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"Tu sors tous les jours, t'es folle !?" 🙀

"Tu sors tous les jours, t'es folle !?" 🙀
Par Elsa Fayner • 21 JOURS • NumĂ©ro #5 • Consulter en ligne
La newsletter qui explore nos vies confinées avec tous les sens.

Illustration Sarah Bouillaud
Illustration Sarah Bouillaud
« Non mais t’es folle de sortir chaque jour. Faut plus sortir du tout!» « C’est bon, quand même, je suis seule sur le trottoir à 7h du mat’…» Les consignes ont beau être strictes, elles laissent des marges d’interprétation. Sans être dénuées d’incohérences. Et chacun de s’ériger en détenteur de la bonne version. Comment prenons-nous en ce moment nos décisions ? Qu’est-ce qui fait que nous pouvons passer des jours sans voir personne pour subitement nous retrouver avec dix clients à la biocoop du coin ? 
J'ai de quoi faire du guacamole jusqu'à l'été depuis que je me suis retrouvée devant le bac à avocats sans oser reposer ceux que j'avais tâtés, regardant à droite à gauche comment les autres faisaient. Voilà l'une des pistes d'explication : le mimétisme.
« Nous imitons pour apprendre à parler, à écrire, à manipuler une cuillère et plus tard un outil, à nous comporter socialement, à nous habiller de telle manière, à dire bonjour et merci - et plutôt dans la même langue que notre vis-à-vis. En somme, pour devenir pleinement humains : c’est parce que j’imite l’autre que je me constitue en tant que moi, » explique le Pr Oughourlian dans Le travail qui guérit. Le neuropsychiatre s'inscrit dans les pas du philosophe René Girard, qu'il a rencontré et suivi depuis 1973 et pour qui le désir du même explique nos comportements. Un désir mortel pour la société s’il n’est canalisé par les rites religieux.
Jean-Michel Oughourlian distingue même un « troisième cerveau », qui cohabite avec les deux autres, cognitif et émotionnel. Un cerveau mimétique qui oscille « entre deux attitudes d’apparence contradictoire : l’empathie, quand je considère l’autre comme un modèle, ou le rejet quand l’autre devient à mes yeux un rival, voire un obstacle à l’accomplissement de mon désir ». Entre Darwin et Propotkine.
La découverte des neurones miroirs par Giacomo Rizzolatti et son équipe à Parme en 1995 est venue nourrir cette théorie : on sait désormais qu’il suffit que vous regardiez quelqu’un remplir un verre d’eau, le porter à ses lèvres, boire, pour que dans votre cerveau les mêmes zones s’allument que dans le sien.
Avec une nuance : le cerveau d’une pianiste qui assiste à un concert sera très réactif. En revanche, il ne se passera pas grand chose chez quelqu’un d’étranger au piano. L’effet miroir est d’autant plus stimulé que l'autre peut être un modèle. Et un rival potentiel.
« Sous l’Ancien Régime, il ne serait venu à l’idée d’aucun marchand du Tiers Etats de revendiquer les droits d’un noble. Ces derniers n’étaient pas vécus comme modèles, ils étaient juste différents », donne Oughourlian en exemple dans Notre cerveau n’a pas fini de nous étonner. « Alors qu’aujourd’hui, les privilégiés apparaissent tous comme des modèles, donc des rivaux. »
Ce qui pourrait expliquer la ruée sur le papier toilette. Le match France-Italie. Maison-appartement. CDI-indépendants.
Or « si je parviens à désamorcer la spirale violente qui me pousse à transformer mon modèle en rival ou en obstacle, mon intelligence mimétique va devenir synonyme de sagesse, » encourage le médecin. « Parmi les moutons de Panurge, il faut bien qu'il y en ai un qui se redresse sur ses pattes arrière pour voir où nous allons. »
— Elsa Fayner
Illustration Sarah Bouillaud.
Illustration Sarah Bouillaud.
Deux minutes de plus
Catherine Sabbah spécialiste du logement, scrute nos intérieurs.
«Le mur a beaucoup fait pour l’homme. Par son épaisseur et sa résistance, il l’a protégé de la destruction. Mais bientôt la volonté de regarder au dehors a poussé l’homme à faire un trou dans ce mur,» écrit l’architecte Louis Kahn. Ouvrant une brèche dans la structure, la fenêtre fragilise l’édifice tout en lui offrant une fonction.
La transparence ouvre des perspectives, une vue ou, comme dans l’architecture japonaise, s’arrange pour mettre en scène l’extérieur, à l’intérieur, en encadrant un tableau naturel qui change avec les saisons.
Ces jours-ci la fenêtre retrouve ses fonctions : ventilation naturelle prônée par le courant hygiéniste des années 20 ; mesure du temps qui passe à l’aune de la luminosité, et… contrôle social : les va-et-vient de lumières et les ombres chinoises disent qui n’est pas là et révèlent les rythmes de vie de nos voisins.
Vitres entièrement dégagées au nord de l'Europe, grande ouvertes, à l’anglaise dit-on, les battants dirigés vers l’extérieur pour capter le moindre rayon. L’ouverture à la française se fait vers l’intérieur déjà dissimulé par l’épaisseur du mur. Encore plus au sud, les moucharabieh diffusent une douce lumière filtrée par la dentelle de pierre ou de bois qui permet surtout de voir sans être vu, tout comme les jalousies. Les réglementations sur le climat ont rajouté une dimension moins poétique aux fenêtres. Considérées comme des zones de déperdition d’énergie, elles ont tendance à rétrécir, comme les pièces qu’elles éclairent. Et à devenir les meurtrières d’une architecture généreuse.
