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Retour sur « l'affaire » Claas Relotius - Un dimanche à Hambourg #24

Arthur Devriendt
Arthur Devriendt
Moin Moin,
Il y a quelques mois, dans une brocante parisienne, j'ai mis la main sur un livre intitulé sobrement Hambourg. Publié en 1933, il s'agit des souvenirs de voyage de Pierre Mac Orlan, de son vrai nom Pierre Dumarchey. À la page 52 de cet ouvrage richement illustré, j'ai retenu le passage suivant :
Par une journée de pâle et gai soleil sur Hambourg, il est agréable de s'asseoir à la terrasse de l'Alster Pavillon sous un arbre en boule et de contempler ce lac que forme l'Alster au sein même de la cité. Ce lac offre près de deux kilomètres de tour. De belles avenues bordées de maisons opulentes entourent une promenade où les misérables sont privés d'accès.
Il ne s'agit pas du passage le plus beau du livre, qui ne manque pas de qualité littéraire. Mais en insistant sur la beauté d'une partie de la ville tout en n'oubliant pas sa face cachée, ce passage fait écho à ce sentiment qui me lie à la ville sans me faire tomber dans l'illusion de la carte postale. Une approche qui me guide aussi dans l'élaboration de cette newsletter.
Le numéro de cette semaine en fait encore la démonstration. À côté d'une promenade artistique ou d'un salon littéraire, je vous propose notamment de revenir sur l'affaire de tromperie qui secoue le Spiegel depuis plus de deux ans, ou encore sur les inégalités visibles dans la crise du COVID.
Viel Spaß beim Lesen et à dimanche prochain !
Arthur - twitter : @aboketabak / facebook : @undimancheahambourg
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Claas Relotius : « Je dois des réponses »
En décembre 2018 éclatait l’affaire Claas Relotius. Journaliste multi-primé du Spiegel, célèbre hebdomadaire basé à Hambourg, Relotius inventait en réalité ses histoires, falsifiait ses sources et mentait à ses collègues pour écrire ses papiers. Plus de deux ans après ces révélations, il s’exprime pour la première fois dans un entretien publié par la revue Reportagen.
Claas Relotius (Julius Hirtzberger)
Claas Relotius (Julius Hirtzberger)
« La maison est bouleversée. » Les mots qui ouvrent l’éditorial du Spiegel en date du 22 décembre 2018 sont forts. Réputé pour la qualité de ses investigations, envié pour ses mécanismes internes de contrôle – avec un service doté de 80 personnes – le journal de Hambourg est en crise. Quelques jours plus tôt, il publiait des révélations sur son propre reporter Claas Relotius, auteur d’articles « en partie inventés ». Une humiliation sans précédent pour le titre fondé en 1947.
Sous la plume du rédacteur en chef, Ullrich Fichtner, le lecteur est invité à revivre le déroulé des semaines précédentes et la chute du journaliste vedette, arrivé en 2014 comme pigiste, employé en 2017, signataire d'une cinquantaine de textes et promis, dit-on, à monter dans la hiérarchie.
C'est un projet d'article à deux mains qui marque « le début de la fin » de la carrière de Claas Relotius. En octobre 2018, une « caravane » de migrants honduriens est parvenue au Mexique et se dirige vers la frontière étasunienne. La rédaction du Spiegel décide d'envoyer deux journalistes. L’un doit couvrir aux USA les éventuelles milices d’apprentis garde-frontières qui se préparent à l'arrivée des migrants, ce sera Claas Relotius. L’autre, au Mexique, doit aller à la rencontre de ces migrants et raconter leur histoire, ce sera Juan Moreno.
« Jaegers Grenze » : l'article co-écrit par Claas Relotius et Juan Moreno (EPA)
« Jaegers Grenze » : l'article co-écrit par Claas Relotius et Juan Moreno (EPA)
L'article finalisé, et surpris de la rapidité avec laquelle Claas Relotius aurait réussi à pénétrer un de ces groupes paramilitaires, Juan Moreno exprime ses doutes par email le 13 novembre, quelques jours avant la publication. Le documentaliste chargé de la vérification bute également sur certains éléments avancés par Relotius, mais il est bien obligé de croire le reporter quand celui-ci affirme tirer ses informations du terrain.
