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#22 | Les mystérieux Pare

L'homme qui rêvait dans une langue inconnue
#22 | Les mystérieux Pare
Par Eric Viennot • Numéro #22 • Consulter en ligne
À la fin de l’Indigène Marc Liblin écrit : « Nous nous attaquâmes durant un an à la vie des “forts”, des Pare propres à Rapa dont les reliefs tournementent encore les pitons de l’île. »
Pour qu’il y consacrât un an de sa vie, ces pare devaient revêtir un intérêt important à ses yeux. Il me paraît indispensable d’y consacrer à mon tour une partie de mes investigations.

Pare Tevaito, expédition Thor Heyerdhal, 1956 (Editions Albin Michel)
Pare Tevaito, expédition Thor Heyerdhal, 1956 (Editions Albin Michel)
Châteaux dans le ciel
Les pare, qui, pour reprendre l’expression de Christian Ghasarian, « imprègnent l’île de leur présence énigmatique au sommet des crêtes », ont intrigué les nombreux explorateurs passés par Rapa.
Il s’agit en effet de constructions monumentales dont le nombre et la forme sont uniques en Polynésie. Elles ont été longtemps considérées par les explorateurs et les archéologues comme des structures défensives, dans lesquelles les insulaires se réfugiaient en temps de conflits.
Christian Ghasarian en fait la description suivante :
« les pare, composés de terrasses d’habitation et d’une structure centrale, souvent en forme de double pyramide, pouvant atteindre 20 m de haut, avec une tour centrale, des murs de soutien en pierres sèches (mais aussi parfois équarries et polies) fixées les unes aux autres sans ciment ni mortier, trônent sur les sommets les plus élevés de l’île, souvent à la croisée de la crête principale et d’une (ou deux) crête(s) secondaires »
Pare Ororangi en 1996. Photo © Jaume Bartroli
Pare Ororangi en 1996. Photo © Jaume Bartroli
Morongo Uta en 1996. Photo © Jaume Bartroli
Morongo Uta en 1996. Photo © Jaume Bartroli
Détail du mur de pierres de la tour centrale du pare de Kapitanga, en 1996. © Jaume Bartroli
Détail du mur de pierres de la tour centrale du pare de Kapitanga, en 1996. © Jaume Bartroli
En 1791, Vancouver interprète ces constructions comme un moyen de défense des insulaires vis-à-vis de belliqueux voisins. Constatant que les habitants d'Oparo résident majoritairement près des rivages, il imagine que les pare, protégés par des gardes en faction, servent de refuges en cas d’attaques venues de l'extérieur.
« Leurs fortifications firent penser que des habitants de quelques îles voisines viennent souvent les troubler. »
A cette théorie succédera une autre, quelque peu différente, mais souvent reprise au cours des explorations : les pare seraient des villages fortifiés, vestiges de luttes claniques entre habitants de l’île.
Cité par Ghasarian, Pierre Coureaud écrit en 1910 :
« Ces constructions remontant à une assez haute antiquité, se composent de plates-formes édifiées à l’aide de grosses pierres juxtaposées et soudées par de la terre ; l’enceinte garnie d’un parapet mesure ordinairement 12 mètres de long sur 10 de large. Les habitants construisaient leurs demeures dans le voisinage et se réfugiaient dans les fortins à la moindre alerte. D’après les vieux chefs, leurs ancêtres très belliqueux avaient deux rois qui se partageaient la souveraineté de l’île tout en se livrant de fréquents combats. »
Le nombre des pare diffère selon les observateurs.
John Stokes, importante figure de l’ethnologie de Rapa, qui y séjourna en 1921, identifie 25 sites. Mais c’est le nombre 12 qui est le plus souvent retenu par la population, notamment parce que c’est celui proposé par le célèbre explorateur et anthropologue Thor Heyerdhal. L’homme qui acquit une célébrité mondiale grâce à son expédition du Kon-Tiki en 1947, séjourna un mois à Rapa en 1956. Accompagné d’une équipe d’archéologues, il entreprit la restauration du pare Morongo Uta. Notons toutefois que William Mulloy, l’un des archéologues de son équipe, dénombre de son côté 15 pare.
