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« Si l’expression du désir sexuel reste très pulsionnelle... »

« Si l’expression du désir sexuel reste très pulsionnelle... »
Par Elsa Fayner • 21 JOURS • Numéro #6 • Consulter en ligne
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Illustration Sarah Bouillaud.
Illustration Sarah Bouillaud.
Il existe plusieurs figures du désir : celui qui se construit en partie sur le manque. C'est la définition du désir chez Platon. Quand pour Spinoza, le désir est mouvement de vie qui anime l’être. Or, en ce moment, « il y a quelque chose de mortifère qui circule. Surtout quand vous avez des morts autour de vous. L’élan vital est également entravé par l’absence de mouvements. Je parle de mouvements dans l’espace, les déplacements étant très contraints, les exercices limités au tapis du salon, » constate Joëlle Mignot, membre du comité exécutif de la Chaire UNESCO Santé sexuelle et Droits humains qui organise des webinars sur la sexualité et les relations interpersonnelles durant le confinement. Après deux semaines, les organisateurs ont un peu de recul. D’autant plus qu’ils continuent à « recevoir » des patients, par téléphone.
« Au début, on a été tenté de positiver, de proposer des solutions pour la vie sexuelle », raconte Joëlle Mignot. « Mais on a vite constaté que, dans la réalité, la promiscuité se passe autrement. On a beau donner des conseils - trouvez chacun votre espace, ménagez-vous des moments pour vous retrouver, etc. -, même dans de bonnes conditions de logement, les relations à deux sont compliquées. »
Et la sexologue, qui est également psychologue, de citer le cas d’une jeune femme déjà agacée par l’inertie de son compagnon peu dynamique. Depuis deux semaines, il se laisse pousser la barbe, ne se lave plus et reste collé aux écrans. Dans un autre couple, peu de temps avant le confinement, la femme est venue consulter pour un manque de désir sexuel. En ce moment, elle dort avec ses enfants dans son lit. Le mari occupe le canapé. «Ça arrivait parfois avant, c’est devenu une habitude… Elle surajoute de la distance à l’intimité de son couple, elle justifie son refus. » Ou encore ce couple dans lequel l’homme rabaissait sa femme. Aujourd’hui, il l’insulte, ne retenant plus son agressivité ni ses violences verbales. « Tous ces comportements étaient en germe, » constate Joëlle Mignot qui voit là un « mécanisme relationnel d’amplification et de cristallisation ».
« Durant la première phase du confinement, il a fallu s’adapter, s’organiser, entrer dans cette expérience totalement inédite. Nous en sommes à la deuxième phase, et les difficultés masquées de la relation apparaissent. La vie courante ne laissait pas trop le temps de s'en rendre compte ni d’en parler. »
Une routine se met en place aussi. Et le désir peut être présent, vivant, actif ou usé, subi, voire totalement évanoui, constate la sexologue : « Si l’expression du désir sexuel reste très pulsionnelle, très instinctuelle avec peu de sens, il va y avoir des refus en face avec un sentiment de pression ou de soumission. Un désir plus élaboré tient à la fois de l’élan, du ressenti profond, du sentiment de pouvoir être désirant et d'accepter d’être désiré. C'est un mouvement corporel, sensoriel et imaginaire qui peut aussi prendre d’autres formes que sexuelles : être créatif, aider les les autres, inventer d’autres modes de vie… et aussi se sublimer dans cette période où l’intimité n’est pas aisée. »
— Elsa Fayner
Illustration Sarah Bouillaud.
Illustration Sarah Bouillaud.
Deux minutes de plus
Sylvie Bagarie, grande lectrice, partage ses découvertes.
On connaissait les lettres de Guillaume Apollinaire adressées à Louise de Coligny-Chatillon, dite Lou, mais seule une dizaine de celles de Lou au poète étaient connues. Une cinquantaine de nouvelles lettres ont été retrouvées, dans les archives du poète, et ce sont elles qui sont aujourd’hui publiées, retraçant l’histoire d’un amour fou, passionnel et bref.
Lou et Guillaume se sont rencontrés à Nice à la mi-septembre 1914 avant que le poète, mobilisé, ne parte pour le front. Leur aventure est passionnée, érotique et violente. Mais l’éloignement imposé par la guerre laisse à Lou un goût d’inachevé.