Ses alertes n'étant pas prises en considération - « il n'a rien de substantiel dans les mains » pense alors le rédacteur en chef - Juan Moreno s'envole le 29 novembre pour les États-Unis, à ses frais. Sur place, il ne mettra pas longtemps à découvrir la tromperie. Non seulement Relotius ne s'y est jamais rendu, mais il n'a jamais échangé avec les personnes figurant dans son article. Sur la base de quelques informations glanées dans la presse, il a transformé leur identité, leur description physique et inventé une histoire.
Début décembre, Juan Moreno transmet à la rédaction du Spiegel les témoignages face caméra de ces personnes. À Berlin, Claas Relotius vit son dernier moment de gloire. Sur la scène du théâtre Tipi am Kanzleramt, il reçoit le prestigieux prix allemand du meilleur reportage – pour la quatrième fois dans son jeune parcours. Quelques jours plus tard, Relotius est confronté aux informations de Moreno, qu'il rejette en bloc. Pour sa défense, il produit un email censé prouver son séjour et ses rencontres sur place. Une vérification du service informatique du journal montrera la manipulation. Après s'être ouvert auprès de sa supérieure Özlem Gezer, il reconnaît finalement les faits le 13 décembre, chez Ullrich Fichtner.
Claas Relotius lors de la remise du prix du meilleur reportage en décembre 2018
Claas Relotius lors de la remise du prix du meilleur reportage en décembre 2018
La raison avancée alors par Claas Relotius ? « La peur d’échouer ». « La pression, de ne pas avoir le droit d'échouer, était d’autant plus forte que je rencontrais le succès » indique-t-il. Avant d'ajouter : « Je suis malade et je dois maintenant me faire aider ». Une dimension personnelle qui n'en fait pas oublier l'échec d'un journal à empêcher ces dérives. Dès l'affaire rendue publique, nombreux sont ceux qui s'interrogent sur le « système » qui a rendu cette affaire possible. À l'image de Übermedien – équivalent teuton d'Arrêt sur images – ou de Giovanni di Lorenzo, rédacteur en chef de l'autre journal de Hambourg, le Zeit. Invité par le Spiegel, il s'interroge sur le rôle de la rédaction et sur la forme même du genre du reportage.
Au sein du journal, une commission est mise en place pour tenter de faire la lumière sur cet échec : « comment a-t-il pu être possible que ni la rédaction ni le service documentaire ne découvrent [ces] falsifications ? » Publié au mois de mai 2019 et long de 16 pages denses, le rapport final montre notamment les méthodes employées au quotidien par Relotius pour déjouer les contrôles : orienter le service de contrôle sur des aspects secondaires, refuser la publication de lettres de lecteurs critiques, rejeter les propositions de traduction pour l’édition internationale du journal.
Au-delà de ces stratégies, le rapport pointe également la responsabilité des supérieurs de Claas Relotius. S'ils n'ont pas soutenu activement le journaliste dans son entreprise, la « confiance absolue » qu'ils ont placé en lui, teintée d’« émerveillement », a retardé considérablement la prise de conscience. Et empêché de prendre au sérieux les signaux qui se multipliaient depuis plusieurs années déjà. Comme ce tweet de Michele Anderson, habitante de Fergus Falls dans le Minnesota, ville à laquelle Relotius avait consacré un article, totalement inventé, en mars 2017 :
Michele Anderson
@readwriteradio @claasrelotius @DerSPIEGEL I live in Fergus. We're wondering why he spent time here if he was just going to write fiction. Hilarious, insulting excuse for journalism.
