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#17 | L'indigène - Partie 2

L'homme qui rêvait dans une langue inconnue
#17 | L'indigène - Partie 2
Par Eric Viennot • Numéro #17 • Consulter en ligne
Après avoir raconté sa rencontre avec Mérétuini, Marc poursuit son récit. Voici la dernière partie de son texte intitulé L'Indigène, publié dans Tahiti Pacifique.

A cette date, mes Amis allaient au gré de leurs expériences en laboratoire, vers un monde de découvertes flagrantes et successives de plus en plus multi-directionnelles.
A partir de là, accrochez-vous : le prochain paragraphe, de nature ésotérique, est difficile à interpréter mais la suite est plus accessible.
Au “centre” apparaissaient les fondements répétitifs et euristiques, d'un positionnement par delà les aspects euclidiens de l'ordinaire, qui venait comme une sorte de porte tangible, disposant du domaine quantique. Ce passage, pour son étude, sous-entendait l'abord d'une psychologie adaptée très inhabituelle. Celui qui aurait eu conscience et utilisé de tels phénomènes, liés à une pratique de l'espace-temps, l'aurait immanquablement somatisé dans son comportement et en ces outils humains les plus essentiels que restent les moyens de communiquer.
De quelles expériences est-il question ? Cela évoque une perception paranormale du monde. Une porte ouverte vers un autre espace-temps ? Peut-être que Gérard Colin pourra nous renseigner ?
Et Mérétuini, chaque jour, se révélait “coller” de plus en plus aux modèles que nous supposions les plus adaptés. Elle devint positivement un sujet d'étude qui fréquenta les laboratoires de l'Association.
La prise en charge par les autres du travail de recherche qu'elle générait, me laissa la liberté de voir enfin en elle la Femme qui rayonnait, et tout aussi ravis que par l'inintellect, nous nous connûmes plus naturellement encore. N'était-ce pas normal, puisque nous semblions destinés l'un à l'autre par 33 années d'une vie séparée ?
L'autre hiver à Rennes, il fut vécu bien “douillettement”, au deuxième sens du terme…
Avec Mérétuini, nous en étions à profiter des hypothèses émises par les chercheurs de l'Association, segmentant par des procédés dérivés de la génétique et des mathématiques, rigidifiant, puis pondérant des tracés pétroglyphés ou des boustrophédons.
D'après Universalis, les pétrogryphes, du grec petros « pierre » et gluphê, « gravure » sont des dessins gravés sur la roche.
Le boustrophédon est une écriture ancienne dont les lignes allaient sans interruption de gauche à droite, puis de droite à gauche.
Etant donné la parenté de Rapa Iti avec Rapa Nui, ces deux termes évoquent peut-être, sans les nommer, les mystérieuses tablettes Rongorongo de Rapa Nui, bien que ces dernières soient gravées sur le bois et non sur la roche.
Les chercheurs autour de Marc tentaient-ils de relier le vieux rapa, parlé par Mérétuini, aux écritures de l'île de Pâques ?
Tablette Rongorongo de l'île de Pâques.
Tablette Rongorongo de l'île de Pâques.
Peu à peu s'établissait la proposition d'un code de translation bruitée, qui faisait apparaître les bases d'une communication littérale certaine mais aussi conceptuelle au travers de ce qui s'avérait alors des écrits d'un autre type. La grande difficulté surmontée dans ces décryptages, restait le fait de n'être qu'en présence de mots descriptifs de situations ou d'éléments qui ne prenaient des liens et des valeurs ordonnés qu'après connaissance globale de la phrase. Les pavés de mots ne faisaient office d'une phraséologie à postulat d'unique verbe et celui-ci devenait totalement conceptuel dans un premier temps, précurseur de l'entendement, autant que capable ensuite d'un syncrétisme de résumé final, dernier lieu associé aux mots de la phrase. Les mots n'étaient pas figés, seulement constitués de racines amalgamées pour une description figurative.
Mérétuini excellait dans la préhension de ces phénomènes qu'elle connaissait déjà. Par contre, elle butait sur d'anciennes consonances qu'elle savait avoir appartenu à sa langue, mais dont elle ne connaissait plus les significations exactes.
