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#16 | L'indigène - Partie 1

L'homme qui rêvait dans une langue inconnue
#16 | L'indigène - Partie 1
Par Eric Viennot • Numéro #16 • Consulter en ligne
Nous poursuivons la publication de l'article que Marc Liblin écrivit en 1995 pour le magazine Tahiti Pacifique.
Dans l'épisode précédent, Marc relatait les circonstances de sa rencontre avec Alex W. du Prel. On imagine aisément ce que fut cette rencontre entre deux personnages aux destins aussi exceptionnels. Elle se termina tard dans la nuit.
D'abord un peu méfiant, Marc finit par se confier complètement à son interlocuteur.
J'ai choisi de vous laisser le texte dans son intégralité, car il est précieux. Nous n'avions pour l'instant que la version racontée par Alex du Prel (reprise ensuite par Jean Guillin ou Judith Schalansky). Etant donné sa longueur, j'ai préféré le découper en deux parties : la première évoque sa vie jusqu'à son départ à Rapa, la seconde relatera son arrivée, puis sa quête dans l'île.

Crépuscule à Rapa  (© Photo Jaume Bartroli)
Crépuscule à Rapa (© Photo Jaume Bartroli)
Il y a “longtemps”, - depuis ma jeunesse - j'avais en ma possession un modèle de langage si particulier que son étude tout à la fois me hantait et me paraissait impossible.
On notera que Marc ne précise pas ici comment lui est venu ce langage.
A l'image des personnages d'Umberto Eco, d'incessantes recherches personnelles pas spécialement linguistiques, m'avaient promené dans de nombreux milieux que j'essayais de comprendre à travers une lecture “tous azimuts” qui occupait la majeure partie de mes nuits.
Encore Umberto Eco…
Mes activités visibles, économiques et sociales, restaient à l'instar de la pérégrination intellectuelle, me plaçant directement auprès de décideurs dans des entreprises en difficulté à reconcevoir. Mais sur le fond, ces mêmes activités ne pouvaient me donner la satisfaction d'espérances qui m'apparaissaient de plus en plus différentes. Et ce fut la rupture avec la mode de vie qui m'hébergeait ! … Sous le boutoir des choses, il me fallut le courage de l'abandon de tout un pan de vie, rejoignant la société des pensées “gratuites” qui déjà m'abritaient.
Le mot rupture confirme les propos de son cousin Pierre Liblin. Marc n'était pas fait pour diriger des entreprises, encore moins des entreprises en difficulté, surtout en menant une quête mystique qui occupait ses nuits.
Il confirme ici que cette quête a commencé très tôt, à travers des lectures “tous azimuts”. Ses recherches dépassaient donc le simple domaine de la linguistique.
Réutiliser les connaissances formelles tirées de mes recherches antérieures aurait été positif, cela aurait été un gage d'ancrage consenti, une réinsertion rapide et une reconnaissance rentable. Mais sans faillir, vivait toujours en moi l'appel de la découverte dont je tenais les indices sous la forme du langage dont j'ai parlé. Ces indices, c'était une véritable carte de Piri Reiss, c'était déjà en soi un Nouveau Monde.
Ce passage est un peu obscur. Je le comprends comme la possibilité d'une reconversion, rendue possible par l'acquisition de ses nombreuses connaissances. Cette reconversion lui aurait permis de poursuivre une vie paisible, mais l'appel du large a été le plus fort.
La référence à la carte de Piri Reiss montre que Marc se passionnait pour les mystères archéologiques. Cette carte, dont il ne reste qu'un fragment, fut découverte en 1929 lors de la restauration du Palais de Topkapi d'Istanbul. Datée du début du XVIème siècle, elle détaille la côte sud-américaine, découverte à la même période. Cette carte a excité l'imagination de beaucoup de monde car, selon certaines théories, elle montrerait nettement les contours du continent antarctique découvert officiellement deux siècles plus tard en 1818 !
Carte de Piri Reiss (XVI ème siècle ?). En haut la côte ouest africaine. En bas la côte sud américaine avec, dans son prolongement, ce qui pourraient être les contours de l'Antarctique.
Carte de Piri Reiss (XVI ème siècle ?). En haut la côte ouest africaine. En bas la côte sud américaine avec, dans son prolongement, ce qui pourraient être les contours de l'Antarctique.
Marc poursuit en racontant ses années difficiles en Bretagne puis sa rencontre avec un certain J.M.V, dont nous n'avions jamais entendu parlé auparavant.
