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#26 | Le carnet de Jaume

L'homme qui rêvait dans une langue inconnue
#26 | Le carnet de Jaume
Par Eric Viennot • Numéro #26 • Consulter en ligne
Jaume Bartroli est journaliste.
Il habite la région de Barcelone. Aujourd'hui à la retraite, il a longtemps travaillé pour la Télévision Catalane.
C'est en essayant de retrouver Jérôme Walczak que nous sommes tombés sur lui sur Facebook.
Jaume était ami avec Marc.
Ouvrir ses archives de l'époque, c'est plonger un peu plus dans l'histoire et les mystères de Rapa, se rapprocher de ce qui était au coeur des recherches de Marc.

C'était l'image du paradis
Carnets de voyage de Jaume (1996)
Carnets de voyage de Jaume (1996)
Jaume à Rapa en 1996.
Jaume à Rapa en 1996.
Portrait récent de Jaume Bartroli.
Portrait récent de Jaume Bartroli.
Entre 1995 et 1997, pendant 3 années consécutives, Jaume a fait de longs séjours à Rapa.
Lors de son premier séjour en 1995, il a peu d'échanges avec Marc, préférant le contact des insulaires à celui d'un européen qui lui ressemblait un peu trop. L'année suivante, les liens se sont noués.
Marc, de son côté, a sans doute compris que Jaume pourrait l'aider dans ses recherches. En effet, à l'époque, Internet n'est pas encore arrivé dans l'île. Jaume est chargé de lui envoyer par fax ou courrier des documents ou des extraits de livres qu'il lui a demandé de trouver.
Il va notamment beaucoup l'aider dans les recherches généalogiques des Make, dont on a vu précédemment que c'était un sujet qui le passionnait.
Jaume est aussi un excellent photographe.
Ses nombreuses photographies de l'île et de ses habitants forment un témoignage précieux sur Rapa Iti dans les années 90. Malgré son isolement, l'île a beaucoup changé depuis.
En parcourant certaines d'entres elles, m'est venue l'image d'un autre monde ressemblant à une forme de paradis.
D'ailleurs, quand je lui ai demandé ce qu'il ressentait du haut des pare, il m'a fait cette réponse laconique :
- C'était l'image du paradis.
Rapa en 1997 (Photographie © Jaume Bartroli)
Rapa en 1997 (Photographie © Jaume Bartroli)
Paysage de Rapa (Photographie © Jaume Bartroli, 1996)
Paysage de Rapa (Photographie © Jaume Bartroli, 1996)
Paysage de Rapa (Photographie © Jaume Bartroli, 1996)
Paysage de Rapa (Photographie © Jaume Bartroli, 1996)
L'histoire commence à Rapa
Comme beaucoup de gens qui ont eu la chance de rencontrer Marc, Jaume a été impressionné par l’homme, sa culture et ses théories :
“ Marc ne laissait personne indifférent. Il était vraiment habité par sa quête”.
En 1996, il consigne dans son carnet de voyage, ses échanges avec Marc. Non pas le contenu exact qui restera en partie secret, mais plutôt les impressions que lui laissent ces échanges.
Jaume a accepté gentiment de partager les extraits de ce carnet consacrés à Marc. Nous les avons traduits ensemble du catalan. 
21 mai 1996
Autour de 15h30, je retrouve Marc au quai. Il arrive de Area.
Il m’invite chez lui. Initiation aux secrets de Rapa, à son histoire occulte, presque oubliée par la mémoire des hommes. Pas facile de distinguer la réalité du mythe. Je n’ai rien écrit sur les conseils de Marc, parce que ce qui serait écrit perdrait toute valeur.
NOTE : mais ici je pense que Marc recueille plus l'opinion des anciens de Rapa que la sienne. 
L’histoire est orale, transmise de père en fils, ou plutôt de grand-père à petits enfants, révélée à chaque individu par la réalité des choses et par l’île elle-même. Un savoir qui va au-delà de l’histoire, qui a une projection vers le passé et vers le futur.
En tout cas, je n'ose pas prendre de notes. Je ne me souviendrai que de ce dont je me souviendrai. Je ne pense pas non plus pour le moment pouvoir le dévoiler. Je lui demanderai plus tard pour savoir si cela peut être révélé. Bien-sûr je ferai ce qu’il me dira de faire.
Je dois parler encore des heures avec Marc.
Pour mon livre, il est l’une des sources principales du passé.
Je le quitte. Comme il pleut il me laisse un vêtement pour me protéger la tête.
Paysage de Rapa (Photo © Jaume Bartroli, 1996)
Paysage de Rapa (Photo © Jaume Bartroli, 1996)
23 mai 1996
Je vais diner chez Marc.
