Voir le profil

☎️ Merci de garder la ligne

☎️ Merci de garder la ligne
Par Elsa Fayner • 21 JOURS • Numéro #11 • Consulter en ligne
La newsletter qui explore nos vies confinées avec tous les sens.
Pas abonné.e ? C’est ici

Illustration Sarah Bouillaud.
Illustration Sarah Bouillaud.
Je ne vous ai pas tout dit dans la dernière newsletter. A propos du passé qu'il fait bon se remémorer. Encore faut-il y avoir accès. J'en connais qui ne se trouvent pas de souvenirs enfant. Les encourager à s'y replonger revient à conseiller à un insomniaque de penser à une plage sans savoir s'il aime ça, à un anxieux de se détendre, pire, de « lâcher prise ». Prise de quoi ?
Le psychothérapeute belge Siegi Hirsch voit un mécanisme similaire à plusieurs situations dans lesquelles les enfants sont «privés de mémoire ». Dont les divorces. « Aujourd’hui, les séparations sont très rapides. Et tout a été prévu : les allocations familiales, la garde alternée. Mais psychologiquement, rien n’a été prévu pour les gosses. A part de leur ordonner d’avoir la capacité de développer des identités différentes tous les huit jours et de ne plus avoir de mémoire. » 
Hirsch fait le parallèle avec une situation qu’il a bien connue : après 1945, il a dirigé des homes d’enfants juifs, qui « avaient été placés pendant la guerre chez des gens à qui, du jour au lendemain, ils avaient dû dire ‘’maman’’ et ‘’papa’’. Et ne pas dire à l’école qu’ils étaient juifs ni que leurs parents étaient déportés. » Ce qui a fait des dégâts. « Ne plus avoir de mémoire signifie qu’il faut larguer les pensées et les émotions. Tout thérapeute sait que ce n’est pas possible. Ça laisse des traces. Plusieurs sont allés discuter avec des thérapeutes plus tard. »
« Car vous n'êtes personne si vous ne vous connaissez pas d'origines, si vous ne vous reconnaissez pas la génération qui vous précède et si vous n'avez pas élu la vôtre. » Ainsi s'exprime le psychiatre et psychanalyste Paul-Claude Racamier à propos d'une situation qu'il a observée chez certains patients et nommée « incestuelle ». C'est « un climat où souffle le vent de l’inceste, sans qu’il y ait inceste. Le vent souffle chez les individus ; il souffle entre eux et dans les familles. Partout où il souffle, il fait le vide ; il instille du soupçon, du silence et du secret ; il disperse la végétation, laissant cependant pousser quelques plantes apparemment banales, qui se révèlent urticantes. »
Dans ces familles, « le territoire des rêves et des fantasmes, des découvertes quotidiennes et des créations rares, la foule des souvenirs d'enfance, des petits plaisirs et des péchés mignons : ce pain quotidien de la vie psychique, ce jardin de la psyché » a été déserté. « Les générations et les personnes vivent et se présentent comme interchangeables. » Les « perspectives » ne comptent pas.
Habituellement, l'enfant « poussé par la croissance se déprend de l'unisson fondé sur les forces de la séduction narcissique [avec les parents, ndlr], et ainsi se tourne vers l'individualisation qui lui est promise ; tel est le deuil originaire (…). Et c'est par lui que s'instaure la différence entre l'autre et soi, comme hier et demain : une découverte, payée du prix d'une perte. » Mais parfois un parent « agrippe un enfant pour ne pas le lâcher »…
« Renouer le fil des antécédents ; et qu'importe après tout que ce fil soit historiquement juste ou biaisé. Cette histoire est toujours faite de vérité et de légende, et ce qui compte le plus c'est que ce fil ne soit pas un fil coupé » Racamier dans L’inceste et l’incestuel, paru en 1995, encourage les thérapeutes à faire état et même l’éloge des rêves, des fantasmes, des petits plaisirs et des souvenirs d'enfance. Arroser ces « trésors gagnés en faveur de la vie», écrit-il. « On aurait tort de négliger cette horticulture. » Pour certains, il en va de la survie.
— Elsa Fayner
Illustration Sarah Bouillaud.
Illustration Sarah Bouillaud.
Deux minutes de plus
Catherine Sabbah spécialiste du logement, scrute nos intérieurs.