De leur côté, plus récemment, les archéologues Douglas Kennett et Sarah McClure en dénombrent 14. Voici le plan qu’ils ont dessiné en 2012, reproduit dans le livre de Ghasarian.
Carte des principaux pare de Rapa (selon Kennet et McClure, 2012) in Rapa une île du Pacifique dans l'histoire de Christian Ghasarian
Carte des principaux pare de Rapa (selon Kennet et McClure, 2012) in Rapa une île du Pacifique dans l'histoire de Christian Ghasarian
Ghasarian poursuit :
« Comme on le voit, l’inventaire des pare, le nom et la fonction de ces derniers varient selon les interprétations des archéologues qui se sont penchés sur la question, ce qui n’en facilite pas la compréhension. Tous les chercheurs sont cependant unanimes pour considérer que le travail accompli nécessitait une importante organisation sociale et volonté humaine pour réaliser ces sites. Constatant que chaque pierre avait été transportée du fond des vallées, Thor Heyerdhal écrit à propos de ces structures :  “Je n’avais jamais vu un travail de pierre aussi raffiné en Polynésie” ».
William Mulloy, membre de l’équipe de Thor Heyerdhal, est l’un des premiers à émettre des doutes sur la nature défensive de ces sites.
« Il est difficile de comprendre leur efficacité militaire dans la protection du village car ils pouvaient être facilement débordés le long des côtés de la crête ce qui semblerait diviser les forces qui pourraient être utilisées avec plus d’efficacité dans le village principal. »
Plus loin :
« Si ces terrasses étaient vraiment conçues pour être défensives, plusieurs manques curieux sont apparents. »
Au moment où il quitte Rapa, Mulloy écrit dans son journal : 
« Pourquoi les gens voulaient vivre ici, je ne le saurai jamais. Ils semblaient avoir très peur de quelqu’un. »
Thor Heyerdhal (à droite) pendant les fouilles de Morongo Uta, en 1956. (Editions Albin Michel)
Thor Heyerdhal (à droite) pendant les fouilles de Morongo Uta, en 1956. (Editions Albin Michel)
L'équipe de Thor Heyerdhal avec des habitants de Rapa se dirigent vers Morongo Uta, en 1956. (Editions Albin Michel)
L'équipe de Thor Heyerdhal avec des habitants de Rapa se dirigent vers Morongo Uta, en 1956. (Editions Albin Michel)
En accord avec sa théorie de la migration d’est en ouest dans le Pacifique, Thor Heyerdhal suggère que les Pare étaient en réalité des pyramides construites par des réfugiés de l’île de Pâques. Il s’interroge :
« Qu’est-ce qui a effrayé ces gens et les a conduits à s’installer dans les hauteurs ? […] Les habitants de Rapa Iti craignaient un ennemi extérieur puissant, un ennemi qu’ils connaissaient, et dont les pirogues de guerre pouvaient apparaître d’un instant à l’autre à l’horizon. »
Retour à la case Vancouver en quelque sorte…
Des structures cérémonielles
Une autre hypothèse a vu le jour plus récemment : celle d’une fonction religieuse. Cette hypothèse est suggérée dès les années 60 par Edwin Ferdon, autre membre de l’expédition Heyerdhal.
Leur impressionnante hauteur, leur occasionnelle association avec seulement une ou deux petites terrasses, et une possible tendance à être orientée vers le nord, suggère que la fonction primaire de ces tours avait quelque chose à voir avec des rites religieux.
La venue en 1997 d’un autre archéologue, Jérôme Walczack, va renforcer cette hypothèse.
Ghasarian écrit :
« Soulignant l’absence de mur d’enceinte, contrairement aux fortifications classiques en Polynésie orientale, Jérôme Walczak s’interroge sur le fait que l’assimilation des pare à des forts « n’a jamais été discutée ». Selon lui, l’architecture des pare, avec un promontoire le plus souvent central entouré de terrasses rectangulaires, n’invite pas à les considérer comme des « systèmes défensifs ». Il relève par ailleurs que les surfaces potentiellement habitables des pare ne sont pas si importantes qu’elles puissent concentrer de façon durable une grande partie de la population de l’île. ».