Il s’enthousiasme en train de parler, tellement qu’il en oublie de manger. Il passe d’un sujet à l’autre et c’est difficile de suivre le fil. Mais peu à peu j’arrive à reconstituer l’histoire. Une histoire fantastique et merveilleuse. Malgré mon scepticisme, c'est un nouveau monde. Une fenêtre qui s'ouvre à mes yeux. Si jamais je l'écris, il pourrait aussi bien être intitulé “L’histoire commence à Rapa”. Je pense que tout cela me dépasse peut-être. Bien sûr, il existe deux histoires étroitement liées mais peut-être distinguables : Rapa et l'histoire du langage humain.
24 mai 1996
Marc m’attend pour manger chez lui. Il est ravi. Il a trouvé quelqu’un qui l’écoute. On parle de la généalogie de Rapa Nui. Il savait que j’allais voyager vers la Nouvelle-Zélande, à Tonga et me confie une série de questions et recherches à faire sur la généalogie des Make. Avant de partir, il y a Pascale (l’infirmière) qui vient. On parle de naissances, nouvelles de famille et de rumeurs, liaisons, filiations paternelles diverses.
Pascale Puyo (l'infirmière) en 1996 (©Jaume Bartroli)
Pascale Puyo (l'infirmière) en 1996 (©Jaume Bartroli)
1er juin 1996
Samedi. Il a plu toute la journée. Je vais voir Marc avec Vincent, pour la fête d'’anniversaire d'Hiram.
NOTE : ce jour-là, on n’entre pas dans le sujet qui nous occupe.
Samedi 8 juin
Fête à la maison d’Iné, grand repas polynésien.
Je parle de monter au Pare Kapitanga. Marc me dit que ce serait une grande expérience de pouvoir y aller pendant une semaine avec des jeunes et un vieux.  Car le grand-père pourra raconter des connaissances qu’il n'explique normalement pas, parce qu’il les considère comme « inutiles » pour la vie quotidienne actuelle, ou parce que les jeunes actuels ne méritent pas de les recevoir. J’en serais étonné. 
NOTE : tout le temps que je suis resté a Rapa, j’ai jamais eu des nouvelles d’une excursion pareille. Je pense que c’était plutôt un désir de Marc qu’une pratique habituelle…
10 juin 1996
Parti pour dormir en haut d’un Pare, à Kapitanga.
Pare Kapitanga. Jaume écrit : Kapitanga est l'un de mes pare préférés. Il apparaît comme un Machu Picchu se levant devant le bleu de l'océan. (© Jaume Bartroli)
Pare Kapitanga. Jaume écrit : Kapitanga est l'un de mes pare préférés. Il apparaît comme un Machu Picchu se levant devant le bleu de l'océan. (© Jaume Bartroli)
Dimanche 30 juin
Marc me fait la chronologie des Make. On finit vers 8 heures. 
Mere ne semble pas très contente. Est-ce à cause des « secrets » qu’il me confie ou parce qu’il est déjà tard ?
On doit continuer à travailler avec Marc.
2 juillet 1996
Un ami m'emmène à Pootu Takaviri (l'Autel des murènes selon Marc). L'alignement entre la grotte (où ils cachaient les objets qu'ils ne voulaient pas que Thor Heyerdahl trouve), Pootu Takaviri et le rocher nommé Rekie, (qui se trouve dans la chaîne de montagnes extérieures qui entoure la baie de Hiri). Ils sont peut-être alignés, mais d'ici (Pootu Takaviri), Rekie n'est pas vue, donc je ne peux pas en être sûr. 
Pootu Takaviri est formé de lave refroidie et solidifiée à l'intérieur d'une cheminée volcanique. Puis le mur s'est effondré, laissant la colonne de lave. (©Jaume Bartroli)
Pootu Takaviri est formé de lave refroidie et solidifiée à l'intérieur d'une cheminée volcanique. Puis le mur s'est effondré, laissant la colonne de lave. (©Jaume Bartroli)
NOTE : Marc m’avait fait un dessin sur mon cahier, et j’avais mis les noms.
Dessin de Marc Liblin dans la cahier de Jaume.
Dessin de Marc Liblin dans la cahier de Jaume.
— Fin du cahier —
Ces écrits posent plusieurs questions auxquelles Jaume m'a apporté des éclaircissements. Nous y reviendrons dans un prochain épisode.
Je demande à Jaume si, parmi toutes ses photos, il aurait des photos de Marc. Il me promet de regarder puis, quelques jours plus tard, il m'envoie cette photo accompagnée d'un message :
C'est la seule photo de Marc que j'ai trouvée. Je l'ai prise à l'école avec ses élèves. Il est flou mais je pense que cette image fantomatique lui aurait plu.
Silhouette de Marc Liblin derrière ses élèves (Photo © Jaume Bartroli, 1996)
Silhouette de Marc Liblin derrière ses élèves (Photo © Jaume Bartroli, 1996)
Jaume poursuit :
En revanche, j'ai retrouvé un enregistrement de Marc, réalisé sur mon vieux magnéto. Il faudrait que j'arrive à le numériser pour vous l'envoyer !
Avez-vous aimé ce numéro ?
Eric Viennot

Journal d'enquête sur le destin hors du commun de Marc Liblin.
Quand la réalité dépasse parfois la fiction…
[ 2 publications par semaine ]
Commencez par le numéro 1 : https://www.getrevue.co/profile/ericviennot/issues/1-l-atlas-des-iles-abandonnees-304842

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