Elles sont souvent fermées par une porte aussi grande que celle d’une maison. A un tour de clef des rayons d’un autre temps, aux saisons scandées par la fraicheur de la lavande glissée entre les draps. « Tout poète des meubles - fût-ce un poète en sa mansarde, un poète sans meubles - sait d'instinct que l'espace intérieur à la vieille armoire est profond… un espace d'intimité, un espace qui ne s'ouvre pas à tout venant », écrit Gaston Bachelard dans La poétique de l’espace. Il faut être curieux pour y aller chercher plus que ce que ces meubles contiennent de linge, de nappes ou de vêtements. Le sommes-nous moins ?
Autrefois posées au sol ou sur des pieds sculptés, couronnées d’un fronton découpé, les armoires de nos grand-mères finissent leur carrière à la cave, à la casse ou aux Puces. Leur âge d'or reste la première partie du XIXe raconte Jacques Mahier, Brocanteur et expert à Condé-sur-Noireau : « C'était alors l'armoire du mariage, la dot offerte par le père de la mariée. On l'admirait le jour des noces. Plus les sculptures étaient abondantes, plus le donateur montrait son importance sociale ».
Elles ne rentrent plus dans les petites chambres basses de plafond de nos appartements, où il faut déjà choisir entre le lit et le bureau. Avec ces grandes élancées ou ces grosses pataudes disparaissent les échos des confidences et des non-dits de nos familles et parfois un tiroir à secrets. Des placards ont pris leur place, « intégrés », qui se trouve en arrivant et se laisse en partant. Ou bien des meubles plus légers, que leur design rangerait presque dans la catégorie objets. Pas de recoin, pas de sophistication, il faut pouvoir les monter soi-même et vite. Et tant pis si cette simplicité industrielle les rend tous identiques. Leur prix en fait des biens presqu’aussi jetables que ceux qu’ils contiennent ; éphémères en tous cas, qui ne résistent généralement pas au premier déménagement. Anonymes bien qu’il portent souvent des prénoms suédois, ils prennent moins de place dans nos intérieurs, nos vie et nos mémoires.
— Catherine Sabbah
Jusqu'à plus d'heure
Sylvie Bagarie, grande lectrice, partage ses découvertes.
Franklin Starlight a 16 ans. Il vit en pleine nature en Colombie Britannique, avec un homme qui l’a élevé comme son fils et lui a appris la connaissance profonde et le respect du monde qu’il soit végétal ou animal.
Son père biologique, Eldon, rongé par l’alcool, habite dans un bidonville où sont parqués les Indiens ; il a vécu comme beaucoup d’Amérindiens condamnés à ne pas avoir de logement fixe : il fallait suivre le travail, survivre pour des salaires de misère, fournir de la chair à canon pour les guerres. Il a abandonné son fils à sa naissance le laissant chez cet homme.
Le père et le fils se sont rarement vus et Franklin n’éprouve aucun élan pour celui qui l’a toujours déçu. Pourtant quand Eldon lui demande de l’accompagner vers la mort, le jeune homme accepte, espérant des réponses à ses questions, sur sa naissance, ses origines.
Eldon veut mourir comme un guerrier indien, en haut d’une ligne de crête, assis face à la vallée. Pour cela, il faut parcourir 60 km à cheval, guidé par un fils qui connaît intimement la montagne. 
Le père, de son côté, sait que, si rien ne peut être réparé, il peut faire quelque chose pour son enfant en lui racontant son histoire, qu’il a tenté d’oublier. « Le whisky tient à l’écart des choses que certaines personnes ne veulent pas chez elles. Comme les rêves, les souvenirs, les désirs… »
Dans ce roman de la transmission, aux pages élégiaques sur la nature, Wagamese décrit un monde âpre, violent et désespéré. C’est aussi d’espoir qu’il parle puisqu'un fils et un père peuvent établir un contact et que quelques êtres, par leur simple bonté, éclairent ce monde. 
Richard Wagamese, Les étoiles s’éteignent à l’aube, 10/18
— Sylvie Bagarie
Un mètre d'écart
La photographe Hélène David part sur la piste de l'homme animal.
#Trace 3, « Sur la piste de l’homme animal ». Mirabelle et son chevreau. 2019. Hélène David
