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Le syndrome Muji

Le syndrome Muji
Par Elsa Fayner • 21 JOURS • Numéro #4 • Consulter en ligne

Illustration Sarah Bouillaud.
Illustration Sarah Bouillaud.
Il n’y a pas longtemps - mais à une autre époque -, j'ai reçu le dernier catalogue Ikéa. C'est toujours un moment de bonheur pour moi. Je le feuillette pour m'endormir, je découpe des pages qui me donnent des idées. Je l’aime bien, j’avoue. Mais cette année, il a changé. Dès la couverture. Moins de meubles et beaucoup plus de petits rangements. Des boîtes, des cintres, des porte-bijoux, des porte-manteaux, des pose-chaussures, des pots, souvent neutres, voire transparents, pour ranger. Maniaquement. Appelons ça le syndrome Muji.
Le plus étonnant étant que tous ces rangements sont présentés sur les photos aux airs négligés - je crois que ça fait partie du charme pour moi - non pas dans des placards ni des commodes mais à la vue de tous : de toute la famille, de tous les invités. Exposés. Nus. Ecorchés au milieu du salon, en pleine salle de bain, dans le couloir et pourquoi pas les chambres, qui font aussi bureau. Leur but n'est pas de garder discrètement nos vêtements ni nos objets les plus chers derrière quatre murs mais de les exhiber. Après les lofts, les cuisines américaines, les chambres dans le salon et les salles de bain sans cloison, voici l’appartement-salle d’exposition
Certes tous les logements ne sont pas grands. Mais « si certaines choses ne demeuraient pas cachées, la vie serait insupportable, » comme dit Yitzhak de Worke. J’ignore qui est cet homme mais la phrase vient en exergue des Territoires de l’intime, du psychiatre et psychanalyste Robert Neuburger, livre auquel cette disparition des portes et parois me fait penser. Plus précisément, il y écrit que « notre société autorise trois territoires de l’intime : l’intimité personnelle, l’intimité du couple et l’intimité familiale. » Et que chaque territoire d’intimité comprend trois composantes: l’espace physiquel’espace psychique, et le domaine de la compétence. L’être, la pensée, l’agir. 
Ainsi, « un individu s’extrait de sa famille en construisant ses espaces d’intimité : son espace physique, dont il va expérimenter qu’il lui appartient, en en disposant à sa guise, en l’ouvrant et le fermant selon sa volonté ; son espace psychique, qui lui fait découvrir de nouvelles façons de penser le monde avec des modèles qui n’étaient pas nécessairement ceux de sa famille, ouvrir ses capacités de croyance à de nouvelles épistémologies, à de nouvelles pensées politiques, philosophiques ou religieuses, les rejeter ensuite ou bien sélectionner ce qui paraît lui convenir. Enfin, son domaine de compétence, en s’orientant vers des apprentissages spécifiques, vers des réalisations professionnelles, artistiques ou autres. » 
Le domaine physique personnel « comprends certes le corps, c’est-à-dire aussi les parties solides contenues dans notre peau, aussi bien que la peau elle-même, ses orifices, mais également un espace autour du corps dont nous supportons mal qu’il soit envahi sans notre accord ». L'anthropologue américain Edward T. Hall l’appelait espace proxémique, et le définissait comme la distance que nous aimons préserver entre nous et les autres, variable selon les civilisations et les circonstances comme nous le voyons aujourd’hui.
Mais l’espace physique comprend également ces prolongements de notre corps que sont nos vêtements, « ceux que nous portons mais aussi ceux de notre garde-robe », nos biens et leurs pendants y compris virtuels, comme l’argent. Enfin, le temps est une dimension qui peut être assimilée à l’espace physique corporel : nous n’aimons pas « perdre notre temps « ou qu’on nous le « prenne » sans notre consentement. Ce temps dont nous disposons à l'envi maintenant que nous ne pouvons plus courir partout et qui pourtant semble filer. J'aimerais bien le récupérer. A qui l'ai-je prêté déjà ?
