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#21 | Oparo

L'homme qui rêvait dans une langue inconnue
#21 | Oparo
Par Eric Viennot • Numéro #21 • Consulter en ligne
Après les témoignages des deux premiers enfants de Marc, issus de son premier mariage, Marie tente de retrouver les autres enfants nés dans l'île, ainsi que les deux premiers enfants qu'a eu Meretuini avant de rencontrer Marc.
Je poursuis de mon côté mes recherches sur l'île de Rapa et sur son histoire. Avant d’évoquer les Pare, ces constructions anciennes et mystérieuses construites sur les sommets de l’île, je me permets une petite digression dans mon enquête pour évoquer les récits des différents navigateurs, missionnaires et scientifiques passés par Rapa entre 1791 et 1956.
Je dois avouer que j’ai été littéralement happé par la lecture de différents récits de navigateurs, missionnaires et scientifiques passés par Rapa, que Christian Ghasarian a rassemblés dans son ouvrage Rapa, une île du Pacifique dans l’histoire (1791-1956).
Ghasarian a effectué un travail colossal de recherches historiques et de retranscriptions dont je ne peux partager que quelques extraits dans le cadre de ce journal, en invitant tous ceux que cela intéresse à se procurer ce livre magnifique et passionnant.

Le Discovery, vaisseau de Vancouver pendant son voyage de 1791 (droits réservés)
Le Discovery, vaisseau de Vancouver pendant son voyage de 1791 (droits réservés)
Pour les explorateurs des 18ème et 19ème siècles, l’île de Rapa avec son immense baie naturelle, créée par l’effondrement d'un volcan, offrait un refuge providentiel, à l’abri des vagues et des vents violents, soufflant fréquemment sous ces latitudes.
Carte de Rapa établie par les officiers du Score (1887) © Api Tahiti éditions - Ginkgo éditeur
Carte de Rapa établie par les officiers du Score (1887) © Api Tahiti éditions - Ginkgo éditeur
Ces récits de grands navigateurs nous donnent des informations précieuses sur les insulaires et leur mode de vie avant l’arrivée des Européens. Ils décrivent alors les habitants de Rapa comme très accueillants et pacifiques, très à l’aise dans et sur l’eau, vivant de pêche et cultivant le taro.
Vue de Rapa au nord-ouest de l'île, selon John Hall (1868) © Api Tahiti éditions - Ginkgo éditeur
Vue de Rapa au nord-ouest de l'île, selon John Hall (1868) © Api Tahiti éditions - Ginkgo éditeur
D’après l’histoire officielle, le premier navigateur européen qui découvrit Rapa Iti fut le capitaine George Vancouver, le 22 décembre 1791.
L’île de Pâques fut, elle, découverte le 6 avril 1722, jour de Pâques ce qui lui donna son nom. Il n’est donc pas totalement impossible que d’autres navigateurs soient passés avant 1791 à Rapa, mais cela n’est pas documenté.
Ghasarian cite Vancouver :
“ À la pointe du jour, nous découvrîmes une terre au Nord-Est. Elle parut d’abord former trois hautes îles, dont la plus orientale ressemblait beaucoup à un vaisseau sous voile. Comme elle se trouvait fort loin des routes des navigateurs qui nous avaient précédés, je me décidai à l’accoster, afin de connaître son étendue, ses proportions, et ce qui mériterait d’ailleurs d’y être observé. […]. À l’aide d’un joli frais du S-E et d’un très beau temps, nous étions, à trois heures après midi, parvenus à une lieue de la côte (5,5 km) ; la sonde cependant ne rapportait point de fond à 180 brasses (338 m). Plusieurs pirogues arrivèrent à quelque distance du vaisseau, et nous employâmes tous les moyens pour engager les naturels à venir à bord ; ils s’y refusèrent, mais ils nous invitèrent beaucoup à descendre à terre ; ils brandissaient leurs pagaies vers la côte, et ils nous disaient, dans la langue de la grande nation de la mer du Sud, de nous avancer plus près du rivage.”