#Trace 3, « Sur la piste de l’homme animal ». Mirabelle et son chevreau. 2019. Hélène David
« Une communauté plus qu’humaine ». A Peyrolles, la chèvrerie de Marie-Do me semble incarner cette utopie d’Antoine Chopot, philosophe.
Environ vingt-six chèvres de races différentes et leurs chevreaux. Trois chiens, Champagne, Toffy et Michka. Marie-Do, Soeur catholique hors congrégation et, ponctuellement, Marian et Nilou, travailleurs roumains détachés. Les autres vivants de la garrigue. Des amateurs de fromages. Et enfin beaucoup d’amis et visiteurs, dont je fais partie.
Gaïa, la cheftaine, veille sur le troupeau. Elle est entourée des doyennes, « Izis, l’arrière grand-mère » comme dit Marie-Do, Beauté et Prems. Les plus jeunes tentent de définir leur place. A coup de cornes. Comme Bobine, « qui a fait ses chevreaux avant Praline, et revendique maintenant sa première place dans le troupeau ». Schpinky, le gentil bouc, règne en mâle reproducteur. Plus pour longtemps. Marie-Do doit s’en séparer : il a beaucoup de descendants. Et puis, il y a Lili, de race naine, qui un jour, harcelée par l’altière Ebène, a bondi pour lui arracher l’oreille. Bambino, qui suit le troupeau malgré sa patte folle. Fleur de Lys, l’alpine, excellente laitière, de forme cubiste… et enfin Petite Blanche, particulièrement câline.
Au sein de la communauté, le dialogue est constant. Marie-Do parle à ses chèvres, qui lui répondent. Marie-Do soigne, réconforte, encourage. Prend dans ses bras les petits chevreaux « tout énervés » et assiste jour et nuit les mise-bas des chèvres qui la sollicitent. Avec les chiens, le dialogue est plus complexe, les malentendus fréquents. Elle attend une certaine discipline de ses chiens de berger ; la sécurité du troupeau en dépend. Champagne, Toffy et Michka reçoivent des instructions différentes, chacun dans sa langue : français, anglais ou roumain.
Une cigarette, une prière, un museau grimaçant, tous les échanges ne passent pas par la parole, ni par le regard. En prise de vue, il est rare que quelqu’un ne vienne pas machouiller les brides de mon sac à dos, renifler la doudoune ou se frotter généreusement.
Cet automne, tout le monde sent avec appréhension la présence d’un nouveau protagoniste dans les collines. Une meute de loups a été aperçue dans la petite Sibérie provençale.
— Hélène David
Par quoi remplacer... des châteaux en Espagne ?
J'attends vos propositions et idées : elsafayner@gmail.com.
Dans le précédent numéro, je vous demandais par quoi remplacer “L'addition, s'il vous plaît !”. Merci pour vos réponses :
  • « Z’avez encore des croissants s’il vous plait ? » à demander à la boulangerie, le samedi matin, parce que c’est pas les vacances, là, vous n’allez quand même pas manger des croissants tous les jours !
  • « Un petit café, au comptoir… de la cuisine », en téléphonant à la bistrotière pour échanger les potins parce que, à le boire tout seul, il n’a vraiment pas le même goût.
  • « Dis donc Joël, t’as encore du foie gras ? » à demander au voisin restaurateur qui écoule ses stocks, faute de pouvoir réouvrir.
  • On peut toujours se servir un café, le boire puis laisser 1,3€ Sur la table et passer dans le salon.
  • Par une commande auprès de commerçants ou producteurs  locaux : vins, chocolats, fleurs… Ca fait du bien.
  • Le bon moment pour imiter le plombier zingueur de Prévert :
Puis disparaît dans le soleil
Sans régler les consommations,
Disparaît dans le soleil
Tout en continuant sa chanson.
Ca se chante, j'aime beaucoup la version de Reggiani.
Avez-vous aimé ce numéro ?
Elsa Fayner  •  21 JOURS

pour la réalisation de la newsletter.
Contributrices : Catherine Sabbah, Sylvie Bagarie, Hélène David.

Pour vous désabonner, cliquez ici.
Si on vous a fait suivre cette lettre d'information et que vous l'aimez, vous pouvez vous y abonner ici.
Propulsé par Revue
Newsletter réalisée par Elsa Fayner. Contributrices: Catherine Sabbah, Sylvie Bagarie, Hélène David.