L’idée de Thor Heyerdhal selon laquelle les pare permettaient “un contrôle du territoire ” ne tient pas pour cet archéologue qui se demande ce qu’il y avait à contrôler, car les pare étaient vulnérables notamment par les crêtes.
Selon lui, “ il s’agirait plutôt de structures cérémonielles”. »
Pare Markatea selon John Hall (1868). In Rapa une île du Pacifique dans l'histoire. © Api Tahiti éditions / Ginkgo Editeur, 2016.
Pare Markatea selon John Hall (1868). In Rapa une île du Pacifique dans l'histoire. © Api Tahiti éditions / Ginkgo Editeur, 2016.
« D’après Walczack, avec leurs terrasses d’habitation, les pare peuvent être assimilés à des « villages d’altitude ». Le promontoire central, en forme de pyramide (ou plus précisément d’une pyramide à deux niveaux), « un élément caractéristique » des pare et qui est parfois une pointe naturelle, pourrait être un centre religieux comparable à ce qu’étaient les marae dans d’autres îles de la Polynésie orientale, qui furent abandonnés au moment des premiers contacts avec les Européens. L’auteur constate par ailleurs que dans trois cas (les pare de Tevaitau, Ororangi et Vairu), les promontoires « présentent une symétrie presque parfaite, donnant l’illusion de pyramides à degrés. Cette forme ne va pas sans rappeler celle des plates-formes de marae : les ahu. Les promontoires pourraient donc avoir une valeur symbolique. »
Et Ghasarian de conclure :
« Les idées de Jérôme Walczak sur les pare de Rapa sont, à mon sens, loin d’être déraisonnables. Vancouver fut non seulement le premier navigateur européen connu passant à Rapa mais aussi le seul à évoquer une population dans ces hauteurs de l’île. Les premières chroniques qui suivent les siennes datent de 1817 (William Ellis), une période où les pare semblent déjà ne plus être occupés. Un trou narratif de vingt-six ans rend ainsi leur abandon mystérieux… »
La zone centrale des ruines du pare de Morongo Uta, avec la tour centrale. © Jaume Bartroli, 1996.
La zone centrale des ruines du pare de Morongo Uta, avec la tour centrale. © Jaume Bartroli, 1996.
Morongo Uta en 1997. Photo © Jaume Bartroli.
Morongo Uta en 1997. Photo © Jaume Bartroli.
Au premier plan le pare Tevaitau qui domine la baie d'Ahurei. © Jaume Bartroli, 1996.
Au premier plan le pare Tevaitau qui domine la baie d'Ahurei. © Jaume Bartroli, 1996.
Cet abandon des pare serait lié ainsi, d’après Walczak, à la fin d’une idéologie liée à ces structures cérémonielles.
Ghasarian se pose alors la question :
« Les pare auraient-il servi deux fonctions dans l’histoire, une première rituelle et une seconde guerrière qui aurait fait oublier la première ? »
Toujours est-il que l’arrivée des européens coïncide avec l’abandon total des pare.
Marc Liblin évoque en 1995 dans l'Indigène “un ciel dépeuplé avec ses forteresses vides.”
L’hypothèse de Walczak, qui fait des pare des structures cérémonielles, est passionnante.
Je réalise alors que l’archéologue était à Rapa en 1997 à la même époque que Marc ! La venue d’un archéologue dans l’île ne pouvait qu’exciter sa curiosité. Il est donc très probable que les deux hommes aient échangé à cette époque sur ce sujet qui les passionnait tous les deux. 
Il faudrait retrouver Jérôme Walczak !
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Eric Viennot

Journal d'enquête sur le destin hors du commun de Marc Liblin.
Quand la réalité dépasse parfois la fiction…
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Commencez par le numéro 1 : https://www.getrevue.co/profile/ericviennot/issues/1-l-atlas-des-iles-abandonnees-304842

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