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La salle de bain est occupée 🗄️🗝️

La salle de bain est occupée 🗄️🗝️
Par Elsa Fayner • 21 JOURS • NumĂ©ro #7 • Consulter en ligne
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Illustration Sarah Bouillaud.
Illustration Sarah Bouillaud.
A Paris, certains courent à deux et je me demande à chaque fois comment ils n'en ont pas marre d'être déjà enfermés ensemble toute la journée. Ce sont de jeunes couples, ceux qui « abandonnent beaucoup à l'intimité commune - organes sexuels, corps, goûts, croyances, etc. Un couple re-recomposé en donne moins. Ce qui pose d’autres problèmes, » constate Robert Neuburger.
Le spécialiste de la famille compte trois territoires d'intimité - physique, psychique et de compétence - pour chaque groupe et sous-groupe partageant un même toit. J'en ai parlé dans une Lettre précédente. La famille revendique la maison, des normes morales, politiques, religieuses, et des compétences en matière d’éducation. La fratrie demande des jeux privés, des chambres, des secrets, des éléments de compétences, sur les tablettes et les écrans par exemple. Le couple aussi. Quand chaque individu exige un espace propre, un droit à avoir une opinion, des savoirs, à développer des compétences, sportives, professionnelles ou autres. D'où des conflits de territoires, à vif en ce moment.
Premier cas de figure : un membre de la famille envahit le territoire d’un autre. Par exemple, dans un couple recomposé, les deux filles de 16 ans de madame monopolisent le lit et la chambre conjugale sous prétexte que la télévision est plus grande que dans le salon. Monsieur ne comprend pas. Madame les défend. Conflit.
Deuxième cas de figure : l’effraction dans le domaine d’intimité de l’autre. Par exemple, une femme se plaint de son fils qui demande à remonter un ordinateur de la cave dans sa chambre, « pour travailler ». Le père refuse net. La mère se sent extrêmement mal parce qu’elle estime que la bonne réponse aurait été : « nous allons en parler avec ta mère ». Elle se sent effacée dans ses compétences.
Il y a aussi des limites, perméables, qui se transforment en frontières, infranchissables, quand l’un des membres du groupe privatise un espace commun. Il peut y avoir des trahisons, quand l’un des frères en dénonce un autre. Ou l’introduction par un membre d’éléments étrangers qui n’étaient pas conviés par les autres : de l’alcool en quantité, des drogues, etc.
Il peut arriver aussi que quelqu'un s’approprie le corps d’un autre. Dans un couple, habituellement chacun peut donner et retirer ce qu’il veut à l'intimité commune. Mais parfois cette intimité commune se banalise et devient du familier, qui peut créer à son tour des familiarités, qui peuvent mener à des violences.
D’où ces recommandations de Robert Neuburger :
« Un certain nombre de difficultés viennent d’un mythe contemporain : la co-parentalité, l’idée que les deux parents doivent décider de tout ensemble pour leurs enfants. Ils consultent parce qu’ils sont en désaccord sur le modèle éducatif et sont entrés dans une boucle d’autorégulation : plus l’un est souple, plus l’autre est rigide, et tous les deux s’exaspèrent », témoigne le psychanalyste. 
« Je conseille beaucoup l’alternance. Chacun des deux parents est responsable des décisions pendant huit jours concernant les enfants. Quinze jours s’ils sont ados. L’autre est en vacances parentales. Les différences éducatives s’atténuent parce que celui qui est plus souple ne peut pas l’être tout le temps. Les enfants s’y retrouvent bien et ne peuvent pas manipuler les parents. »
« Il est nécessaire aussi que chacun puisse avoir son espace. Même un tiroir, un angle dans une pièce, où il peut faire ce qu’il veut, le ranger ou non… J’ai reçu un couple dans lequel madame a son espace, la cuisine, mais elle a demandé à son mari de faire une partie du travail, en rangeant. Il a trouvé l’égouttoir affreux. Elle s’est crispée… Aujourd’hui, les rôles dans les familles sont extrêmement mal définis. Nous avons une occasion en ce moment de redéfinir les responsabilités. Ca peut libérer pas mal. »
Pour les autres recommandations, il va falloir lire Neuburger… :)
— Elsa Fayner
Illustration Sarah Bouillaud.
Illustration Sarah Bouillaud.
Deux minutes de plus
Catherine Sabbah spécialiste du logement, scrute nos intérieurs.
Quelques bons coussins duveteux, un édredon, peuvent transformer un tiroir en un confortable lit de bébé. Cette solution bien commode a été brevetée dans nombre de maisons devenues trop petites pour tenir à plus de deux. A condition de ne pas refermer cette boite coulissante, justement pensée pour faire disparaître son contenu. Le tiroir remonte à l’Antiquité. Sa modernisation par des roulements à billes ou une cale pour éviter de se le faire tomber sur les pieds, n’a changé ni sa simplicité mécanique, ni son usage : trier des empilements.
« Ce qu'on y mettait une fois, cent fois, dix mille fois, on pouvait l'y retrouver en un clin d'œil, si j'ose dire. Quarante-huit tiroirs ! De quoi contenir tout un monde bien classé de connaissances positives,» s’écrit admiratif le héros un peu sot d’Henri Bosco dans Monsieur Carre-Benoit à la campagne, en donnant envie d’aller voir ce qu’au fond, ils pouvaient bien contenir, ces tiroirs.
« L’armoire et ses rayons, le secrétaire et ses tiroirs, le coffre et son double-fond sont de véritables organes de la vie psychologique secrète », écrit Gaston Bachelard dans La Poétique de l’Espace. Fermés à clefs dans ces cachettes rétractables, parfois si bien intégrées aux meubles qu’elles en deviennent indécelables, ces bribes d’intimité restent à la maison quand nous sortons. Le confinement les expose car, désoeuvré, on y va fouiller, dans les siennes et parfois celles des autres. En guise d’entrée en matière et pour faire connaissance, la poignée à tirer, a remplacé celle à serrer.