Vancouver relate ensuite la rencontre avec les indigènes, qui d’abord prudents, finissent par accepter de monter à bord et de recevoir les offrandes des navigateurs. Plus que tout, ils semblent très intéressés par les objets en fer, dont ils connaissent très bien l’usage.
“ J’attribuais leur visite à la curiosité seule ; car ils étaient complètement désarmés, et ils n’avaient avec eux ni provisions, ni ouvrages de leurs fabriques. Nous aperçûmes seulement quelques lances et un ou deux gros bâtons courts dans les pirogues. […]. À la fin, j’eus des raisons de croire que leur île s’appelait Oparo, et que leur chef portait le nom de Korie. Sans pouvoir compter sur l’exactitude, d’ailleurs assez probable, de ces dénominations, j’ai donné à l’île le nom d’Oparo, jusqu’à ce qu’on reconnaisse qu’elle en a un autre ».”
 Il faudra attendre 1817 et le passage du Révérend William Ellis vienne infirmer cela : « Les déclarations explicites des indigènes, faites dans des circonstances plus favorables (que celles de Vancouver qu’il cite), ont maintenant établi que Rapa était le nom exact de cette île.»
Croquis d'un natif et d'un métis de Rapa par Paul Makhailov (1820) lors de l'expédition russe de FG Bellinghausen © Api Tahiti éditions - Ginkgo éditeur
Croquis d'un natif et d'un métis de Rapa par Paul Makhailov (1820) lors de l'expédition russe de FG Bellinghausen © Api Tahiti éditions - Ginkgo éditeur
“ Vancouver « décrit positivement les insulaires montant sur son bateau, comme « curieux », « gais », « hospitaliers », voulant « offrir » plus qu’échanger ce qu’ils avaient en leur possession et qui était important pour eux (« poissons, « hameçons », « lignes de pêche »). Les hommes sont « absolument nus », à l’exception de quelques-uns qui portent une « espèce de pagne » en feuilles. Ils ont « tous les cheveux courts », ont de «l’embonpoint » sont de stature moyenne » et « très bien faits». Aucun n’est tatoué. Ils ne semblent pas belliqueux car on ne voit que « rarement des cicatrices sur leur corps ».”
Une population décimée
Au cours du XIXe siècle, l’île va être bouleversée, tant au niveau des croyances qu’au niveau démographique, par les visiteurs de plus en plus fréquents (navigateurs, baleiniers, missionnaires, …).
Maladies et épidémies qui s’ensuivent vont ravager la population, au point de la faire chuter de 90 % en quelques années.
Comme de nombreux indigènes des îles du Pacifique (et notamment les habitants de l’île de Pâques), les Rapa ont dû également faire face entre 1861 et 1863 à une autre menace extérieure : celle des navires péruviens à la recherche d’esclaves pour les mines.
“ Cinq de ces navires arrivent au même moment et jettent l’ancre dans la baie d’Ahurei. Mais les Rapa, prévenus des agissements de ces navires dans d’autres îles, sont sur leurs gardes. Dans ces conditions, la tentative d’insulaires par la force est abandonnée, et les efforts de recrutements individuels restent sans effet. La flotte quitte l’île deux ou trois jours après s’être ravitaillée en eau. Le dernier vaisseau négrier à arriver quelques jours plus tard après à Rapa est le Cora, un brig goélette commandé par le capitaine Antonio Aguirre, qui a quitté Callao (sur la côte péruvienne) le 4 décembre 1862 et est passé auparavant par l’île de Pâques.
Lorsque le Cora jette l’ancre à Rapa, la population est, on vient de le voir, avertie et suspicieuse. L’île se trouve alors sous le règne du roi Aperahama, et Pairoto, un guerrier rapa qui s’était illustré dans les rangs de l’armée française à Tahiti en 1847-48, est également présent. Après qu’un membre Samoa de l’équipage du Cora eut informé Mairoto qu’un enfant de l’île de Pâques était prisonnier à bord, le roi et les chefs décidèrent de capturer le bateau.