— Catherine Sabbah
Jusqu'Ă  plus d'heure
Sylvie Bagarie, grande lectrice, partage ses découvertes.
Comment parler de ce livre ? C’est une histoire racontée par un gecko (sorte de lézard des pays chauds qui craint le jour et sort la nuit).
Ou : Félix Ventura, bouquiniste albinos à Luanda, en Angola, crée de faux passés qu’il vend aux nouveaux riches de la guerre révolutionnaire.
Ou : quel est le lien qui existe entre le photographe, rebaptisé José Buchmann par Félix, qui a traversé toutes les guerres, et la jeune femme, Angela Lùcia qui ne photographie que la lumière dans le monde entier ?
Comment le fait de donner un nom et un passé à quelqu’un peut-il modifier son comportement et donc sa vie ? « J’étudie depuis plusieurs semaines José Buchmann… Ce n’est plus l’homme qui est entré dans cette maison il y a six ou sept mois. Quelque chose, qui relève de la nature puissante des métamorphoses, opère en son for intérieur. » Le passé que Félix invente à ses personnages sur leur demande devient finalement leur vraie vie ; ils finissent par y croire. « Nous avons tendance à nous approprier les souvenirs des autres, y compris ceux qui sont fictifs ».
Décidément, je n’arrive pas à résumer ce livre. Il y est question de mémoire, de miroirs, de rêves, d’animaux humains, d’humains bestiaux… Il y est question d’apparences ; les êtres les plus dangereux ne sont pas toujours ceux qui apparaissent comme tels. Un étranger inquiétant peur devenir un ami, tandis qu’une personne qui a fréquenté la même école que vous peut s’avérer redoutable.
José Eduardo Agualusa conte des bribes de vies, à moins qu’il ne s’agisse de bribes de rêves.
José Eduardo Agualusa, Le marchand de pensées, Editions Métailié.
— Sylvie Bagarie
Un mètre d'écart
La photographe Hélène David part sur la piste de l'homme animal.
#Trace 3 "Sur la piste de l'homme animal". Un taureau et trois raseteurs. Hélène David.
#Trace 3 "Sur la piste de l'homme animal". Un taureau et trois raseteurs. Hélène David.
Le geste est précis et technique. Ni trop profond pour ne pas traverser le derme de l’animal, suffisamment appuyé pour être efficace et rapide. 
Au premier marquage au fer rouge, le « 9 » de « 927 », se produit dans mon corps un fracas. Non pas une révulsion face aux sévices infligés à cet autre être vivant, ce serait trop simple. Mais quelque chose de plus trouble. La scène bouscule le souvenir diffus d’autres marquages humains ou non-humains, peut-être la mémoire de différentes images de stigmates. L’esprit est sidéré puis confus.
Des jeunes filles s’approchent du taureau et posent pour un selfie. Elles et la Bête entravée. Je pénètre dans la petite arène pour m’approcher des raseteurs et les photographier. Dans un espace soudainement concentré, tout rentre dans l’ordre. Qu’ils soient aînés aguerris ou novices, ces hommes vivent par et pour le taureau. Cette mêlée a du sens pour eux. Un rituel est à l'oeuvre ; j'en construis une image.
La photographie documentaire croit au réel, à sa faculté de révéler nos forces contradictoires. Ce jour là, au marais du Vigueirat, j’ai dû accepter d’être ébranlée, de sortir d’une protection de soi pour accéder à une autre dimension du réel, un merveilleux qui va de la grâce à l’effroi. 
— Hélène David
Par quoi remplacer ... un homme ?
J'attends vos propositions et idées : elsafayner@gmail.com.
Dans le précédent numéro, je vous demandais par quoi remplacer le périph’ bondé :
  • « Par un manège d'autos tamponneuses, Ă  l'arrĂŞt, juste Ă©clairĂ© par la pleine lune. »
  • « Par les photos aĂ©riennes de Paris confinĂ©, rues dĂ©sertes sans voitures. »
  • « Revoir Trafic de Jacques Tati. »
  • « Écouter en boucle la musique que l’on Ă©coutait en boucle sur le periph’ en rentrant le soir, pour patienter, pour faire un break, un espèce de sas entre la vie de boulot et la vie de famille. Pour moi ce serait Dobacaracol, Etrange et Amazone. Un vrai bol d’air. Alors pourquoi pas ce petit bol d’air dans notre vie “en bocal” actuelle ? »
(21 jours) relaie des annonces
L’IDHEAL (Institut Des Hautes Etudes pour l’Action dans le Logement) est un think tank destiné aux professionnels et aux pouvoirs publics, pour tenter d’améliorer la conception des logements . Nous avons mis au point un questionnaire qui vous prendra dix minutes. Il a pour but de récolter des informations sur la manière dont vous êtes installés dans ces moments difficiles et dans quelles conditions vous pouvez (ou pas, ou difficilement) continuer d’exercer votre activité professionnelle, chez vous, ou « au front ». 
Il vous suffit de cliquer ici https://bit.ly/2UhIJ8L.
Les données seront d’autant plus exploitables qu’elles seront massives et viendront de toutes parts, tous milieux, toutes tranches d’âge, tous les coins de France. 
Les informations demandées sont évidemment anonymes et remontent directement vers un serveur, dans les conditions de respect des données personnelles. 
Avez-vous aimé ce numéro ?
Elsa Fayner  •  21 JOURS

pour la réalisation de la newsletter.
Contributrices : Catherine Sabbah, Sylvie Bagarie, Hélène David.

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