entre les monts Namuere et Tauru, dans la haute vallée de Tukou. (Photo © Jaume Bartroli, 1996)
Pierre marquée d'une croix, située entre les monts Namuere et Tauru, dans la haute vallée de Tukou. (Photo © Jaume Bartroli, 1996)
Et Jérôme conclut :
« Marc avait une vision du monde où le passé, le présent, le futur, l’avant, l’après, le Sud, le Nord, tout ça était une même réalité ».
Un lieu cérémoniel lié au solstice
A propos des pare quelle était ta thèse ?
« Ma thèse, que Marc partageait, c'est que c'étaient des structures cérémonielles entourées d'habitations, plutôt que des forts de défense comme on l'a longtemps supposé. »
Comment es-tu arrivé à cette conclusion ?
« J’avais travaillé sur le site de Tangarutu près de la Baie d’Anarua, dans la partie nord de l’île. J’avais fait des datations carbone qui montrait un peuplement assez récent, vers le 13ème siècle. Depuis, j’ai vu qu’on avait trouvé des datations indiquant que ça remontait au début du 10ème siècle. Mais quand bien même : l’ethno-histoire, l’observation des journaux de bord, l’organisation des pare, le fait qu’on ait retrouvé aussi dans certains pare des structures cérémonielles, avec des blocs de basalte plantés verticalement, leur forme particulière avec ce promontoire supérieur, les liens de cheminement qui les unissaient, tout tendait à prouver qu’il y avait autre chose derrière.
Le pare, joue selon moi la même fonction que le marae polynésien : c'est le lieu où les dieux et les hommes se rencontrent. Toute la structure politique des îles polynésiennes fonctionne sur ce principe de passage d’un monde vers l’autre. Ce sont des lieux où, en passant d’un monde à l’autre, le chef récupère son pouvoir, et, de cette façon, est ré-assumé, prolongé dans son pouvoir périodiquement.
Il fallait quelque chose qui puisse symboliser tout ça. Et à Rapa il n’y a pas de plages, pas de plaines. Les gens étaient obligés d’être dans la montagne en permanence. Je ne vois pas ce qu’ils pouvaient faire d’autre que ces constructions sur les hauteurs, là où vivent les dieux.
Le pare de Tevaitau au coucher du soleil (Photo ©Jaume Bartroli, 1995)
Le pare de Tevaitau au coucher du soleil (Photo ©Jaume Bartroli, 1995)
Alors que dans les autres îles, tout se passe sur le littoral, à Rapa, les cérémonies se passaient en montagne. »
Selon toi, les archéologues qui les ont interprété comme des forts ont donc calqué une vision européenne, sur le modèle du château moyenâgeux ?
« Les thèses qui dominaient à l’époque était des thèses qui me paraissaient très ethnocentriques. C’était la logique de l’effondrement : les gens de l'île croissent et se multiplient. Ça devient tendu pour les ressources et donc, soit les habitants s’entretuent, soit une partie est contrainte de quitter l’île. Ça c’était la pensée dominante de l’époque, mais qui ne me semblait pas adaptée à la pensée polynésienne, beaucoup plus ouverte vers l’extérieur et vers les autres îles. Il y a plein de récits sur le fait de suivre telle ou telle étoile pour se rendre dans une autre île, etc. 
En plus Rapa, peuplée assez tardivement par rapport aux autres îles, n’avait pas eu forcément le temps de créer de la pression démographique malgré la petitesse de l’île. C’était ça ma thèse, c’est cela que je voulais montrer. 
Et j’avais proposé comme idée que l’île du Tapui, cette petite pyramide naturelle, située au centre de la baie, était liée à ce cérémoniel. »
Ilot du Tapui dans la baie (Droits réservés)
Ilot du Tapui dans la baie (Droits réservés)
De quelle façon ?
« Selon moi, la forme pyramidale de l'îlot a pu les inspirer pour la construction des pare. Autrefois, on pouvait s'y rendre à gué et Marc racontait avoir recueilli des témoignages selon lesquels il y avait des alignements de crânes à cet endroit. C'était un lieu cérémoniel, peut-être lié au solstice.
On trouve à son sommet un “phonolithe”, constitué des pierres de basalte, sur lequel les enfants s'amusent à frapper avec d'autres pierres et cela résonne dans toute la baie.
Pour moi le Tapui c'était le centre névralgique de l’île. En Polynésie, ce type de lieu mythique porte le nom de hawaiki. »
La baie d'Ahurei avec l'île du Tapui, en forme de petite pyramide. (Photo ©Jaume Bartroli, 1995)
La baie d'Ahurei avec l'île du Tapui, en forme de petite pyramide. (Photo ©Jaume Bartroli, 1995)
Ces constructions pourraient-elles avoir un lien avec une très ancienne civilisation comme les mayas ? 
« Alors sur ça on avait des discussions fascinantes avec Marc. Autant nous étions d'accord sur les liens évidents entre Rapa Iti et Rapa Nui, autant nous ne partagions pas la même conviction sur les liens entre Rapa et l’Amérique du Sud.
Pour moi, les Rapa viennent des Gambiers. Il y a une filiation évidente entre Marquises, Gambiers et Rapa. Mais je ne m'aventurerais pas à émettre d'autres hypothèses. »
Quelle était selon toi ce qui était au centre des recherches de Marc à Rapa ?
« La thèse de Marc, que j'ai fini par partager, c'est que pour lui la Polynésie était une véritable fourmilière, où les îles étaient en contact permanent, où les gens étaient beaucoup plus mobiles qu’on ne l’imagine, un peu comme un système nerveux où tout est connecté. 
Non seulement Marc était persuadé que Rapa et l'île de Pâques partageaient la même histoire, le même langage mais, au delà, il était convaincu que cette île était autrefois au centre d’un truc énorme. Que Rapa n’était pas un lieu périphérique. Il était convaincu que c’était un centre politique, spirituel important. Ces recherches, j’imagine, c’était de prouver ça. » 
Un centre de la Polynésie ?
« Je pense qu’il voyait plus loin que cela… On n’en a jamais trop parlé mais pour lui c’était une sorte de lieu d’origine, de centre du monde, un peu comme Khéops. D’ailleurs, à propos de la Pyramide de Chéops, il m'a dit un jour : “ pour toi ça va être du délire, mais si tu traverses la terre en passant par le centre, l’antipode de la Grande Pyramide tombe pas loin de Rapa, et il y a une pyramide sous la mer à cet emplacement !”
Il était persuadé que Rapa Iti était une forme de berceau de l'humanité.»
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Eric Viennot

Journal d'enquête sur le destin hors du commun de Marc Liblin.
Quand la réalité dépasse parfois la fiction…
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