⛸️ Souviens-toi l'hiver dernier

#10・
Elsa Fayner  •  21 JOURS
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⛸️ Souviens-toi l'hiver dernier
Par Elsa Fayner • 21 JOURS • Numéro #10 • Consulter en ligne
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Illustration Sarah Bouillaud.
Illustration Sarah Bouillaud.
« Passe sous mes fenêtres ? ;) Je balconise avec des Monde de l'été dernier… » me proposait dimanche un copain voisin. A l’heure qu’il est, il est remonté à juin 2019 dans le journal. « C’est pas mal, tu ne t’embêtes pas à tout lire quand tu connais la fin des histoires. Tu lis les articles de fond. » Le défi sur Facebook consiste en ce moment à poster des photos de soi enfant. Tandis que les sites de généalogie voient leur fréquentation exploser (+ 86% par rapport à début mars me dit-on chez Geneanet). Quand de vieux souvenirs ressurgissent au détour d’une énième journée confinée. Un voyage… Une peau touchée… Un livre… Dans un présent parfois dur à supporter, le passé apporte ses surprises. 
Jean-Claude Espinosa, psychiatre et psychanalyste, reçoit actuellement via Zoom des soignants qui souffrent. Peur et colère dominent. Peur de se contaminer, de contaminer leurs proches ou les malades. Colère contre le manque de moyens. Mais également impossibilité de se projeter dans le futur. « Ils ont besoin d'être rassurés, et de sortir du présent anxiogène qui les affole, » constate le médecin qui a dirigé la Confédération francophone d’hypnose et de thérapies brèves. 
« La mémoire de souvenirs agréables et de situations difficiles qu'ils ont déjà vécues et qu'ils ont su surmonter peut les aider. » L’intérêt est de « rechercher des ressources inconscientes », comme avec cette soignante qui a retrouvé le souvenir d’une patiente venue la remercier après une opération délicate et toutes les sensations qui y étaient associées. Retrouver quels endroits du corps ont réagi. De quelle manière. Chaleur, accélération du coeur, picotement…Avec quelle intensité…  
Replonger dans le passé permet également d’arrêter de ressasser. Ruminer ses angoisses face aux actualités répétitives. Ne voir que le sombre de la situation. Cercle vicieux qui s'emballe. « Nous fonctionnons tous plus ou moins sur le principe plaisir-déplaisir, » explique Espinosa. « Par conséquent, chaque fois qu'il y a plaisir, notre cerveau réagit. » Et se détourne du déplaisir, étant occupé ailleurs.
Dimanche, je passerai peut-être sous le balcon du copain-voisin. Il s'est plongé dans une vieille méthode Assimil de grec ancien.
— Elsa Fayner
Illustration Sarah Bouillaud.
Illustration Sarah Bouillaud.
Deux minutes de plus
Catherine Sabbah spécialiste du logement, scrute nos intérieurs.
La mer de laine rouge coule sous l’arche, entre les deux immenses piliers surmontés d’un toit de verre sous lequel il peut se glisser sans presque se baisser. Il zigzague dans la forêt, entre les jambes des géants lorsqu’une main surgit. Un léger saut de côté lui permet d’échapper au monstre, et de ressortir de l’autre côté pour s’écrouler essoufflé, mais sauf, sur la rive de bois blond, le parquet. Vitruve développe dans son traité d’architecture, au premier siècle avant notre ère, l’idée de la cabane primitive aux origines de l’architecture : une réalisation naturelle et innée qui compte parmi les besoins primaires et joue un un rôle important de régulation, de préservation de soi et de représentation sociale.
Le premier terrain d’exploration des enfants ne doit pourtant pas grand chose aux architectes. Ils sécurisent les escaliers et les balcons mais ne pensent pas souvent plus loin qu’à dessiner une « petite » chambre, pour les « petits » humains dont la grande imagination n’a finalement pas besoin de plus pour bâtir un monde à l’intérieur. Cet univers commence par s’élargir, du lit à barreaux, au tapis, à la chambre, puis à une autre pièce, jusqu’au moindre recoin, peut-être ignoré des parents. La découverte des murs et de la limite sonne le début du rétrécissement. La taille des meubles diminue au fur et à mesure que grimpent les petits traits dans le mur, la toise, si douloureuse à laisser lorsque l’on déménage. 
Quand elle n’est pas gravée, la mémoire de l’espace n’est pas très fiable. Des années après, « La maison où l’on a grandi » est parfois faite du baroque patchwork de quatre ou cinq intérieurs. Elle nous parait plus petite, surtout la porte d’entrée
La même magie domestique opère sur des souvenirs tout aussi construits mais moins tangibles. Des rites festifs dont on oublie qu’ils finissaient toujours en disputes, du rythme quotidien des départs des parents ou de l’arrivée, une fois mais pour de bon, d’un frère ou d’une soeur. Des moments fixés en images mentales, reproduction d’une photo que l’on a rendue réelle.
— Catherine Sabbah
Jusqu'à plus d'heure
Sylvie Bagarie, grande lectrice, partage ses découvertes.
Jorge Semprun avait 20 ans lorsqu’il a été arrêté, sur dénonciation. Espagnol de naissance, exilé en France, étudiant du lycée d’Henri IV, lauréat du concours général de philosophie, il s’était engagé dans la résistance communiste.