Malgré quelques “blancs”, je m'émerveillais de la cohérence des textes tracés dans le temps qui réapparaissaient si jeunes et si vivants auprès de ma compagne. Mérétuini s'émouvait de leur contenu, d'une histoire qu'ils lui restituaient, de dernières navigations qu'ils commentaient. Par transfert, nous semblions préparés à reprendre le chemin de ceux qui nous avaient dans un monde oubliés et qui nous laissaient leur livre transparent.
Nous insistâmes auprès des scientifiques qui nous avaient tant aidés pour que soit trouvée une solution à notre fait. Mais, il fallait une rationalité à l'irrationnel d'une renaissance d'entre quelques êtres seulement.
Qui, à l'origine, avait été le modèle comportemental de Mérétuini ? Indubitablement, son Père, Teraimaeva Make, qu'elle suivit pas à pas dans sa Nature jusqu'à l'âge de 20 ans. D'où Teraimaeva tenait-il son expression ? Comment avait-il réalisé ce type de Connaissance ?
A quel type de connaissance Marc fait-il référence ? En dehors du déchiffrement de la langue, il semble bien, qu'à travers elle, il ait eu accès à une forme de connaissance oubliée.
Avant d'aller plus loin, une enquête formelle sur le Père s'imposait. Mais, pour support d'un éventuel missionnement, il n'y avait que sa Fille : sur elle, se jugerait la crédibilité de la continuation de nos recherches. On emmena donc Mérétuini à la Sorbonne, afin d'obtenir l'avis autorisé d'un ténor de la linguistique française, le professeur Maurice Ross. Un accueil assez peu intéressé fut réservé entre deux portes aux hypothèses trop avancées. Une référence de la linguistique canadienne, le professeur Jean Beaudot, se déplaça ensuite spécialement à Rennes pour émettre son opinion.
J'ai demandé au Professeur Nespoulous, interrogé précédemment, s'il connaissait ces deux confrères. Le nom “Maurice Ross” ne lui dit rien. En revanche, ayant travaillé au Canada, il a bien connu Jean Baudot (écrit sans e). Selon lui, il s'agissait d'un statisticien qui se servait de ses connaissances et de l'informatique (chose encore rare à l'époque) pour l'analyse des langues. Il est donc tout à fait plausible qu'il se soit intéressé de près au cas Marc Liblin.
La rencontre n'était pas chronométrée comme celle à Paris et l'interview d'étude dura trois jours. On déboucha sur une reconnaissance positive : feu vert fut donné pour que soit bouclé le dossier de recherche assujetti à notre départ vers l'Ile de Rapa où séjournait Teraimaeva Make.
On n'en sera pas malheureusement davantage sur les conclusions de cette étude car Jean Baudot est décédé il y a une vingtaine d'années.
Je devenais un vacataire officiel de l'Association, subventionné pendant un an, chargé de poursuivre l'Etude et la Femme que j'aimais jusqu'auprès d'un Père qui comprendrait encore mieux le langage de cette union.
Mérétuini, quant à elle, donnait une voie royale à son retour : La Présidence de la République et le vice-président de Tahiti, Francis Sanford, la rapatriaient…
Nous primes le même avion et arrivâmes sur Rapa, fin avril 1982.
En 1982 Mitterrand venait d'être élu. On connait son penchant pour l'ésotérisme. Aurait-il été sensible à l'histoire de Mérétuini et de Marc ? Voilà une information étonnante à vérifier et à creuser.
L'homme araignée
La rencontre du Patriarche des Make, - dernier des trois Rapa de sa génération à avoir voulu parcourir l'ancienne valeur culturelle -, fut à la hauteur de notre voyage, déjà pour tous les sentiments qu'y s'y exprimaient, ensuite pour la certitude qui apparaissait du bien fondé de l'étude de cet homme. Peu de temps après, pourtant, à la suite d'une séance de comparaison symbolique de nos conceptions communes, le Sage décida de couper court à toutes recherches à ses côtés, disant qu'il fallait fermer là un monde inaccessible de par les difficultés de son accès.
