Voir le profil

#20 | Ellen

L'homme qui rêvait dans une langue inconnue
#20 | Ellen
Par Eric Viennot • Numéro #20 • Consulter en ligne
Marie me transmet le contact d'Ellen Liblin, la première fille de Marc, âgée aujourd'hui de 47 ans. Nous échangeons longuement au téléphone à plusieurs reprises. Ellen me parle de cette blessure profonde qu'a été le départ de son père et qui lui a demandé beaucoup de temps et de travail sur elle-même pour cicatriser. En même temps, la présence de son père l'accompagne tous les jours et les similitudes avec Marc sont troublantes.

Ellen Liblin vers 1980
Ellen Liblin vers 1980
Un an seulement sépare Ellen de son frère Antoine. En l'écoutant raconter son enfance on retrouve forcément des souvenirs communs, les feux d'artifice tirés par le papa les soirs de fête, les expéditions dans les grottes, accolés à d'autres plus personnels : la famille de hérissons derrière la maison, la voiture noire et jaune, les lapins qu'on arrosait…
“ J'ai reçu beaucoup d'amour de mon père. J'avais la sensation qu'on était les mêmes, lui et moi, qu'on avait la même énergie.” Maman m'a dit un jour : “tu le menais par le bout du nez !”
Il semble y avoir eu entre ses parents un amour passionnel, ponctué de disputes de plus en plus fréquentes et parfois violentes.
“ Mon père étouffait dans cette vie rangée et trop ordinaire pour lui. Ils s'intéressait aux mystères du monde, à l'île de Pâques et aux extraterrestres.
Mes parents s'aimaient mais ne pouvaient plus vivre ensemble, tellement ils étaient différents l'un de l'autre. D'une certaine façon, ils étaient perdus tous les deux et ne pouvaient pas trouver de sérénité ensemble.
L'amour de ma mère pour mon père ne s'est jamais éteint. Mon père aussi est resté longtemps amoureux.”
Mais irrémédiablement leur relation se dégrade.
Marc garde les enfants une semaine de plus sans prévenir. La mère d'Ellen prend peur. Elle pense au pire. Pour protéger les enfants, elle lui fait retirer le droit de visite et de garde. Et quand il part à Rapa sans donner de nouvelles, elle se résout à déclarer les enfants orphelins de père, pour des raisons administratives.
Ellen, elle, vit ce départ non pas comme un abandon mais comme une trahison.
“Je n'ai jamais douté de son amour. Il avait disparu et j'ai fini par l'accepter. Cela a été une source d'insécurité, surtout au moment de l'adolescence quand on questionne ses re-pères (en deux mots précise-t-elle), et ses racines et qu'il n'y a pas de réponses.”
Comme son frère, Ellen n'eut connaissance de la vie de son père à Rapa Iti, que de nombreuses années après son départ.
“Ma mère pensait qu'il était parti à l'île de Pâques.”
Il a fallu du temps et un long travail sur elle-même pour comprendre la fuite de son père et cette quête qui l'animait.
“Mon père a préféré partir pour se trouver lui-même. Peut-être était-il nécessaire pour lui de s'éloigner de ceux qu'il aimait, et de son passé, pour ne pas se perdre et pouvoir réaliser qui il était ?”
Quand je lui fais part de l'incompréhension d'Antoine sur le fait que leur père, épris de liberté et d'aventure, ait pu rester pendant des années sur cette petite île, Ellen répond :
“Pour lui, cet endroit était tout sauf petit ; c'était un monde immense, infini, parce que cette île qui l'appelait depuis son enfance, lui permettait d'accéder à d'autres réalités.”
Ellen Liblin aujourd'hui (photo de Laurence Lumbroso)
Ellen Liblin aujourd'hui (photo de Laurence Lumbroso)
Alors qu'Antoine a hérité des traits physiques de son papa, Ellen ressemble davantage à sa maman.
En revanche, elle a hérité des dons d'intuition et de guérisseur de son père.
Ses dons ont commencé à se manifester très tôt.
“Pendant mon enfance, je pressentais des drames avant qu'ils n'arrivent. À tel point que je pensais que c'est moi qui portais malheur ! J'ai donc refoulé ce don jusqu'à ce que je parvienne, en devenant adulte, à comprendre les mécanismes en jeu.”
Alors qu'elle a fait une école de commerce, Ellen s'est passionnée en parallèle pour l'art et la thérapie. Elle a fini par en faire son métier et elle est devenue praticienne en hypnose et art thérapie.
“Ce qui m'intéresse ce sont les états modifiés de conscience qui permettent bien souvent de résoudre des blocages psychologiques. J'utilise pour ça la peinture, la sculpture, mais aussi la danse que je pratique depuis toute petite.”
Nous en venons à parler de cette faculté de parler une langue inconnue comme son père.
“C'est venu après la naissance de mon premier enfant à 26 ans. Cela se produit quand je suis dans un état modifié de conscience, souvent en connexion avec la nature.
Je ne sais pas quelle est cette langue. Évidemment, j'ai fait des recherches sur le vieux Rapa mais j'ai constaté rapidement qu'il ne s'agissait pas de la même langue.
Comme mon père, je la parle sans la comprendre même si je connais les intentions de certaines phrases ou de certains mots que j'ai noté phonétiquement.
J'ai le sentiment qu'il s'agit d'une langue ancienne. Une forme de langage sacré.”
J'évoque avec elle le laboratoire d'Aix-en-Provence qui pourrait peut-être l'aider à connaitre son origine.
“Pourquoi pas, me dit-elle. Cela pourrait être intéressant.”
Quand j'évoque le fait d'aller à Rapa Iti avec nous, pour se recueillir sur la tombe de son père, elle me répond :
“Bien-sûr que ça m'intéresserait de m'y rendre mais vous savez, ça va sans doute vous surprendre, je n'ai pas besoin d'aller à Rapa pour être en contact avec lui. Nos morts nous appartiennent en ce sens qu'ils restent vivants en nous. C'est leur héritage qui perdure à travers nous…”
Avez-vous aimé ce numéro ?
Eric Viennot

Journal d'enquête sur le destin hors du commun de Marc Liblin.
Quand la réalité dépasse parfois la fiction…
[ 2 publications par semaine ]
Commencez par le numéro 1 : https://www.getrevue.co/profile/ericviennot/issues/1-l-atlas-des-iles-abandonnees-304842

Si vous ne voulez plus recevoir les prochaines mises à jour, vous pouvez vous désabonner ici.
Si on vous a fait suivre cette lettre d'information et que vous l'aimez, vous pouvez vous y abonner ici.
Propulsé par Revue