— Elsa Fayner
Illustration Sarah Bouillaud.
Illustration Sarah Bouillaud.
Un peu d'exercices pratiques
Il peut être intéressant pour chacun de se remémorer cette période constitutive de l’intime, au moment des premières grandes poussées libidinales et des premières transformations corporelles importantes, conseille Robert Neuburger. Et de proposer, dans le but de faciliter cette recherche, des questionnaires, que chacun peut remplir à sa guise, comme autant d'exercices à pratiquer pour y voir plus clair. En voici des extraits :
Dans le domaine de la conquête de votre « intime physique » :
  •  A cette période, aviez-vous votre chambre ?
  • Aviez-vous une armoire ou un tiroir qui vous était réservé ?
  • Etiez-vous « gérant » de votre espace, chargé de l’entretenir ?
  • Achetiez-vous seul vos vêtements ?
  • Votre hygiène corporelle était-elle contrôlée ?
  • Pouviez-vous accéder à la chambre des parents librement ? A celle de vos frères et soeurs ? Et réciproquement ?
Dans la conquête de votre « intime mental » :
  • Vous sentiez-vous le droit d’exprimer un désaccord sur les plans éducatif, politique, social, religieux, sexuel (avec les normes familiales concernant ces différents sujets) ?
  • Pensiez-vous nécessaire de cacher tout ou partie de vos pensées ? Lesquelles ?
  • Quels étaients vos idoles, modèles, guides et votre intérêt pour eux était-il reconnu et accepté par vos parents ?
Dans la conquête de votre « intime de compétence, de responsabilité et de décision » :
  • Vous faisait-on confiance pour l’exercice de certaines tâches ?
  • Pensiez-vous avoir certaines compétences hors du domaine scolaire et lesquelles ?
  • Aviez-vous de l’argent de poche, un compte d’épargne ? Pouviez-vous gérer librement cet argent ?
Sachant que la destruction ou la non-reconnaissance d’un domaine entraîne un sur-développement des autres.
— E.F.
Deux minutes de plus
Le printemps fleurit en vase clos cette année. Posés sur des consoles, des tables ou des commodes qui dévoilent, sans pudeur, des intérieurs confinés mais ouverts à tous les vents. Que disent de nous ces nouveaux Espèces d’Espaces dont George Perec aurait dressé une géniale classification ? Le bureau, pour qui en possède un, est le meuble roi et la pièce maîtresse de ce nouvel échiquier. Les chambres ne sont plus privées, si c’est là qu’il est possible de s’isoler pour s’ouvrir au monde. Le salon devient salle de sport ou de cours, à pratiquer à plusieurs. La cuisine, si elle est assez grande fait office de communs. Lieu de retraite solitaire, les toilettes seules garantissent encore l’intimité. Mais vite fait, car derrière la porte, les autres attendent. 
Dès lors qu’il faut, au même endroit, faire l’école et l’amour, travailler et cuisiner, se réunir en s’isolant, que peut-on montrer, que doit-on encore cacher ? S’installe une acceptation forcée et presque enjouée, accompagnée d’une mise en scène de « chez-soi », ce miroir impossible à critiquer sous peine de se renier soi-même. Le désordre devient un sympathique signe de vitalité de la famille, les bibliothèques fournies signalent la culture, les moulures l’aisance, la lumière, le confort. Chaque détail parle… La distance déjà diminuée entre nos vies professionnelles et privées n’a plus que l’épaisseur d’un écran, traversé parfois par de familiers intrus en pyjama. Les fenêtres sur le monde se sont retournées, mobiles et fouineuses, à toute heure. Attirantes comme un « trou noir » dit Mona Chollet dans son  Chez-soi, Une odyssée de l’espace domestique, un manuel de survie utile ces jours-ci. Par-là, on peut sortir dans l’espace public, mais ce canal est désormais ouvert dans l’autre sens, aux collègues pourtant jamais conviés à la maison, à la chaîne hiérarchique subitement aplatie par un sort commun. La foule domestique et extérieure est envahissante. Elle entre partout et souvent sans frapper. Les caves, zone blanche des villes connaîtront peut-être un nouvel engouement. Ou le refuge dans le refuge, à l’abri des ondes, du son et de la vue. Le printemps c’est aussi le temps des cabanes. 
