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#18 | L'ethnologue de Rapa

L'homme qui rêvait dans une langue inconnue
#18 | L'ethnologue de Rapa
Par Eric Viennot • Numéro #18 • Consulter en ligne
A ce stade de l'enquête, je ressens la nécessité de m'informer davantage sur cette île du bout du monde, décidément pleine de mystères.
De son côté, Marie Liblin continuera son enquête familiale. Nous décidons d'un commun accord, de recentrer ses recherches sur les enfants de Marc.

Quand on s'intéresse de près à Rapa, on tombe inévitablement sur un nom : Christian Ghasarian.
Cet ethnologue a écrit plusieurs ouvrages sur Rapa. L'un m'intéresse particulièrement, Rapa, une île du Pacifique dans l'histoire. J'ai l'espoir d'y trouver des informations sur ces fameux Pare (forts) qui semblaient tant intéresser Marc.
Afin d'avoir d'abord une approche plus générale, je commence par lire son ouvrage précédent Rapa, île du bout du monde, île dans le monde, paru en 2014.
Christian Ghasarian est ethnologue et professeur à l'Institut d'ethnologie de l'Université de Neuchâtel en Suisse.
Son premier séjour dans l'île (qui sera suivi de nombreux autres) date de 2001, comme le laisse supposer le prologue de son livre. Il n'a donc pas pu connaître Marc Liblin, décédé en 1998. Mais il le cite plusieurs fois dans son ouvrage, rendant ainsi une forme d'hommage respectueux au travail d'ethnologue et d'archéologue amateur que Marc avait entrepris pendant son séjour dans l'île.
Il lui consacre d'ailleurs un paragraphe ainsi qu'à Meretuini.
Je cite :
Plus récemment, un autre métropolitain, Marc Liblin (1948-1998), a résidé seize ans dans l'île (de 1982 à 1998) où il a vécu avec une Rapa, Mérétuini, et s'est investi dans la société locale (sauvegarde du patrimoine culturel, administration communale, enseignement scolaire, etc.). Secrétaire de mairie puis instituteur à l'école primaire d'Area, il créa la revue “Akarongo” (qui signifie en langue rapa que tous les sens sont déployés pour échanger et communiquer) dans laquelle les enfants du petit village écrivaient avec lui sur l'île. Très lucide sur le sens du parau huna, qui évoque l'idée de cacher, dissimuler par dessous voire sous la terre, il a laissé des écrits dans lesquels il attribue aux Rapa la capacité de préserver l'essentiel des secrets de l'île de la curiosité des non-Rapa, dont lui-même. Tout au long de son séjour, Marc Liblin intrigua les Rapa avec ses explorations linguistiques (qu'il liait aux mystères de la planète).
A la lecture de ces lignes, je me dis qu'il serait intéressant de contacter l'auteur. Peut-être qu'il en sait plus qu'il n'en dit.
Ghasarian poursuit en reprenant pour l'essentiel le récit de l'Indigène.
Concernant Meretuini, il écrit :
Les cheveux frisés, le visage souriant et attentif, Mérétuini Make est une des discrètes femmes de Rapa dont personne ne doute cependant qu'elle en sait plus qu'elle ne le dit ou qu'elle ne le montre. Comme d'autres femmes de l'île, son destin lui a fait faire un détour par la France, précisément en Bretagne, où elle suivit un militaire métropolitain de la station météo et instituteur temporaire en poste à Rapa, Serge Hennequin, après la naissance de leur premier fils Serge Henri. Thierry y naîtra par la suite mais la relation conjugale ne durera pas. Elle élevait seule ses deux enfants à Rennes lorsque Marc Liblin engagé dans une quête mystique personnelle, la rencontra et s'embarqua peu après avec elle dans un retour aux sources à Rapa avec les deux garçons. Dans l'île, deux autres garçons naquirent de cette union, Sepher et Hiram, et le couple adopta également une fille de Rapa, Eve.
Je m'empresse évidemment de transmettre ces informations à Marie.
Tout en communauté
En dehors de ces portraits, et de beaucoup d'autres, qui donnent au livre un côté très humain, Rapa, Île du bout du monde est une véritable encyclopédie sur Rapa Iti. Christian Ghasarian aborde de manière très méthodique les différents aspects de l'île et de ses habitants : l'organisation sociale et communautaire, les croyances et la vie religieuse, les moyens de subsistance autour notamment de la pêche et de la chasse, jusqu'à une multitude de détails et de données sur énormément de sujets.
Il m'est évidemment impossible de vous résumer les 600 pages de cet ouvrage foisonnant.
