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#27 | La voix de Marc

L'homme qui rêvait dans une langue inconnue
#27 | La voix de Marc
Par Eric Viennot • Numéro #27 • Consulter en ligne
Quand on a enfin la chance d'être face à quelqu'un qui a croisé Marc Liblin à Rapa, un journaliste de surcroît, les questions sont nombreuses.
Mais le temps a passé, et comme avec Gérard Colin ou avec Hiram d'une autre façon, on se heurte très vite à ce culte du secret, ce parau huna, évoqué par Christian Ghasarian (idée de cacher, dissimuler par dessous voire sous la terre), auquel Marc lui-même a été confronté et qu'il évoque dans l'enregistrement effectué par Jaume.
Comme un cycle sans fin qui serait là pour préserver les secrets de l'île…

Enregistreur à micro-cassettes de Jaume.
Enregistreur à micro-cassettes de Jaume.
L'argent des blancs n'est pas capable de payer le secret
Jaume a finalement trouvé un moyen de numériser l'enregistrement de Marc, effectué à l'origine sur un ancien magnéto.
Passé une légère déception, car l'enregistrement ne dure que quelques minutes, je trouve ce document précieux : pour la première fois nous entendons la voix de Marc. Une voix douce, posée.
Je pense à Ellen et Antoine. Ont-ils eux-mêmes un enregistrement de la voix de leur père ?
Dans cet enregistrement, Marc évoque ce culte du secret auquel il a été confronté.
Il fait souvent référence à Thor Heyerdhal.
Sur les conseils de Jaume, je commande le livre Aku Aku dans lequel Thor Heyerdhal évoque son passage à Rapa Iti, après ses fouilles à l'île de Pâques, en 1956.
Extraits de l'enregistrement de Marc (1996).
J'ai conservé le style parlé de la conversation.
Marc :
Sur les choses fondamentales, moi j’ai un problème. Les gens m’accusent de dire.
C’est-à-dire qu’il y a une sorte d’omerta, de silence de l’île. Si quelqu’un se trompe, on ne peut le détromper. C’est pas par méchanceté, c’est aussi par protection ; on ne veut pas que les gens du dehors connaissent le fond. Tu vois y’a un problème insulaire, l’omerta, tu sais en Sicile, tout le monde se ferme. Plus personne n’a rien à dire. Tu n’es pas l’insulaire, tu n’es pas le même corps. Alors tu n’en fais pas partie. Tu ne sais pas.  Et d’office tu ne sauras jamais ! C’est pour rire, mais tu vois il y a une autre implication, c’est en même temps pour protéger. On rigole de l’ethnologue, on s’amuse de lui. On joue avec. On lui fait raconter des conneries. Mais ça va aussi dans un bon sens. C’est très positif. Ça déroute l’étranger. Il ne peut pas se renseigner sur le fond.  C’est très organisé…
Pour les fouilles de Thor Heyerdhal, c’est ce que je t’avais dit, quand ils ont commencé à fouiller, il y avait les objets que Thor Heyerdhal devait trouver, et les objets qu’il ne devait pas trouver, exactement comme à l’île de Pâques. La fouille était guidée par les Rapa eux-mêmes. Ils savaient que ça c’était trop essentiel, et qu'on ne pouvait pas le donner. Alors ce qui n’était pas donné, ils le ré-enfouissaient. C’était pas pour le conserver eux, c’était même pas pour en faire un musée pour eux-mêmes. C’était pas un soucis de conservation, c’était un soucis de limitation de la connaissance de Thor Heyerdhal. Thor Heyerdhal ne pouvait connaitre que ce qui était facile (rires). Mais tout ce qui était vraiment Rapa, qui les touchait au fond, il ne pouvait pas le savoir. (…). Le blanc, il ne ramène pas le fond, il ramène n’importe quoi.  Il y a plein d’applications dans ces comportements, ils ne sont pas si simples que ça. 
Fouilles de Thor Heyerdhal en 1956
Fouilles de Thor Heyerdhal en 1956
Jaume :
Ils ont donc trompé Thor Heyerdhal ? 
Marc
Thor Heyerdhal aurait été content de voir, tu vois je te parlais de tablettes, de calendriers, des trucs comme ça, pour lui cela aurait été un énorme scoop. Mais c’est aussi bien que ce ne soit pas parti. 
Jaume :
Ils essaient de protéger ces vestiges contre Thor Heyerdhal mais après ils ne cherchent pas à les mettre en valeur pour eux ? 
Marc
Ils n’ont pas un soucis de conservation. Ils l’ont en eux. Ils savent que ça existé et puis l’histoire évolue. On l’efface aussi. On l’efface. Quand Ruita va être morte (la sœur de Meretuini) si moi je te dis que j’ai entendu parler de tablettes en pierre, personne ne sera là pour me le confirmer parce qu’elle ne le dira pas à ses enfants. On va l’effacer parce qu’il n’y en a pas besoin. Aujourd’hui ce n’est pas une culture utile. Ils ont une culture de l’utile. L’utile à survivre. Si aujourd’hui la tablette n’est pas utile, on ne peut pas la garder dans la culture. On ne garde que l’utile. 
Jaume 
Mais s’ils ont besoin d’argent, ils n’ont jamais pensé que ça peut donner de l’argent aussi ? Ou c’est trop sacré ? 
Marc
