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🌙 Restez dans la Lune !

🌙 Restez dans la Lune !
Par Elsa Fayner • 21 JOURS • NumĂ©ro #12 • Consulter en ligne
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Illustration Sarah Bouillaud.
Illustration Sarah Bouillaud.
J'ai eu un moment cette impression. D'une fébrilité du cerveau, d'une agitation pour m'adapter et d'un besoin de remplir les vides laissés par la disparition des temps de transports, des rando dans le métro, jusqu'aux micro-pauses d'attente. Au point de m'inquiéter. Notre temps deviendrait-il moins poreux, vidé de ses bulles qui nous permettaient de nous évader ?
Yves François et Jérémy Grivel m'ont rapidement rassurée. Nous n'y pouvons rien, nous passons la moitié de notre temps éveillé à rêvasser, m'ont expliqué le psychologue et le docteur en neurosciences. C'est en tous cas ce que montrent les études menées par résonance magnétique. Un battement de paupières suffit. Nous sommes allés y faire un tour. Parfois ça dure dix minutes. Nos yeux ont continué à lire, sans savoir quoi.
Notre cerveau est en mode par défaut : « il reste très actif, consomme autant d’énergie que quand il lit, mais fonctionne différemment, » expliquent les deux Suisses qui dirigent une agence de conseils aux entreprises qui encourage les salariés à rêvasser.
« De façon automatique et non consciente, le cerveau passe alors en revue des dizaines, voire des centaines de solutions aux questions que nous nous posons, pour isoler les meilleures. Il plonge dans notre passé pour se remémorer toutes les façons dont nous avons réagi à une situation similaire, ou pour faire des liens avec d’autres événements, d’autres données. Il teste des possibilités et il construit, à partir de ce matériau ancien, un scénario nouveau, unique, adapté. » Si nous n’avons pas de problème précis à résoudre, « le cerveau peut, par ce même mécanisme de balayage, faire émerger une idée nouvelle. Si cette idée, ou cette réponse, est jugée géniale, le cerveau nous sort de notre rêverie. »
L'essentiel étant de ne pas chercher à contrôler et de ne pas culpabiliser de décrocher. « On devrait laisser les enfants rêvasser sans leur reprocher d'être dans la Lune ! » répète Yves François, qui conseille les tâches répétitives : vérifier des noms sur des listes, remplir des formulaires, recopier des adresses, etc. Une discussion, un film, une conférence - même visio - peuvent faire le même effet.
Plus poète, Hermann Hesse se faisait lire les Mille et une nuits pour occuper « pendant des heures [son] attention avec des choses apparemment anodines (les lois régissant le vol des moustiques, l'oscillation rythmique des poussières visibles dans les rayons du soleil, etc.) » Il pouvait aussi se retrancher sur son balcon, porte de la maison fermée à clé. Allant jusqu'à écrire un Art de l'oisiveté.
Montaigne lui aussi s'isolait, il se déplaçait beaucoup à cheval et cultivait ces moments propices aux idées. Sans se retirer du monde pour autant, condamnant d'un même élan paresse et indolence mais également agitation vaine. Bref, préférant l'être à l'avoir, comme il l'écrit dans ses Essais : « L’abstinence de faire est souvent aussi généreuse que le faire, mais elle est moins au jour ; et ce peu que je vaux est tout de ce côté-là. » 
— Elsa Fayner
Illustration Sarah Bouillaud.
Illustration Sarah Bouillaud.
Deux minutes de plus
Catherine Sabbah spécialiste du logement, scrute nos intérieurs.
Comment se dégourdir les neurones et vagabonder tout en restant assis sur une chaise ? Cet objet tout à la fois banal et complexe est fait pour « soutenir correctement le poids de son occupant à une hauteur telle que ses jambes reposent naturellement et ses pieds touchent le sol, le poids de la tête et du torse étant reporté sur les os du bassin et des hanches », expliquent Charlotte et Peter Fiell dans l’introduction à leur anthologie, 1000 Chairs (Tashen , 2000).
La chaise est toute jeune. Moins de deux cents ans, ce qui, auparavant, n’empêchait pas de s’asseoir, sur un trône, un tabouret pliant, un banc ou par terre. Celle de bureau est encore plus récente, née avec le secteur tertiaire pour assurer la productivité, malgré les longues stations assises, d’employés passés de l’usine à une autre forme de chaîne. Las, l’outil ne fut jamais tout à fait à la hauteur… Et quand Hermann Hesse se faisait lire les Mille et une nuits, c'était allongé ou assis par terre. Surtout pas sur une chaise.
« Quel que soit le rembourrage du siège, la pression des os finit par se faire sentir sur le fessier et devient inconfortable. Ce qui conduit généralement l’utilisateur à changer de position toutes les dix ou quinze minutes, » poursuivent les deux spécialistes.