Hormis les chapitres passionnants consacrés au récit historique, déjà développé dans ce premier livre, et dont on parlera dans un prochain épisode, je me suis particulièrement intéressé aux passages évoquant la langue Rapa parlée dans l'île, en plus du français appris à l'école.
Voilà ce qu'en dit Christian Ghasarian :
Utilisé avant l'influence tahitienne, “l'ancien rapa” est la langue qui a progressivement périclité depuis les premiers contacts avec les missionnaires et qui, en raison de la dépopulation rapide suite aux épidémies, n'a pas fait l'objet d'une transmission complète aux nouvelles générations. Le “nouveau rapa” résulte lui d'une dynamique identitaire de démarquage par rapport à Tahiti. (…). Rapa se trouve donc actuellement dans une phase linguistique où la langue utilisée par sa population n'est ni tout à fait tahitienne ni tout à fait Rapa et constitue en quelque sorte une langue qu'on pourrait qualifier de “tahitien-rapa” (plus que rapa-tahitien).
On imagine aisément la surprise de Meretuini quand elle entendit Marc parler en vieux rapa, la langue parlée par son père Teraimaeva.
Ce qui ressort au fil des pages de ce livre c'est la forte dimension communautaire qui régit la vie des habitants de l'île. De part leur éloignement, les Rapa ont dû en tout temps faire preuve d'une grande autonomie et d'une profonde résilience qui les a habitué à partager et s'entraider.
Ghasarian cite d'ailleurs cette phrase de Marc Liblin à la fin de son livre :
“Tout en communauté ou rien ne se fait”
Je retiens deux exemples de cet esprit communautaire qui me semblent les plus marquants.
Tout d'abord la gestion des terres. À Rapa on dit souvent que la terre n'appartient à personne et en même temps à tout le monde. C'est le Conseil des sages (Toohitu), composé de 7 membres issus des principales familles de l'île qui gère la question foncière sur un principe très communautaire.
Je cite :
Celui ou celle qui peut tout simplement apporter la preuve d'une filiation avec un.e ascendant.e de sang Rapa, a droit à une parcelle de terre. Quand la personne qui a occupé cette terre et/ou l'a travaillée décède et qu'elle n'a pas d'héritiers/ères, la terre revient par principe à la communauté.
Ghasarian précise d'ailleurs au passage :
Ce fait, qui implique l'absence de propriétés -et donc de revendications- foncières privées va à l'encontre du Code civil français (qui stipule que  « nul n'est obligé de rester dans l'indivision… »  car elle serait une source potentielle de conflit).
Un second exemple frappant de cet esprit communautaire est celui de la pêche, réglementée par un autre principe ancestral qui s'appelle le Rahui.
La Rahui régit l'interdit et l'ouverture de la pêche. Il n'autorise également la pêche que dans certaines zones de l'île, sauf exceptions qui donnent lieu à des jours festifs auxquels toute la communauté participe. La pêche fait l'objet d'une distribution collective où les poissons sont partagés sur le quai, à l'arrivée des bateaux de pêcheurs, pour toutes les familles de l'île.
© Photo Paul Béjannin, 2019
© Photo Paul Béjannin, 2019
Ces principes ancestraux qui gouvernent encore la vie de la communauté (parfois en se superposant aux institutions et aux lois françaises) montrent un grand attachement des Rapa à leurs traditions et à leur île, ainsi qu'aux ressources naturelles qu'elle leur prodigue. Respecter la mer est ainsi un principe éthique pour les pêcheurs de Rapa.
© Jaume Bartroli, 1996.
© Jaume Bartroli, 1996.
Christian Ghasarian insiste cependant sur l'aspect fragile de cet écosystème local, soumis aux sirènes de la mondialisation, mais également, depuis quelques années déjà au changement climatique dont on voit malheureusement les effets sur le niveau de la mer, les fonds marins (et par conséquent la pêche) ainsi que sur les végétaux et le paysage qui se transforme.
Il conclut son livre en évoquant cette “nécessité (qu'a la grande majorité des habitants de Rapa) d'agir ensemble pour le bien commun, qui se traduit symboliquement par la constante référence à la protection de l'île… qui protège en retour.”
Une jolie conclusion qui pourrait s'appliquer à nous tous à l'échelle de la planète entière.
Avez-vous aimé ce numéro ?
Eric Viennot

Journal d'enquête sur le destin hors du commun de Marc Liblin.
Quand la réalité dépasse parfois la fiction…
[ 2 publications par semaine ]
Commencez par le numéro 1 : https://www.getrevue.co/profile/ericviennot/issues/1-l-atlas-des-iles-abandonnees-304842

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