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#19 | Antoine

L'homme qui rêvait dans une langue inconnue
#19 | Antoine
Par Eric Viennot • Numéro #19 • Consulter en ligne
- Allo Eric…
- Salut Marie, ça va ?
Marie Liblin poursuit :
- J'ai discuté avec ma tante Monique. Elle m'a dit que Marc a eu deux enfants issus de son premier mariage : Antoine et Ellen. Antoine est l'aîné. Il a 48 ans et vit au Canada depuis une dizaine d'années. Il travaille dans l'informatique. J'ai réussi à le joindre et, avec son autorisation, j'ai enregistré la conversation Skype. Je t'envoie l'enregistrement.

Antoine Liblin vers 1974
Antoine Liblin vers 1974
Antoine commence par raconter son enfance. Une petite enfance heureuse avec un père un peu excentrique, passionné de sculpture, d'archéologie et, chose nouvelle, d'aquariophilie et de plongée sous-marine. 
“ J’ai peu de souvenirs de mon père. La dernière fois que je l'ai vu, j'avais 6 ou 7 ans. Mais les souvenirs que j’ai de lui sont de beaux souvenirs. Ceux d’un enfant impressionné par un papa qui jouait les archéologues avec nous. Il nous emmenait très souvent dans des grottes ou sur des sites archéologiques pour chercher des cailloux ou des ossements. Même là où c’était interdit ! 
Avec des casques sur la tête, nous explorions ces grottes, dont certaines étaient enfouies au fond d'immenses forêts. Mon père travaillait à découvrir ces endroits complètement perdus au milieu de nulle part. Il aimait beaucoup le contact avec la nature, se promener en forêt ou cueillir des champignons. 
Nous vivions dans une grande maison de maître à Saint-Dizier. A cette époque, j'avais 4 ou 5 ans. Je me souviens d'un immense aquarium avec plein de poissons d'eau de mer colorés. Les océans, les poissons, la plongée étaient une autre de ses passions.
À cette période, on voyait beaucoup de monde passer à la maison. Mes parents organisaient de grandes fêtes. Je me souviens même de feux d'artifice que mon père allumait certains soirs.“
À cette petite enfance sans problème succède alors un drame dans la vie d'Antoine : la disparition de son père.
Antoine vers l'âge de 5 ans
Antoine vers l'âge de 5 ans
“ Quand mes parents se sont séparés, nous sommes allés lui rendre visite avec ma sœur à Rennes. J'avais 6-7 ans. Il habitait un appartement spartiate, avec juste des matelas posés sur le sol et des bouteilles de plongée et des sortes de scaphandriers.
À ce moment-là de la conversation, je ne peux m'empêcher de penser à Jules Verne.
Il avait une copine qui s'appelait Chantal, si je me souviens bien. Parfois, c'est elle qui nous gardait quand mon père rejoignait ses amis universitaires. 
À l'époque, j'étais trop petit pour comprendre ce qui se passait entre mes parents. Ce n'est que plus tard que j'ai réalisé… 
Surtout quand je ne l'ai plus revu. Cela a créé un grand vide… 
Ma mère a voulu nous protéger en taisant la vérité. Je la comprends car cela a été douloureux pour elle. 
Mon père vivait beaucoup dans ses rêves. Et le monde autour de lui n'existait pas. Cela a dû être difficile pour ma mère.
Les lettres qu'il nous a envoyées ne nous sont jamais parvenues. Je n'ai eu de nouvelles de lui que vers l'âge de 18 ans.
J'ai su alors qu'il était parti vivre dans une île du Pacifique. Quelques années plus tard, j'ai appris sa mort et j'ai regretté que personne ne m'ait prévenu à propos de sa maladie… D'autant que j'étais à Paris quand il a été hospitalisé. J'étais à quelques kilomètres de lui, sans le savoir…
Ce n'est qu'au moment de la succession de ma grand-mère que j'ai appris que j'avais des demi-frères et une demi-sœur.
C'est à cette époque, que j'ai fait des recherches sur Rapa Iti. J'ai compris que Luxeuil était trop étroit pour lui, lui qui voulait embrasser le monde. Cela manquait d'horizon pour quelqu'un comme lui. 
Mais j'ai toujours eu du mal à comprendre comment il a pu rester toutes ces années sur cette île. Et encore aujourd'hui ça reste un mystère pour moi : comment mon père, pourtant si épris de liberté, a-t-il fait pour vivre sur cet endroit minuscule et si isolé ?”
Rapa Iti vue du ciel
Rapa Iti vue du ciel
Antoine Liblin (photo récente)
Antoine Liblin (photo récente)
Antoine et son père à peu près au même âge.
Antoine et son père à peu près au même âge.
On sent évidemment Antoine marqué par ce vide. L'impossibilité de ne pas avoir pu revoir son père avant sa mort. Et ces questions qui restent en suspens pour lui. 
Quand je lui demande s'il serait prêt à se rendre à Rapa pour tenter d'avoir des réponses, il me dit que cela l'intéresserait évidemment de découvrir ce lieu où son père a vécu plus d'une quinzaine d'années, de se recueillir sur sa tombe, de rencontrer des gens qui l'ont connu.
- Mais c'est une expédition pour aller là-bas ! Il faut s'organiser à l'avance. 
- On pourrait peut-être y aller ensemble ? 
- Pourquoi pas ? …
Marie m'appelle de nouveau.
À sa voix, je sens qu'elle a quelque chose d'important à me dire.
J'ai eu Ellen, au téléphone, la soeur d'Antoine ! Tu es assis ?!
Elle aussi parle une langue inconnue ! 
Avez-vous aimé ce numéro ?
Eric Viennot

Journal d'enquête sur le destin hors du commun de Marc Liblin.
Quand la réalité dépasse parfois la fiction…
[ 2 publications par semaine ]
Commencez par le numéro 1 : https://www.getrevue.co/profile/ericviennot/issues/1-l-atlas-des-iles-abandonnees-304842

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