Une attitude de la chefferie qui a aussi freiné l'écoute des alertes de Juan Moreno. Alors qu'il présente le résultat de ses vérifications aux États-Unis, Fichtner reproche à Moreno de « prendre partie » et sous-entend qu’il aurait pu proposer quelque chose en échange de ces témoignages. Dans un livre publié en septembre 2019, Juan Moreno écrit : « Mon soupçon n’a pas été écouté. Il ne pouvait être vrai parce qu’il mettait tout en danger, leur carrière personnelle comme la construction même du service. »
Un service ciblé par le rapport de la commission interne du Spiegel. Intégré à la rédaction depuis la fin du magazine Spiegel Reporter en 2001, le service « Société », dédié aux reportages et où travaillait Claas Relotius, a toujours bénéficié d'un statut à part. Rebaptisé « Reporter », il perdra, après la publication du rapport, ses pages attitrées et passera sous la direction d'Özlemn Gezer, celle qui avait fait parler Relotius la première. Le rédacteur en chef, Ullrich Fichtner, et le responsable du service de documentation, André Geicke, seront eux invités à quitter le journal.
Si le rapport de la commission s'en tient à la figure de l'imposteur ou du falsificateur pour qualifier « l'œuvre » de Relotius, Juan Moreno emploie lui le terme d'imposteur. Déployant un « système, appris et perfectionné déjà à l’école de journalisme », Relotius avait réussi à « nous [donner] tout ce que nous voulions : nous, lecteurs, jurys » écrit-il. Dans un paysage journalistique en crise, les histoires parfaites, émotionnelles et bien tournées de Relotius apparaissaient comme une « promesse » de survie, selon Juan Moreno. « Des destins magnifiques, de la pertinence et la confirmation de l’avis dominant […] assurent la célébrité. C’était le système Relotius. »
Le siège du journal « Der Spiegel » à Hambourg (AD)
Le siège du journal « Der Spiegel » à Hambourg (AD)
Une image dans laquelle ne se retrouve pas Claas Relotius lui-même. Alors qu'il avait refusé de répondre aux questions de la commission, décliné les multiples demandes d'interview et éconduit les journalistes qui tentaient de venir à sa rencontre, Claas Relotius s'est enfin exprimé sur l'affaire plus de deux ans après les révélations, dans une interview publiée cette semaine par la revue suisse Reportagen.
Aux journalistes qui ont pu consulter son dossier médical et qui lui posent plus de 90 questions (!), Claas Relotius évacue rapidement la thèse de Moreno : « Je suis ambitieux, mais [je n'ai pas agi] par ambition. » « Si cela avait été une question de prix de journalisme, il aurait suffit que j'invente dans six reportages promis à de tels prix. Pas indistinctement dans 60 et pas avec cette ampleur » précise-t-il.
L'explication est donc à chercher ailleurs, selon lui. Reconnaissant avoir inventé la plupart de ses textes, que ce soit au Spiegel ou ailleurs, il révèle souffrir de psychose, apparue alors qu'il n'était pas encore journaliste. À 19 ans, alors qu'il effectue un service civil auprès d'étudiants handicapés à l’université, il commence à oublier des noms, des horaires. Il se perd sur le campus et est victime de diverses hallucinations. Il découvre l'écriture comme thérapie, et en fera son métier. « J'ai écrit avec cette ferme conviction que cela ne fait pas de différence, dans un reportage, si tout correspond parfaitement à la réalité ou non » souligne-t-il.
Comme les journalistes de la revue Reportagen, on s'interroge souvent à la la lecture de l'interview de Relotius. Peut-on le croire ? Ou qui croire ? À la dernière page de son livre, Juan Moreno racontait l'anecdote suivante. Quelques mois après le scandale, une journaliste du Spiegel contacte Claas Relotius pour une interview. Il décline, indiquant se trouver alors dans une clinique du sud de l’Allemagne. « Le jour suivant, cette collègue rencontre une secrétaire du [journal]. La femme venait de voir à l’instant Relotius sur un vélo. À Hambourg. »
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En octobre 2019, la disco-funk des JEREMIAS trouvait le chemin de ma playlist avec le titre « Alles », présent sur leur premier EP. Cette semaine, les (très) jeunes de Hannovre reviennent avec leur premier album « golden hour » et le single du même nom. Un titre aux accents plus indy et parfait pour passer l'été qui arrive !
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