Là encore, à quel monde inaccessible Marc fait-il référence ? Teraimaeva le “Sage” semblait détenteur d'une tradition culturelle ancienne, attachée à cette langue parlée par Marc : le vieux rapa évoqué par Alex du Prel dans son article sur l'Einstein de Rapa.
Sous l'impact de ce que je pensais alors représenter un véritable suicide intellectuel, je tentai avec l'aide sur le terrain d'une Mérétuini qui revivait comme un poisson revenu à son bocal, de retrouver des compétences aussi spécifiques que celles entrevues chez Teraimaeva, dont la haute capacité d'un langage “résurgeant”. Ce fut l'échec ! De plus, mes tentatives d'interprétations linguistiques soulevaient dans le milieu à cette époque très fermée de Rapa, les rumeurs… d'un dialogue avec les anciens et leur esprit. Domaine sensible où s'exerce facilement tout rejet d'éradication.
Comment pouvait-on parler d'une même langue que les ancêtres morts sans avoir vécu parmi ceux-ci ? Qui était le popa'a ? Danger du retour en fils prodigue. Je fus mis sur un bateau quasi manu militari sous l'unique prétexte de l'inconnu forcément étranger. Si, sur le moment très isolé, je vécus douloureusement la situation, je sais que j'eus ainsi la proposition d'une chance par les Rapa. Celle de revenir, satisfaire à l'épreuve de force traditionnelle qui permet d'être admis comme participant dans un milieu dont l'équilibre fragile doit se gérer.
Jusqu'à présent, aucun auteur n'avait évoqué cet exil forcé. Marc semble avoir accepté cela comme un rite d'admission dans une micro-société auquel un étranger se doit de respecter les règles.
L'autre chance, la plus grande, fut que Mérétuini choisit de me suivre dans cet exil momentané. Elle s'avouait mon épouse devant sa Communauté et cela se traduisit par le mariage, dernier et premier de l'année 1982, le 31 décembre, dès notre retour sur l'île.
Si la première fois, je m'étais présenté comme accueilli par la famille Make, à cette deuxième arrivée, j'étais nanti d'une autorisation officielle de recherche délivrée par le haut-commissariat, ce qui me paraissait tout de même superflu pour interroger ma propre femme.
Mais, j'attendais qu'on me demanda la production de ces papiers qui validaient une situation bien étrange à mes yeux cette fois-ci. Il n'en fut rien, l'accueil était familial, j'avais satisfait aux cérémonies du test d'opiniâtreté et de résistance qui me permettraient de vivre la Communauté insulaire.
Avec Mérétuini, notre position n'était pourtant pas “claire”: une obligation d'immersion et de retour partiel aux conditions de vie des ancêtres colonisateurs de Rapa, principe prévu par nos Amis expérimentalistes de Rennes-, nous décalait d'une société devenue villageoise.
De nouveau Marc évoque le lien qui l'unit par cette langue à une société ancienne, au mode différent des Rapa des années 80.
Durant six mois, aux côtés d'une Mérétuini radieuse de revivre sa saine enfance, je dépéris de ne manger que racines et coeurs de fougères, poissons encore vivants déchirés avec les dents, akaikai frémissants sous la dent, bananes vertes salées à l'eau de mer… Je n'acquis pas la stature d'un homme de chez elle, mais, Mérétuini me considéra comme une Mère, dès lors qu'elle dût me soigner de mes inanitions de plus en plus fréquentes.
Débarrassé de la dysenterie, regonflé à la popoi ce fut une nouvelle tentative pour comprendre la vieille condition Rapa. Fini le squat des grottes humides du littoral que nous tapissions d'herbe pour le couchage. Nous nous attaquâmes durant un an à la vie des “forts”, des Pare propres à Rapa dont les reliefs tournementent encore les pitons de l'ile.
La popoi est la pâte fermentée du fruit du taro. En revanche je n'ai pas trouvé la signification de ce que sont ces “akaikai” frémissants sous la dent.
Quand à ces “forts”, ces “Pare propres à Rapa”, si Marc y a consacré un an de sa vie, c'est un sujet qui mérite d'être étudié de près.