Sauf en position de profonde méditation, la flânerie mentale se double donc de toute une chorégraphie inconsciente, presqu’aussi invisible, des membres et des muscles. Les roulettes, les accoudoirs, le dossier réglable ou assez souple pour épouser la pression du dos sans le repousser sont de précieux alliés de ces promenades sur place. Est-ce un hasard si le process industriel de cet objet statique n’a rien à envier à celui de l’automobile ? Nouveaux matériaux, crash test et des stars du design comme Hermann Miller ou les frères Charles et Ray Eames dont les modèles sont sans cesse améliorés ou réédités. Avec une gamme aussi variée que ses prix qui vont de la deux chevaux à la Rolls : pour préserver les dos et les egos, le confort de la position augmente avec les étages.
— Catherine Sabbah
Jusqu'Ă  plus d'heure
Sylvie Bagarie, grande lectrice, partage ses découvertes.
M Train débute ainsi : « ce n’est pas si facile d’écrire sur rien. C’est ce que disait le cow-boy au moment où j’entrais dans le rêve. » Patti Smith est une rêveuse. Déjà, toute petite, à l’école, elle se faisait souvent punir parce qu’elle n’écoutait pas.
Ce livre, découpé en dix-huit « stations », est une méditation douce dans laquelle tout se mêle, s’enchaine sans souci de chronologie, à l’image de sa vie, fragmentée, décousue, surprenante. Personnes aimées souvent disparues, écrivains, tombes, chats, vagabondages sur la planète…
Lorsque Fred, l’homme qu’elle aime, lui propose de l’emmener n’importe où dans le monde, Patti Smith choisit Saint-Laurent-du-Maroni, en Guyane ; elle veut voir les vestiges de la colonie pénitentiaire décrite par Jean Genêt dans Journal du voleur.
Si elle voyage au Japon, plutôt que d’aller visiter Kyoto, ce qui était son projet initial, elle préfère rester assise dans un coffee-shop et observer un inconnu auquel elle ne parlera pas.
Les écrivains qu’elle aime sont sacrés ; elle visite leur tombe et leur dépose des offrandes, partout dans le monde, puis rentre chez elle. « Mon chez-moi est un bureau. L’amalgame de mes rêves. Mon chez-moi ce sont les chats, mes livres et mon travail jamais fait. Toutes les choses disparues qui, un jour peut-être, m’appelleront. ».
C’est un livre inclassable, méditatif, sensible, illustré par des photos en noir et blanc que Patti Smith prend depuis toujours : sa table au café Ino, l’ours de Tolstoï, le lit de Frida Khalo.
Patti Smith, M Train, Gallimard
— Sylvie Bagarie
Un mètre d'écart
La photographe Hélène David part sur la piste de l'homme animal.
#Sur la piste de l’homme animal, Trace 3.  Hyla meridionalis. Hélène David. 2020.
#Sur la piste de l’homme animal, Trace 3. Hyla meridionalis. Hélène David. 2020.
Après quatre semaines de confinement à Marseille, le surgissement à ma fenêtre de Hyla meridionalis constitue, à l’échelle de la maison, un véritable fait d’actualité. Pas une, mais DEUX rainettes méridionales. J’aimerais y voir une prophétie, un augure batracien d’un changement de paradigme de nos relations au vivant.
Mais là, il est surtout affaire de proximité géographique avec ma voisine. Cette veille dame, au tempérament un peu brutal avec les humains, prend soin de ces petites grenouilles en leur préservant un point d’eau. Ce qui, d’un printemps à l’autre, offre au quartier un véritable concert monocorde. Et ne manque pas de soulever les foudres de certains voisins, las de cette alternance musicale avec les orgies électro des petits-enfants de la « châtelaine ». 
Au bout d’ une nuit de beats sous la pleine lune, un de ces êtres farouches, les yeux dilatés et la mine irradiée, répondait à une voisine insomniaque errant dans l’impasse : 
« Les vibrations, il faut les intégrer ! » 
— Hélène David
Par quoi remplacerons-nous... le silence ?
Les règles du jeu changent ! Par quoi remplacerons-nous quand nous serons revenus à une circulation habituelle dans les rues le silence d'aujourd'hui, si précieux ? J'attends vos propositions et idées : elsafayner@gmail.com.
Dans le précédent numéro, je vous demandais par quoi remplacer des châteaux en Espagne. Merci pour vos réponses:
  • « Par un gâteau en forme de château fort parce qu’un château de sable c’est une forteresse Ă  dĂ©fendre. »
  • « Pour les plus nostalgiques il faut recrĂ©er l’ambiance. Dessiner son château de sable prĂ©fĂ©rĂ© sur une très grande feuille de papier, tout en Ă©coutant le bruit des vagues d'une musique subliminale tandis que les pieds baignent dans une bassine remplie d’eau tiède très salĂ©e. C’est très important le sel parce que le pied y reconnaĂ®tra le sable grossier de l’anse du Verger. »
  • « Puisqu'il faut se passer de châteaux en Espagne (vraiment ?), j'opte pour une visite au Louvre endormi (je confine tout près).
  • « En pĂ©riode de confinement, il nous reste le rĂŞve. Alors, les châteaux en Espagne ne nous sont pas interdits, gardons-les ! »
  • « Je propose :
Des gâteaux au Champagne,
des lithos de Bretagne,
des râteaux à castagne,
des tréteaux de cocagne,
des mythos en campagne,
ou même, des cathos avec pagne sur des motos de montagne - mais c'est peut-être trop demander ? »
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Elsa Fayner  •  21 JOURS

pour la réalisation de la newsletter.
Contributrices : Catherine Sabbah, Sylvie Bagarie, Hélène David.

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