— Catherine Sabbah
Jusqu'à plus d'heure
Sylvie Bagarie, grande lectrice, partage ses découvertes.
« Au petit-déjeuner il était toujours là ; le thé, les toasts et un morceau d’assiette avala. »
Ce livre est un bijou bizarre. Tout petit - 18 cm sur 13 -, il est inclassable, extravagant et étrange, drôle et émouvant. C’est un remède à la mélancolie, le parcourir provoque automatiquement un sourire ravi sur le visage du lecteur. Conte, comptine, BD, poésie, non sense… impossible de lui attribuer une catégorie précise. Le texte est court et extrêmement drôle, les illustrations à l’encre noire, très belles sont proches d’un travail de graveur.
L’histoire : un soir d’hiver surgit dans la vie d’une famille aristocratique edwardienne une créature faisant penser à un gros oiseau, vêtue d’une écharpe et de baskets blanches (peu courantes à cette époque). Cet oiseau rare s’installe sans la moindre gêne dans l’intimité de cette famille tellement bien élevée qu’elle est incapable de lui dire non.
Il est grossier, taciturne, kleptomane, sujet à des crises de dépression et ses hôtes raffinés, doux et bienveillants vont tout faire pour rendre son séjour agréable. Dix-sept ans plus tard, il est toujours là. Les enfants ont grandi , les parents ont vieilli, le drôle d’oiseau n’a pas changé. La fin de l’histoire est aussi étonnante que le début. On pense à au lapin d’Alice au pays des merveilles, on lit que Tim Burton revendique Edward Gorey comme maître, mais le mystère du charme de ce petit livre demeure.
Edward Gorey, L’invité douteux, Editions le Tripode
— Sylvie Bagarie
Un mètre d'écart
Hélène David, photographe, part sur la piste de l'homme animal.
#Trace 3, sur la piste de l’homme animal. Les invisibles (deux ragondins marseillais sous la pleine lune)  Hélène David
#Trace 3, sur la piste de l’homme animal. Les invisibles (deux ragondins marseillais sous la pleine lune) Hélène David
« Mais ce que mon terrier a de plus agréable, c’est sa tranquillité ; à vrai dire, elle est trompeuse, elle peut être un jour soudainement interrompue et ce serait la fin de tout, mais présentement elle est encore là : je peux rôder des heures durant dans mes galeries sans rien entendre d’autre que parfois le bruissement de quelque petit animal - je le mets alors aussitôt au calme…entre mes dents - ou le bruit d’un éboulement de terre qui m’indique la nécessité de quelque réparation, sinon le calme règne. L’air de la forêt souffle dans le terrier, il y fait à la fois chaud et frais, maintes fois, je m’étire et me roule de plaisir dans une galerie »
Franz Kafka Le terrier
Par quoi remplacer... la pause clope ?
J'attends vos réponses, propositions, idées, saugrenues de préférence.
Dans la dernière Newsletter, nous cherchions par quoi remplacer une plage. Vos réponses sont géniales. Merci.
« Pour remplacer la plage, je propose un pavé (facile…)… littéraire ! Les Mille et une nuits par exemple, pour nous tenir en haleine au long de ces quarante et quelques journées de confinement. »
« Par une image de plage, un souvenir de plage, la chaleur, les yeux fermés, déshabillé, sur son parquet si possible ensoleillé… (les yeux fermés, une bougie près de son visage ?) »
« Tu peux écouter le bruit de la mer dans un coquillage pour imaginer le bruit des vagues. »
« Mes recommandations :
  • Procurez-vous une grosse bassine remplie d’eau dans laquelle vous plongez nu(e), en string ou maillot de bain ou autre, au choix ;
  • Remplissez un seau d’une poudre un peu granuleuse posé à côté de vous : du sucre en poudre fera l’affaire. Vous y plongez vos doigts avec délice en fermant les yeux – vous sentez le sable chaud ?