Ils se voient à quatre reprises jusqu’au 28 mars 1915, puis leurs chemins se séparent. Mais ils continuent de s’écrire.
Si elle n’est pas poète, Lou ne manque pas de style. « Je veux tout le vice et toute la volupté », « Je veux que tu m’aimes encore plus !!! Dépêche-toi de tuer tous les Boches pour vite revenir  !!! » clame la jeune femme provocatrice et sensuelle, qui ne manque pas de culot et assume gaiement son libertinage dans ses échanges avec « Gui » qui se transforment en amitié amoureuse.
La dernière lettre publiée est datée du 8 janvier 1916 :
« Mais quelle soif de liberté de plus en plus. La guerre finie, je crois bien qu’on ne me verra plus pendant quelques temps, je voyagerai jusqu’à extension !!!! Ca oui. »
Lettres à Guillaume Apollinaire, Louise de Coligny-Chatillon, Gallimard.
— Sylvie Bagarie
Un mètre d'écart
La photographe Hélène David part sur la piste de l'homme animal.
#Trace 3, « Sur la piste de l’homme animal ».  Le pigeon et l’anse Valmer. 2019. Hélène David
#Trace 3, « Sur la piste de l’homme animal ». Le pigeon et l’anse Valmer. 2019. Hélène David
Au musée du Louvre, « Saint-François d’Assise recevant les stigmates », retable de Giotto (vers 1265), raconte quatre scènes de la vie du Saint.
L’une de ces images, « le prêche aux oiseaux », en bas à droite du tableau, m’accompagne sur la piste sinueuse de l’homme animal. 
La douceur de ce messager répond à la violence de son siècle. Pour Saint-François, il y a une autre voie : « la parole de Dieu s’adresse à tous les êtres vivants ». Je comprends cette démarche comme une invitation à accueillir, à porter attention, à aimer toute sorte de formes de vie, dans une relation sensuelle au monde.
« Il s’endormait sous les arbres et s’éveillait au même endroit. Il appelait à lui les bêtes, il chantait, gazouillait, sifflait avec elles, il mendiait pour elles, et les bêtes le suivaient. Il demandait aux cigales des conseils qu’elles lui donnaient et qu’il n’hésitait pas à suivre. » Elie Faure, Histoire de l’art. L’art médiéval.
Giotto Di Bondone peint en écho l’amour des formes plastiques. Le maître italien me chuchote à l’oreille : « l’étrangeté, l’inventivité, l’expressivité des formes animales et humaines peuvent dialoguer. Figure cette intelligence avec réalisme et poésie ».
Sur le terrain, j’ai rencontré plusieurs « héritiers » de Saint-François. Marie-Do et ses chèvres - une communauté plus qu’humaine - et Jean-Jacques, l’homme qui parlait aux ragondins marseillais… Mais ce point de repère se heurte à de nouveaux questionnements, échouant à une extrémité aigüe et réelle de la relation aux bêtes. Le démembrement de la forme animale, après la mise à mort. Cette abîme visuelle, peut-elle, doit-elle être représentée ? 
— Hélène David
Par quoi remplacer ... les gondoles à Venise ?
J'attends vos propositions et idées : elsafayner@gmail.com.
Dans le précédent numéro, je vous demandais par quoi remplacer un homme. Merci pour vos réponses :
  • « Ca, ça peut m'interesser ;) »
  • « Par la présence affectueuse (et silencieuse) des chats. »
  • « Mais par un robot bien sûr, en suivant les conseils de Ian Mc Ewan dans Une machine comme moi ».
  • « Il faudrait… une sorte d'humain, quand même, qui pense, qui parle, qui réagit ; mais qui ne soit ni contaminable ni contagieux, qui puisse sortir sans attestation ; et qu'on transporte avec soi, plus ou moins dans sa tête. Hou là… c'est Voldemort ! »
  • « Par quoi remplacer un homme ? Par cinq, sono à fond et on danse ! Ca se passe ici. »
Avez-vous aimé ce numéro ?
Elsa Fayner  •  21 JOURS

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