Sous le commandement de Mairoto, dont l’histoire orale dit qu’il possédait un fusil, les rapa s’emparent du bateau négrier. […] La goélette est ensuite conduite à Tahiti par Mairoto et sept Rapa, aidés de trois Européens. […] Il s’agit apparemment du seul cas, concernant les trente-trois négriers péruviens opérant dans le Pacifique, où l’histoire s’inverse et où les captureurs sont capturés…
 Mais, par une tragique ironie de l’histoire, si la population de Rapa échappa aux raids esclavagistes, l’arrêt de ces exactions eut une conséquence désastreuse et inattendue pour l’île. Passant à Rapa l’année suivante, un autre missionnaire de la LMS (London Missionary Society), James Lampard Green, y apprend l’issue tragique du « rapatriement » de trois cent soixante Polynésiens·en·s dans leurs îles respectives par le gouvernement péruvien sous la pression internationale : suite aux mauvais traitements et aux mauvaises conditions d’hygiène, il ne restait que seize survivant·e·s lorsque le navire péruvien qui les transportait atteignit Rapa. Le commandant imposa aux Rapa de les accueillir, ce qui détermina la mort par contagion d’une grande partie (« un quart », selon le missionnaire) de la population locale. Venant après les visites de baleiniers et de caboteurs déjà porteurs de maladies, cet événement, de toute évidence le pire qui frappa Rapa depuis l’accroissement de ses contacts avec le monde extérieur non-Polynésien, fit chuter la population de l’île à cent vingt personnes. Il a durement marqué la mémoire locale et, jusqu’à aujourd’hui l’arrivée d’un bateau dans l’île est toujours associée à la possible diffusion consécutive de maladies au sein de sa population.”
 Le livre de Ghasarian a été publié en 2016. Depuis l’arrivée du Covid, la mairie de Rapa a mis en place une quarantaine stricte pour tous les élèves rentrant du collège de Tubuai, l’île voisine. L’accès à Rapa semble fermé aux non-résidents depuis le début de la pandémie.
On imagine combien ces hécatombes successives, qui ont décimé la population de l’île, ont coupé les Rapa de leur histoire ancestrale. En revanche, ce dernier drame évoqué dans le livre apporte peut-être une pièce au puzzle Marc Liblin ; cette interrogation que nous avons évoquée à la fin du texte de Marc l’Indigène sur le fait que Meretuini descendrait, selon lui, des Make de l’île de Pâques.
Ghasarian poursuit en effet :
“ L’histoire orale à Rapa retient quatre rescapés (trois hommes et une femme), ce qui concorde avec les registres de l’état civil de Rapa, commencé en 1887, qui mentionnent quatre personnes originaires des îles Cook (Rarotonga) et Tokelau.”
Nous nous arrêterons sur le quatrième nom cité :
“ Tupou Urutua a Make (1840-1923) dit Tereino, qui signifie « mauvais voyage » dont le père s’appelle Make et la mère Urita, qui s’est marié en 1880 avec la fille de Etau, Minahara a Etau.”
Tupou Urutua a Make (dit Tereino), Stokes, 1921, © Api Tahiti éditions - Ginkgo éditeur
Tupou Urutua a Make (dit Tereino), Stokes, 1921, © Api Tahiti éditions - Ginkgo éditeur
Et l’auteur ajoute un peu plus bas :
“ Les quatre rescapés cités ci-dessus se sont unis avec des Rapa et ont fait souche, au point que leurs descendants constituent aujourd’hui les plus grandes familles de l’île, avec les lignées patronymiques « Faraire », « Tamata » et « Make/Tereino » En ce qui concerne cette dernière, on ne peut s’empêcher de s’interroger toutefois sur ses origines peut-être ancestrales avec l’île de Pâques (où il y avait le culte de Make Make).”
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Eric Viennot

Journal d'enquête sur le destin hors du commun de Marc Liblin.
Quand la réalité dépasse parfois la fiction…
[ 2 publications par semaine ]
Commencez par le numéro 1 : https://www.getrevue.co/profile/ericviennot/issues/1-l-atlas-des-iles-abandonnees-304842

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