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La "Gestalt Rhétorique"

Weekly newsletter of Jonathan Ph.D.
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Je vous propose un petit post sur ce que j'appelle la Gestalt Rhétorique (je n’en connais pas le véritable nom donc si vous l’avez n’hésitez pas à m’en informer). 
Il s’agit d’une stratégie argumentative qu'on voit régulièrement fleurir lors des débats, et plus particulièrement ceux qui impliquent les tenants de théories alternatives ou opposées au consensus scientifique. Il me semble que cette technique est particulièrement utile lorsqu'il s'agit de défendre un raisonnement dont la consistance et la logique interne est faible. 
L'idée générale de cette stratégie repose sur la tendance spontanée de notre appareil cognitif à associer des éléments isolés en une forme finie et signifiante - comme cet ASCII art par exemple ¯\_(ツ)_/¯ 
Dans le cadre d’un débat impliquant un opposant et un auditoire, cette stratégie consiste pour le débatteur à mettre en lumière des points de repères isolés en faisant valider par l’opposant plusieurs faits d'importance négligeable (souvent au travers d’une question). Le but final de la mise en valeur de cet ensemble de points est d'esquisser implicitement un raisonnement d’apparence logique sans jamais avoir à l'exposer clairement. 
C’est la raison de mon évocation de la Gestalt qui en psychologie à été le courant théorique proposant l’idée d’une tendance de l’esprit à assembler spontanément des éléments isolés en une forme intelligible.

Psychologie de la forme — Wikipédia
Les illustrations visuelles de ce phénomène sont nombreuses comme par exemple l’image suivante dans laquelle le cube que nous percevons n’est jamais explicitement dessiné.
Tout comme dans cette image, il suffit de placer judicieusement les points pour esquisser une forme ayant un sens. Dans le cas argumentatif il suffit de faire valider quelques faits judicieusement choisis pour esquisser spontanément un raisonnement dans l’esprit de l’auditeur. 
Le problème dans ce type de discours autant que dans ces images est que la forme suggérée n’est jamais dessinée, en d’autres termes, elle n’existe pas explicitement. Toute personne qui voudra en vérifier l’existence devra donc d’abord s’attacher à tester la solidité des liens esquissés entre les faits, ce qui est particulièrement coûteux. 
Un exemple fictif simple de ce type de stratégie pourrait-être : 
  • M. A : “Le géant de l’industrie pharmaceutique N a-t-il déjà été épinglé pour fraude et corruption?” 
  • M. B : “oui”
  • M. A : “Vous serez d’accord avec moi que N a un intérêt financier à commercialiser ce traitement”
  • M. B : “oui” 
  • M. A : “N n’a-t-il pas été également impliqué dans le scandale sanitaire X ?”
  • M. B : “oui”
Ici M.A. balise les points permettant de suggérer que comme l’entreprise N a déjà fraudé, qu’elle a déjà été impliquée dans un scandale sanitaire et que la commercialisation de son médicament lui rapporte de l’argent alors elle fraude et dissimule les preuves des effets néfastes de la substance qu’elle commercialise. #TOUTÉLIÉ !!!!!
Pourtant, quand on examine plus en détail les liens qui forment le raisonnement suggéré, plusieurs faiblesses émergent. Par exemple, qu’est-ce qui garantit et prouve que le passé de l’entreprise N concernant la fraude, et les scandales sanitaires auxquels elle est liée seront obligatoirement reproduits dans notre cas ? 
De même, en quoi le fait d’avoir un intérêt commercial dans la vente du médicament assure formellement qu’il se traduira obligatoirement au travers d’une fraude dans laquelle les effets néfastes sont masqués. L’entreprise N pourrait très bien satisfaire son intérêt de manière bien plus pérenne en satisfaisant les conditions de sécurité du médicament. Entre autre parce que satisfaire les conditions de sécurité et rechercher le profit ne sont pas obligatoirement opposés et mutuellement exclusifs. 
De surcroît, rien n’est dit concernant le fait que suite à ces scandales et fraudes les états concernés peuvent avoir mis en place des systèmes de surveillance et de contrôle plus étroits et efficaces. 
Pourquoi donc cette stratégie rhétorique est-elle fréquemment utilisée par les tenants de théories alternatives de type conspirationnistes? Probablement parce que cette stratégie présente plusieurs avantages : 
  1. le cherry picking : qui permet de ne mettre en lumière que des éléments choisis et d'ignorer sans justification les autres possibles (et éventuellement contradictoires) 
  2. l'implicite : qui permet de ne jamais explicitement formuler la théorie. L’auditeur relie spontanément les points ce qui lui donne l'impression de comprendre et résoudre le problème par lui-même. Dans le même temps, celui qui est à l'origine du discours ne peut être attaqué frontalement car il peut toujours se défendre d'avoir énoncé la théorie alternative. Cela évite également de dévoiler à la lumière les faiblesses évidentes des inférences et liens logiques / de causalité qui relient les points mis en lumière.
  3. la validation : qui oblige l'opposant à valider les faits mis sur le devant de la scène (malgré qu'ils soient la plupart du temps totalement négligeables).
  4. la compatibilité avec les mille-feuilles argumentatifs : cette stratégie est particulièrement adaptée aux mille-feuilles parce que ceux-ci sont un large un empilement d'arguments et de faits tous faibles individuellement. En choisissant bien les feuilles qu'on met en avant (i.e. celles qui sont vraies) cela permet à l'auditeur d'esquisser dans son esprit l’impression d'un édifice argumentatif de grande ampleur et solidement étayé sur des faits validés par l'opposant.
Cette stratégie exploite donc une caractéristique de notre système cognitif à des fins d’illusions de raisonnement rationnel.
Comment déjouer cette stratégie ? Je ne peux ici que proposer la première idée qui me vient à l’esprit sans pour autant garantir qu’elle soit efficace. Il s’agit de procéder en 3 étapes : 
1. essayer d’identifier le plus rapidement possible que l'opposant est en train de mettre en oeuvre une stratégie de type gestalt (s'il pose de multiples questions ou s'il cherche à faire valider des faits de faible importance c'est sans doute un bon signe)
2. dès que le schéma rhétorique est détecté, demander à l'opposant d'expliciter à quoi lui servira la réponse à la question qu'il pose. L'idée étant de chercher à le forcer à expliciter les liens qu'il espère suggérer implicitement dans l'esprit des auditeurs.
3. si l’opposant explicite les liens on peut alors s'y attaquer directement. Le cas échéant pousser l’opposant à confirmer qu'il ne veut pas implicitement suggérer un raisonnement pour mieux pouvoir discréditer l'intérêt de la question initiale.
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