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#29 | Un univers avec des étoiles

L'homme qui rêvait dans une langue inconnue
#29 | Un univers avec des étoiles
Par Eric Viennot • Numéro #29 • Consulter en ligne
En avril 1997, un jeune archéologue de 22 ans arrive à Rapa Iti pour les besoins de sa thèse de doctorat. Pendant plusieurs mois, Jérôme Walczak va côtoyer Marc Liblin, passionné lui aussi par l'archéologie. Au fil du temps, vont s'établir entre les deux hommes, malgré leurs différences d'âge et de méthodes, des échanges quasi quotidiens et une grande complicité. Jérôme conserve un souvenir marquant de Marc dont il dit, avec beaucoup d'émotion dans la voix, qu'il a profondément changé sa vision du monde.

Jérôme Walczak en 1997 à Rapa (archives personnelles)
Jérôme Walczak en 1997 à Rapa (archives personnelles)
« Quand le bateau est arrivé. Marc était là, comme s'il m'attendait. Nous avons échangé quelques mots, et d'emblée Marc m'a invité à diner chez lui, le soir même. Et, ce premier soir, il m'a parlé presque sans s'arrêter de ses hypothèses sur l'histoire de Rapa, ses liens avec l'île de Pâques, etc. Il me parlait des pare, de tablettes et de moaï retrouvés dans l'île, et même de pyramides sous la mer ! Je suis sorti de là KO, en me disant ce type est complètement fou ! »
« Et puis, au fil du temps, le jeune scientifique pétri de certitudes que j'étais à l'époque s'est ouvert à ses thèses. »
« Il faut dire aussi que de mon côté, de manière scientifique, j'étais parvenu aux mêmes conclusions que lui sur les Pare. Plus j'observais et fouillais, plus les hypothèses sur leur fonction défensive s'effondraient. Je me suis dit progressivement que finalement ce type n'était pas aussi fou que ça ! »
Jérôme Walczak est passionné par l'archéologie polynésienne depuis son enfance. Vers 11-12 ans il dévore les livres sur l'île de Pâques. Il écrit à leurs auteurs. Certains lui répondent et acceptent de le rencontrer. C'est décidé : il sera archéologue !
« Après mon Bac en 1990, je suis monté à Paris et me suis inscrit à l’Université Paris 1 Sorbonne. J’ai fait ma maitrise sur Tahiti, mon DEA sur la Nouvelle Zélande et quand il s’est agi de faire ma thèse de Doctorat, j’ai finalement choisi de faire mon sujet de thèse sur la perception du Territoire chez les Polynésiens aux Iles Australes. On m’avait fait miroiter une mission à Rapa. »
Des difficultés dans l'organisation et la validation de son travail de recherche vont compromettre son projet. Mais il s'accroche et investit tout l'argent qu'il a mis de côté pour payer ses recherches et son séjour dans l'île.
À son arrivée, il est logé les premiers temps par une famille de Rapa. Mais au bout de trois mois, il doit laisser la chambre libre pour l'ainé qui revient pour les vacances. Marc lui propose alors de l'accueillir chez lui. Jérôme va passer ainsi les trois derniers mois dans la maison de Marc et Meretuini.
Paysage de Rapa (archives personnelles de JW)
Paysage de Rapa (archives personnelles de JW)
« À l’époque, je n’étais pas bien dans ma vie personnelle après une grosse déception amoureuse. Et c’est comme s'il avait senti cela intuitivement. Il m’a accueilli comme si j’étais son fils ! À l’époque Hiram devait avoir 7 ans. Sepher était au collège et il est revenu pour les vacances. »
A propos de la vie de Marc et de cette langue apprise dans ses rêves, Jérôme apporte une précision importante :
Il m'avait dit que cela était arrivé après un choc violent qu'il avait reçu à la tête. Je ne me souviens pas s'il s'agissait d'un accident de vélo ou de voiture, mais ce choc lui a fait perdre connaissance et c'est après cela qu'il a commencé à entendre des voix qui lui parlaient dans une langue inconnue.
Marc lui raconte également son séjour à Rennes, le groupe de recherche autour de Gérard Colin, les circonstances de sa rencontre avec Meretuini.
« Quand Marc parlait, Meretuini était toujours là pour confirmer. »
La journée, Jérôme part le plus souvent seul dans ses explorations. Marc est occupé par son travail d'instituteur. Mais comme il a exploré chaque recoin de l'île, il lui prodigue ses conseils.
« Il m’indiquait des endroits intéressants pour moi dans la forêt ou dans la montagne. Un jour, on a fait le tour de l'île en bateau parce qu'il voulait me montrer des choses.
Marc était devenu plus Rapa que certains d’entre eux. Les gens là-bas le considéraient comme le spécialiste de leur histoire. Il m'a confié que jamais il ne retournerait vivre en France. »
Traces des fouilles de Jérôme Walczak photographiées après son départ par Jaume Bartroli.
Traces des fouilles de Jérôme Walczak photographiées après son départ par Jaume Bartroli.
Le soir et les jours de repos, les deux hommes vont passer beaucoup de temps à échanger. En même temps que Jérôme s'intéresse au savoir encyclopédique de Marc sur Rapa, Marc, de son côté, est curieux de connaitre le point de vue de l'archéologue diplômé sur tel ou tel sujet.