Mes pensées, si généreuses à ma tête, ne l'étaient pas pour mon corps : malgré l'aide essentielle sous la forme d'un emploi prodigué rapidement par un Ami, les souliers percés et fourrés de papier pour combattre le froid, je dus faire parfois les poubelles de quelques restaurants, dont l'un universitaire, à Beaulieu. A cet endroit, je mangeais “ce qu'il restait des intellectuels” de l'U.E.R.
 Ce fut ma chance, non parce que cela me rendit plus intelligent, mais parce que j'y découvris J.M.V, un universitaire qui m'offrit un jour le papier de sa nappe de table. Tous deux nous y couchâmes des hypothèses et des algorithmes abordés seulement en recherche fondamentale et qu'embellissaient les taches de graisse ou de tomate qui les ponctuaient. L'un et l'autre, nous étions très étonnés de découvrir une telle identité de connaissance, acquise dans des conditions totalement différentes. Nous parlâmes de surdotation, de la misère souvent commune à ces cas et de moyens d'y faire face. Par de là l'Université, J.M.V n'avait pu trouver un havre à la hauteur de son brillant esprit qu'auprès d'une Association reconnue de chercheurs pluridisciplinaires rennais, Il m'adressa à son Président… Pour moi, l'hiver finissait ainsi : je pus enfin exposer devant des scientifiques éminents et attentifs, les conceptions inusitées que j'avais tirées d'un parcours spécifique, et par là même, celles de liens que j'entrevoyais dans la compréhension d'une langue dont je tenais les éléments intacts.
Ce J.M.V semble avoir été un soutien précieux pour Marc durant cette période. Qui est-il ? Peut-être que Gérard Colin pourra nous renseigner ?
Après six mois de débriefing, je fus admis au sein de cette Association. Pendant plus d'une année, dégagé de tout soucis, j'eus ensuite l'exceptionnelle chance de pouvoir repenser et stabiliser formellement mes hypothèses. Egalement, j'avais toute latitude d'aller chasser sur le terrain le fameux langage que je poursuivais toujours, très soutenu par une aide plus que généreuse de mon Mentor dans le groupe, le Dr. G.C. Ensemble, nous fîmes la rencontre systématique de linguistes et d'érudits de tous bords. En général, on nous répondait que les sons présentés s'apparentaient à une langue Mère archaïque moyen-orientale ou orientale, aujourd'hui morte. L'araméen en aurait été proche. Souffis, Rooms, etc, ressentaient un sens à cette glossolalie qu'ils traduisaient très symboliquement à partir des bases les plus anciennes de leur Tradition. Manifestement, une ‘translation" plus affinée fut donnée par un Chinois qui prétendait qu'il s'agissait là d'un dialecte désormais perdu, pratiqué encore 50 ans auparavant du côté des sous-plateaux du Tibet, loin derrière Formose. L'absence de succès rationnel, faute de critères de vérification, confina bientôt cette recherche au rang d'une marotte qui devait s'éteindre d'elle-même. C'en était fini des visites aux mandarins et le merveilleux pouvait entrer en scène.
L'idée d'une langue Mère, (ancrée en quelque sorte dans nos gènes), ne pouvait que séduire un homme chez qui cette langue serait apparue de manière inconsciente à travers les rêves. Mais cette idée de langue originelle, de laquelle découleraient toutes les autres langues, ne fait pas l'unanimité chez les linguistes.
On notera que Marc prend soin, dans son texte, de nommer Gérard Colin avec ses initiales. Peut-être pour lui éviter des ennuis avec le Conseil de l'Ordre, qu'il finira toutefois par avoir plus tard…
Marc poursuit :
La fréquentation des bars n'étant pas l'ennemie du chercheur, à L'Aquarium, un estaminet de Rennes, je fis un jour, un “solo” de langage non identifié devant un aréopage de Tunisiens qui ne buvaient pas que du café. Sur des indications fumeuses, je les supposais détenir une clé. Malgré le brouhaha, le barman semblait n'écouter plus que nous, très attentif à ce dont je me faisais l'écho. Il nous rejoignit, délaissant tout travail, et comme il avait suivi la discussion, il alla directement aux faits : J'ai déjà entendu parler de cette façon. c'était sur une île du Pacifique, à Rapa. Je ne peux donner plus de renseignements, je ne pratique pas cette langue, mais il faut voir Mérétuini Make, elle habite dans la ZUP.
- Elle vient de là-bas, j'ai son adresse. Elle est seule, et peut-être que ?…
Je n'ai pas retrouvé l'Aquarium à Rennes. Il a dû disparaitre ou changer de nom.