Toujours aussi épanouie, Mérétuini m'y appris l'importance du portage obligé de la moindre des choses, du bois et de l'eau, des feuilles indispensables et des nourritures toujours en surcharge. Elle m'apprit que le vide n'existait pas quand il ne fallait choisir que des chemins verticaux. Les quelques Rapa qui nous croisèrent dans nos incessants déplacements sommitaux, s'ils ne disaient pas leur admiration évidente pour le retour aux sources de mon épouse, ne manquaient pas des discuter avec elle du kopitoro tangata… l'homme araignée qui la suivait : je pratiquais en effet assez souvent la marche à quatre pattes, sujet au vertige et effondré sous le portage imposé.
Nous avions notre établissement dans les ruines d'une station météo en altitude accolée au fort de Tevaitau. La présence des nuages autour de nous, irradiés par les soleils montants et descendants donnait à nos efforts continus de survivance, la récompense d'un paradis mérité. Mais, le paradis, il restait dans la vallée, à nos pieds : le village y étendait la quiétude de ses taches partagées, l'attirance de rencontres qu'on ne faisait plus au ciel, quand celui-ci paraissait dépeuplé avec ses “forteresses” vides. Comme beaucoup d'anges, la chute nous tenta.
Ancienne station météo (© Photo Jean Krausse)
Ancienne station météo (© Photo Jean Krausse)
Quand nous revenions sporadiquement de nos “expérimentations”, l'accueil généreux que nous prodiguaient depuis le début Daniel, notre tia'au, et le reste de la famille Make qu'il assemblait, restait la source de départs de plus en plus difficiles.
Avec l'aide de Daniel, j'obtins en 1983 un poste de secrétariat de mairie qui nous sédentarisa vite. La naissance de nos enfants fixa définitivement cette position villageoise, et durant sept ans, j'appris les arcanes et les règles du jeu de la vie communautaire à Rapa.
Qui est Daniel ? Vit-il encore dans l'île ?
Marc et Mérétuini ont bien eu plusieurs enfants comme le révélait Alex W. Du Prel dans son article.
Le poste “charnière” que j'occupais me permis de vivre plus lentement, mais avec des résultats de plus en plus probants, l'espèce de queste dont j'accompagne encore aujourd'hui Mérétuini.
Maintenant, je sais qu'il nous faudra bientôt repartir.
J'ai la sensation d'avoir assimilé le message tout en non-dits laissé par Téraimaeva et vécu jusqu'à celui-ci -au-delà de nos morts qui ne nous sépareront pas-, la lecture d'une autre histoire que ses descendants directs prolongent déjà.
En somme, je dois suivre Mérétuini et les siens, nous sommes sur le front de la plus belle aventure que l'on puisse espérer… dans tous les domaines…
L'indigène se tut.
Le journaliste qui écoutait depuis longtemps, fit suite à cette fin rêveuse d'une histoire si personnelle, hasardeuse et pourtant si logiquement familiale.
- Le navire repart demain, en une nuit, ne voudrais-tu pas me faire comprendre cette génération Make, peut-être simplement de Rapa, à laquelle tu donnes tant de qualités, même à l'insu de certains de ses intéressés ?
Simplement de Rapa ? Cela signifie-t-il que cette famille viendrait d'une autre île ? Rapa Nui ? Y-aurait-il un lien avec la divinité Make-Make de l'île de Pâques, figurée par un homme à tête d'oiseau ? Des hypothèses qu'il faudra évidemment vérifier et creuser si elles se révèlent exactes.
L'indigène continuait le rêve des découvertes, le besoin de partager, de rapporter.
Il répondit son accord sans autre forme : le magnétophone n'existait plus devant lui, les dernières réticences avaient disparu.
- De toutes façons, la lune a toujours été l'amie des connaissances. dit-il. Il paraissait reposé par son précédent discours, allégé, rassuré par la libération de ses premières confidences.
Et le récit dans la nuit commença pour tous les deux, ils devinrent des haerepo malgré eux…
Marc LIBLIN
Rapa iti, îles Australes
Haerepo signifie promeneurs nocturnes
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Eric Viennot

Journal d'enquête sur le destin hors du commun de Marc Liblin.
Quand la réalité dépasse parfois la fiction…
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