Il découvre à Buchenwald ce que c’est que de vivre sa mort, d’être traversé par elle. Pourtant pendant les 18 mois passés dans le camp, il ne connait pas une minute d’angoisse, porté par une insatiable curiosité. C’est en rentrant en France après sa libération qu’il est envahi par « l’angoisse la plus nue ».
Très vite il tente d’écrire mais il n’y parvient pas. L’écriture l’entraine vers la mort. Alors que Primo Levi avait trouvé là de quoi apaiser sa mémoire, Jorge Semprun ne parvient à vivre qu’au prix d’une amnésie volontaire. « La vie était encore vivable. Il suffisait d’oublier, de la décider avec détermination, brutalement. Le choix était simple : l’écriture ou la vie. »
Pourtant, il est aussi des cas ou la mémoire est un baume. Il raconte, dans des pages bouleversantes, la mort de son ami et ancien professeur, le sociologue Maurice Halbwachs : « Je lui parlais de ses cours à la Sorbonne, autrefois. Ailleurs, dans une autre vie, la vie. Je lui parlais de son cours sur le potlach. Il souriait, mourant, son regard sur moi, fraternel. »
Finalement, après toute une vie, le 11 avril 1987, jour de la libération de Buchenwald, Jorge Semprun se rend compte qu’il peut enfin écrire à la première personne et raconter. « Malgré les détours, les ruses de l’inconscient, la stratégie de l’oubli ; malgré les fuites en avant et le brouillage du souvenir ; malgré tant de pages déjà écrites pour exorciser cette expérience, la rendre au moins partiellement habitable ; malgré tout cela le passé conservait son éclat de neige et de fumée, comme au premier jour. »
Jorge Semprun, L’écriture ou la vie, Folio
— Sylvie Bagarie
Un mètre d'écart
La photographe Hélène David part sur la piste de l'homme animal.
L'attelage. 2005. Hélène David.
L'attelage. 2005. Hélène David.
Ce qui reste de cette image est un son, ou plutôt un silence. Le sillon feutré du traîneau sur la banquise, après une cacophonie. 
En novembre 2005, à Shishmaref, Alaska, une meute jappe tout ce qu’elle peut pour aller travailler. Koozie Ningeucook empoigne chaque chien fermement. D’abord les endurants, puis les sprinteurs. L’attelage est prêt, Koozie dégage le pieu qui bloque le traîneau. Nous sommes littéralement propulsés dans l’espace arctique.
Ce monde n’est plus. Les Inupiaks de Shishmaref attendent un hypothétique déménagement. Seraient-ils devenus leurs propres archives ? Malgré le sentiment de perte et la tentation nostalgique, je désapprouve l’option toujours vivace, dans les médias contemporains, de jouir du constat de la désolation. De l’esthétique du chaos et de la dramaturgie de la morbidité. Heureusement, d’autres voix se font entendre. Aurélien Barrau, astrophysicien, nous interpelle dans une interview sur France Inter réalisée par Camille Crosnier : « Merde, en une semaine, on s'est rendu compte que tout ce qui était réputé impossible a lieu! Alors souhaitons nous du possible ! Le philosophe Gilles Deleuze disait “Du possible, sinon j’étouffe !” On se souhaite une épiphanie d’étrange ! C'est-à-dire enfin oser inventer quelque chose de nouveau ».  
— Hélène David
Par quoi remplacer... "L'addition, s'il vous plaît !"
J'attends vos propositions et idées : elsafayner@gmail.com.
Dans le précédent numéro, je vous proposais d‘inventer des mots pour décrire nos tracas confinés. Merci pour vos réponses :
  • « Biztournuer : réaliser en tendant sa carte bancaire au crémier qu’on la tient par le milieu au lieu de la tenir du bout des doigts, et qu’on va inévitablement entrer en contact avec ceux du crémier (ça marche également avec l’épicière). »
  • « Véziku : état dans lequel on se trouve lorsque le crémier (ou l’épicière, ça marche également), s’apercevant de notre erreur (cf Biztournuer) ne prend pas la carte bancaire et nous tance pour notre imprudence. »
  • « Ousse véziku : état dans lequel on se trouve lorsque le crémier (ou l’épicière, ça marche également), s’apercevant de notre erreur (cf Biztournuer) ne prend pas la carte bancaire et nous tance pour notre imprudence, et qu’en plus trois clients, respectant la distance réglementaire, nous regardent avec dégoût. »
  • « Confiniaiserie : regarder béatement la grille fermée du jardin public et ne pas cueillir la cerise qui s’offre au bout de la branche (bientôt elles seront mûres).
  • Covidité : avidité à sortir (masqué) tous les jours à la même heure pour aller au même endroit acheter la même chose dont on n'a pas besoin. »
  • « Soucitadelle. On en trouve trace dans ce quatrain d'un poète inconnu du XXIe siècle :
Ne croyez pas, docteur, que j'en prends à mon aise,
Mais cet enfermement va me briser les ailes,
Déjouer les périls sans bouger de sa chaise
Cause trop de tourments et de soucitadelles. »
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Elsa Fayner  •  21 JOURS

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