  • Débrouillez-vous pour vous dégoter un fond sonore type Nature et Découverte avec cris de mouettes, de goélands, etc.
  • Imitez le ressac de la mer en inspirant et en soufflant dans votre main restée disponible… Là, je ne garantis pas le résultat, mais avec de l’imagination, hein, tout est possible :+)
  • Vous pouvez aussi faire de la visualisation mentale, avec des phrases du type : “Je suis un crabe” ; “Je suis une étoile de mer” (et non “je fais l’étoile de mer”, hein, parce que c’est pas tout à fait le même visuel qui se présentera à vous, hé, hé…), “Je suis un ver de vase"…  »
« J'ai cherché mais finalement je ne veux pas remplacer la plage, elle nous attend. »
« Par quoi remplacer la mer ? Par rien, vivons le manque, la béance. Les retrouvailles n’en seront que meilleures, la jouissance intacte. Peut-être une consolation, la littérature, voici donc un bonus, une invitation :
"Elle sifflait doucement au pied des grands blocs de la jetée et, comme ils les gravissaient, elle leur apparut, épaisse comme du velours, souple et lisse comme une bête. Ils s’installèrent sur les rochers tournés vers le large. Les eaux se gonflaient et redescendaient lentement. Cette respiration calme de la mer faisait naître et disparaitre des reflets huileux à la surface des eaux. Devant eux, la nuit était sans limites. Rieux, qui sentait sous ses doigts le visage grêlé des rochers, était plein d’un étrange bonheur. Tourné vers Tarrou, il devina, sur le visage calme et grave de son ami, ce même bonheur qui n’oubliat rien, pas même l’assassinat.
Ils se déshabillèrent. Rieux plongea le premier. Froides d’abord, les eaux lui parurent tièdes quand il remonta. Au bout de quelques brasses, il savait que la mer, ce soir là, était tiède, de la tiédeur des mers d’automne qui reprennent à la terre la chaleur emmagasinée pendant de longs mois. Il nageait régulièrement. Le battement de ses pieds laissait derrière lui un bouillonnement d’écume, l’eau fuyait le long de ses bras pour se coller à ses jambes.
Un lourd clapotement lui apprit que Tarrou avait plongé. Rieux se mit sur le dos et se tint immobile, face au ciel renversé, plein de lune et d’étoiles. Il respira longuement. Puis il perçut de plus en plus distinctement un bruit d’eau battue, étrangement clair dans le silence et la solitude de la nuit. Tarrou se rapprochait, on entendit bientôt sa respiration. Rieux se retourna, se mit au niveau de son ami, et nagea dans le même rythme.
Tarrou avançait avec plus de puissance que lui et il dut précipiter son allure. Pendant quelques minutes, ils avancèrent avec la même cadence et la même vigueur, solitaires, loin du monde, libérés enfin de la ville et de la peste. Rieux s’arrêta le premier et ils revinent lentement, sauf à un moment où ils entrèrent dans un courant glacé. Sans rien dire, ils précipitèrent tous deux leur mouvement, fouettés par cette surprise de la mer.
Habillés de nouveau, ils repartirent sans avoir prononcé un mot. Mais ils avaient le même coeur et le souvenir de cette nuit leur était doux. Quand ils aperçurent de loin la sentinelle de la peste, Rieux savait que Tarrou se disait, comme lui, que la maladie venait de les oublier, que cela était bien, et qu’il fallait maintenant recommencer.” Albert Camus, La peste. »
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Elsa Fayner  •  21 JOURS

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