« Il me posait des questions sur l’état des recherches de l’archéologie polynésienne. Et il essayait de raccrocher les wagons avec ses propres théories. »
D'abord sceptique, Jérôme Walczak est ensuite étonné par la cohérence des thèses de Marc.
« Quand je suis arrivé à Rapa, j’étais un jeune scientifique extrêmement rationnel. Je venais faire des sondages archéologiques, des datations carbone 14, des mesures et des repérages. Je m’interrogeais sur l’histoire de l’île parce que c’était l'un de mes sujets.  Ça m’a amené à beaucoup discuter avec Marc parce qu’il avait une connaissance de l’histoire de l’île qui était à la fois scientifique et en même temps bourrée de symboles, d’intuitions, de connexions, qui pourrait paraître complètement délirante à n’importe qui, mais qui en fait, était extrêmement posée et juste. »
Ses thèses étaient précises, étayées de dessins, documentées avec des gens qui avaient vu ces choses, des noms, des dates… Il me disait : “va à tel endroit pour vérifier et tu les verras !”
Son idée c’était de reconstituer toute l’histoire de Rapa. Mais de façon différente que l’archéologie officielle, en lien avec les contes, les symboles, les croyances locales.
Il avait ses propres hypothèses et disait : « un jour vous verrez que j’avais raison ! »
En fait ces théories faisaient écho à ces mystères qui avaient passionné Jérôme enfant et l'avaient amené à l'archéologie.
« J’étais rentré par cette porte-là. Mais quand j’ai commencé mes études d’archéologie, il a fallu que je mette tout cela de côté parce que ce n'était pas accepté par la doctrine universitaire.
Pourtant, on ne peut pas travailler sur la Polynésie sans admettre une part d’irrationnel, c’est impossible. Parce qu’il y a de la magie derrière chaque caillou, derrière chaque brin d’herbe. Le Pacifique c’est très particulier. C’est quand même un univers avec des étoiles ! On est dans un truc où on sait plus si on est sur la terre, la mer ou dans le ciel, c’est un monde époustouflant. »
Baie d'Ahurei (@ Jaume Bartroli, 1997)
Baie d'Ahurei (@ Jaume Bartroli, 1997)
Baie d'Ahurei (@ Jaume Bartroli, 1997)
Baie d'Ahurei (@ Jaume Bartroli, 1997)
A son retour en métropole, Jérôme est confronté à des conflits politiques entre différents maîtres de recherches qui le dépassent. Il finit par abandonner sa vocation première.
« Je suis rentré en métropole avec la conviction que poursuivre une carrière universitaire classique n'avait plus de sens. Avec le recul, je pense que Marc y est sans doute pour quelque chose… Je n'avais pas eu l’allocation de recherche que j'escomptais. Je me suis retrouvé seul et sans ressource. J’ai fait alors mon service militaire au Musée de l'homme, puis ensuite j'ai passé le concours d’instit pour gagner ma vie. »
L'année qui suit son départ, Jérôme reçoit un appel téléphonique de Marc.
« J'étais très surpris quand il m'a annoncé qu'il était hospitalisé à Paris. Je suis allé le voir. Il m'a dit avec l'humour qui le caractérisait : “je rayonne” à cause des rayons qu'on lui faisait pour tenter de guérir son cancer. Mais j'étais loin d'imaginer qu'il partirait aussi vite… »
Aujourd'hui, à 48 ans, Jérôme poursuit son travail d'instituteur.
Mais pendant toutes ces années, il a toujours conservé avec lui un petit dossier avec des notes que Marc lui a laissées avant son départ de Rapa en lui disant : “prends ton temps mais il faudra que tu fasses des recherches sur ces choses… ”
« Je vous le montrerai quand on se verra », nous promet-il.
Et Jérôme conclut avec beaucoup d'émotion dans la voix.
« Le fait que vous preniez contact avec moi après toutes ces années me donne très envie de me replonger dans tout ça ! Vous savez, il ne se passe pratiquement pas un jour où je ne pense à lui. C'était un homme extraordinaire. Marc c’est l’une des personnes les plus importantes que j’ai rencontrées dans ma vie ! 
Il fait partie de ces personnes qui ont plusieurs mondes en eux. Il m'a ouvert des portes vers d'autres mondes.
Cela est très difficile à expliquer à des esprits cartésiens, mais Marc m’a fait comprendre, avec le recul et l’ouverture d’esprit que j’ai acquis avec les années, que toutes les choses extraordinaires qu’il racontait ce n’est pas parce que c’était indémontrable que ce n’était pas une réalité !
Après un long silence, il ajoute :
Rapa est la preuve que l’imaginaire et le réel s’emboitent complètement. »
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Eric Viennot

Journal d'enquête sur le destin hors du commun de Marc Liblin.
Quand la réalité dépasse parfois la fiction…
[ 2 publications par semaine ]
Commencez par le numéro 1 : https://www.getrevue.co/profile/ericviennot/issues/1-l-atlas-des-iles-abandonnees-304842

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