Le secret est trop fondamental pour qu’on puisse parler d’argent. L’argent des blancs n’est pas capable de payer le secret. C’est le même problème qu’avec Thor Heyerdhal, on ne connait pas la valeur de l'argent devant la valeur culturelle.  (…) 
Je vous laisse écouter la voix de Marc qui conclut l'entretien (on entend une voix d'enfant en fond qui pourrait être Eva ou Hiram) :
Enregistrement de Marc Liblin par Jaume Bartroli en 1996
Enregistrement de Marc Liblin par Jaume Bartroli en 1996
J'aime beaucoup le “ Attends, arrête ton truc !”. On sent Marc pas très à l'aise avec le fait d'être enregistré.
En plus de l'enregistrement, Jaume a retrouvé la carte de l'île qui lui servit à l'époque.
Il a noté dessus les différents endroits qu'il a explorés en suivant les indications de Marc.
Carte de Rapa de Jaume Bartroli
Carte de Rapa de Jaume Bartroli
Il m'en fait l'inventaire.
En l'écoutant énumérer ces endroits, j'ai l'impression d'être face à une véritable carte au trésor : la grotte avec les petits sarcophages, l'Autel des murènes, le col vers la Vallée, la grotte des Crânes, les ruines du village Tonga, le Tombeau des Rois, etc.
Tombeau des Rois (Photo ©Jaume Bartroli, 1995)
Tombeau des Rois (Photo ©Jaume Bartroli, 1995)
Il évoque une grotte Tapu (sacrée) près de laquelle des gens, dont Marc, ont vu des lumières bleues.
Marc était obsédé par la lumière bleue. Il voyait des choses mystiques avec la couleur bleue.
Jaume évoque également des objets très anciens cachés dans plusieurs endroits de l'île.
Je lui pose alors la question suivante :
“Dans l'enregistrement, Marc évoque effectivement des tablettes et des calendriers. Voulait-il dire que des tablettes semblables aux tablettes rongo-rongo auraient été découvertes à Rapa ? ”
Réponse de Jaume :
“ Je ne crois pas qu'il en ait vues lui-même mais comme il était persuadé que cela faisait partie des objets anciens et sacrés qui auraient pu être dissimulés à la vue de Thor Heyerdhal et de son équipe.”
Question :
- “ Il t'a décrit ces objets ?”
Réponse de Jaume :
“ Il m'a surtout parlé de petites sculptures en pierre très anciennes, de formes anthropomorphiques.”
Nouvelle question :
“ À propos de la généalogie des Make, Marc cherchait à savoir si les ancêtres Make, arrivés dans l'île, venaient de l'île de Pâques, c'est bien ça ?”
Jaume me répond :
“ Oui c'est bien cela. Et au delà de cette filiation, les liens entre les deux îles le passionnaient. Mais selon lui, les mouvements ne se sont pas faits uniquement dans ce sens. Marc pensait que la culture de Rapa Iti était plus ancienne et que les habitants de l'île de Pâques auraient pu venir de Rapa Iti.
C'est effectivement la thèse de plusieurs auteurs cités par Christian Ghasarian dans son livre sur l'histoire de Rapa.
Nouvelle question :
"Dans ton cahier de voyage, tu écris, je cite : ”Bien sûr, il existe deux histoires étroitement liées mais peut-être distinguables : Rapa et l'histoire du langage humain.“ Veux-tu dire que Marc aurait découvert à Rapa des choses sur l'histoire de cette langue ancienne qu'il avait apprise dans ses rêves ? Une forme de langue mère ?
Après un silence, Jaume me répond :
” Je ne me souviens pas exactement… Tu sais c'était il y a 25 ans… Il faudrait qu'on se voit pour que je te parle de tout cela..
Là je sens avoir touché un point sensible, sur lequel Jaume ne souhaite pas rompre le secret qui le lie encore aujourd'hui à Marc. J'éprouve beaucoup de compréhension et de respect pour son attitude et je mets fin à mes questions embarrassantes…
Jaume retrouve, avec ses jeunes compagnons d'exploration, les traces d'un archéologue passé peu avant lui... (© Jaume Bartroli, 1997)
Jaume retrouve, avec ses jeunes compagnons d'exploration, les traces d'un archéologue passé peu avant lui... (© Jaume Bartroli, 1997)
Avant de nous quitter, Jaume nous montre sur Skype un nom écrit sur son carnet de voyages. Celui d'un archéologue qui pourrait nous aider : Jérôme Walczak !
- Tu connais Walczak ?!
- Lors de mon voyage de 1997, il est parti par le même bateau qui m'avait amené et comme c'est la tradition à Rapa on fête les arrivées et les départs lors d'un diner. Je l'ai croisé juste quelques heures pendant ce diner. Je ne l'ai jamais revu depuis.
- Tu crois que tu pourrais le reconnaître ?
- C'est possible mais c'était il y a longtemps…
Marie lui montre les photos de plusieurs Jérôme Walczak qu'elle a trouvées sur Internet.
- C'est lui là !
Avez-vous aimé ce numéro ?
Eric Viennot

Journal d'enquête sur le destin hors du commun de Marc Liblin.
Quand la réalité dépasse parfois la fiction…
[ 2 publications par semaine ]
Commencez par le numéro 1 : https://www.getrevue.co/profile/ericviennot/issues/1-l-atlas-des-iles-abandonnees-304842

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