Marc poursuit en racontant sa rencontre avec Mérétuini.
Le ton de la confidence, l'endroit, rendaient le renseignement bien aléatoire. Et puis comment aborder seul une femme isolée sur des prétextes de langue ? Par avance, c'était la méprise. Hors de question aussi d'envoyer un groupe savant à cette inconnue : aurait-elle été attirée à coup sûr dans le cas où son discours nous aurait été essentiel ?
Alors, j'attendis la bonne heure, puisque je savais le lieu.
Septembre 80. Charlie, Tahitien rencontré, cherchait désespérément de l'aide. Pas de travail, pas d'hébergement, un monde étranger : avec de la chance, un emploi fut trouvé, mais il fallait aussi une chambre. De cette impasse, émergea enfin la meilleure des résolutions pour tous les deux, tirée des souvenirs de L'Aquarium :      
-  On va chez Mérétuini Make, c'est une Polynésienne, elle dépannera forcément un autre Polynésien…
Nous fûmes vite devant la bonne porte. Charlie, trop anxieux, refusait de faire les premiers pas. Il resta sur le trottoir. Il me fallut avancer seul vers la femme qui apparut, figée et silencieuse, attendant de comprendre le pourquoi d'une visite aussi bizarre et peu hardie.
Ce qu'il y a eu en moi à cet instant, je l'ignore. Mais, sans aucun préambule, j'adressai à la statue qui nous faisait face, le flot des paroles de cet autre langage que mes recherches passées infructueuses avaient tant contenu. Et la statue répondit du même parler…
Le choc m'immobilisa, je ne savais pas que le rêve avait ses réalités. J'étais devant cette femme comme un païen crédule, avec une sorte de prière informelle qui s'exauçait, cependant impossible à assimiler devant les fossés d'une magie positivement exercée. Dans cette rencontre, semblait s'être écartée toute gauloiserie pour que le ciel me tomba sur la tête !
Oublié, Charlie qui se désolait à quelques mètres de ne toujours pas savoir son avenir immédiat !
Oubliée, l'errance d'un chemin à travers tant d'années pour entendre une Parole !
Oublié, tout ! Mérétuini, 'Humerehiti-tui-nei", - soit grandement louée ce qui rattache à travers -, se tenait droite à la porte du Nouveau Monde, sur le pas d'une ancienne ou nouvelle conscience qui n'avait pas disparu. Nous étions deux dans cette unité.
Ce passage est fort. Après tant d'années de recherche, Marc entend pour la première fois une personne parler “sa” langue ! On imagine combien cet instant a dû être marquant pour lui, ce qui explique sa façon de le relater avec une certaine emphase.
Les problèmes de Charlie solutionnés rapidement, place fut laissée aux nombreuses rencontres désormais possibles avec celle qui devint immédiatement l'objet d'une étude “comportementaliste” et psycholinguistique sérieuse. Le recollage de son propre cas et du mien s'agrémentaient pour les scientifiques concernés, d'un apprentissage et d'une acceptation obligés du mode de vie polynésien que Mérétuini maintenait dans son espace.
L'océan et ses îles envahirent l'Association, tandis que m'envahissait celle qui m'attirait pour mieux m'étudier. Dans ses filets, bien formés, me semblait-il, je me débattais courageusement, conscient d'avoir à protéger l'enjeu unique et intellectuel de notre fréquentation. Très platoniquement, - mot difficile à comprendre en Polynésie - . nous promenions avec Mérétuini notre étude réciproque en des lieux communs, dans la forêt de Brocéliante toute proche… et toute hérissée des pierres phalliques dressées là par des Celtes avertis. En déambulant, je parlais, en suivant, elle traduisait.
Marc parlait donc cette langue sans la comprendre. On imagine avec quelle attention frénétique, il a accueilli les traductions que lui donnait Mérétuini.
Et cela devenait une cour galante, un vol nuptial, tant nos deux parlers identiques révélaient une poésie qui nous unissait, nous emmêlait, nous attachait en effaçant le le temps. Sur les “trois tons”, tour à tour se présentaient la force des guerres, la douceur des odes issues de la terre Kara'ea, la grande terre rouge, l'envolée des coeurs dialoguant avec leur surnature. L'émotion nous volait l'un à l'autre, elle nous mettait ailleurs, elle nous préparait déjà à un départ qui ne serait qu'un retour à notre nature, une migration constructrice, notre avenir.
 
 
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Eric Viennot

Journal d'enquête sur le destin hors du commun de Marc Liblin.
Quand la réalité dépasse parfois la fiction…
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