— Catherine Sabbah
Jusqu'Ă  plus d'heure
Sylvie Bagarie, grande lectrice, partage ses découvertes.
Ce matin de novembre, le roi des chamois qui règne sur son territoire depuis bien des années, reconnait son déclin, il sait que c’est la dernière saison de sa suprématie. L’un de ses fils plus résolu va prendre le pouvoir sur la harde. Pendant vingt ans, le roi a fait régner la paix sur son royaume ; ses fils ont grandi en compagnie de leurs mères et nul ne l’a jamais défié.
Seuls les aigles et les hommes empiétaient parfois sur ses terres. « Les chamois payaient le prix aux prédateurs du fond de la vallée et du ciel pour vivre dans ce royaume. » Mais les forces du roi commencent à décliner.
Ce matin de novembre, un braconnier, qui chasse depuis bien longtemps, se sent fatigué, il sait que cette saison sera sa dernière saison de chasse. Dans sa jeunesse cet homme a été révolutionnaire. « Pendant une période du siècle dernier, la jeunesse s’était donné une loi différente de celle qui existait. Elle avait cessé d’apprendre des adultes, aboli la patience ». Après la débandade, il s’est retiré dans les montagnes de son enfance et a vécu dans une cabane solitaire.
Au village, on l’appelle « le roi des chamois », mais il sait qu’il est simplement un voleur de bétail. « Il volait au maître de tout. Il avait vécu aux crochets du maître. » Il sait bien, lui, à qui revient le titre de roi des chamois. Ce matin là, il décide d’aller chasser. La confrontation entre l’homme et la bête est inévitable. Mais c’est l’aile du paillon blanc qui fait tout basculer.
C’est un livre bref et puissant, un long poème, qui retrace deux solitudes, deux forces vieillissantes, une ode à la nature, la légèreté de l’air, la neige qui crisse, l’abrupt des montagnes, la cruauté et la douceur du temps qui passe.
Erri De Luca, Le poids du paillon, Gallimard.
— Sylvie Bagarie
Un mètre d'écart
La photographe Hélène David part sur la piste de l'homme animal.
#Sur la piste de l’homme animal, Trace 3. "La brebis mérinos". Hélène David.
#Sur la piste de l’homme animal, Trace 3. "La brebis mérinos". Hélène David.
Une partie de l’activité des photographes documentaires consiste à négocier l’accès aux territoires des autres. Nous entrons dans la vie des gens, dans leur maison, sur leur lieu de travail, de loisirs, d’expression. En retour, ils rentrent aussi dans nos vies, parfois durablement, parfois de manière intime. 
Les « gens », dans le cas du projet Sur la piste de l’homme-animal, désignent également des bêtes. Au domaine du Merle, près d’Arles, les zootechniciens de l’INRA élèvent un troupeau expérimental de 1300 brebis mérinos. En novembre dernier, ils m’invitent à entrer, à l’aube, dans une bergerie du domaine. 
Sous l’édifice de pierre, tandis que je franchis la haie de bois, une cinquantaine de brebis et d'agneaux s'écarte doucement. Une ronde vide s'ouvre, ces quelques mètres de séparation silencieuse me tiennent à distance.
Je les regarde. Elles me regardent. Pour la première fois, les corps serrés n’apparaissent plus comme un troupeau, cette masse indistincte et autonome. Non, là, j’ai affaire à des individus, dont chaque regard me traverse, et va même au-delà. Intruse dans la bergerie, voici peut-être l’expérience du respecere - dont vient le mot respect - que décrit Donna Haraway, biologiste et philosophe, dans When Species Meet : 
« Tenir en regard, répondre, regarder réciproquement, remarquer, prêter attention, avoir un regard courtois pour, avoir de l’estime : tout ceci s’articule dans un accueil poli, pour instituer la polis, “où” et “quand” des espèces se rencontrent ».  
Au bout de longues minutes, je me détourne, quitte la portée du regard, pour chercher un contre-champ à photographier. Dans mon dos, le vide se remplit. Elles sont là, juste derrière, leurs souffles tièdes, puis leurs museaux, entrent en contact avec l'intruse.
— Hélène David
Par quoi remplacer... un match de foot ?
J'attends vos propositions et idées : elsafayner@gmail.com.
Dans le précédent numéro, je vous demandais par quoi remplacer les gondoles à Venise. Merci pour vos réponses :
  • « Évidez un demi-avocat. Installez en travers de la peau deux allumettes de bonne grosseur. DĂ©posez sur un fond de tupperware empli d'eau. Mettez un air d'opĂ©ra en fond sonore. Laissez-vous aller, mais tenez-vous Ă  au moins un mètre du gondolier. »
  • « Il me semble que, de Serge Reggiani à Sheila et Ringo, nous Ă©tions dĂ©jĂ  encouragĂ©s Ă  chasser de nos imaginaires amoureux la figure du gondolier. MĂŞme chez Dalida, le gondolier n'est que le souvenir d'un amour déçu. On pourrait donc remplacer, suivant ainsi les bons conseils de Serge, Venise et ses gondoles par “l'endroit oĂą tu es heureux/heureuse”. »
  • « De l'opĂ©ra ! En italien. Par exemple la Traviata, crĂ©e Ă  Venise en 1853. Ou bien Othello, le Maure de Venise. »
  • « Par une minute de danse par jour ! »
  • « par les mouettes de Paris, qui doivent s'en donner Ă  coeur joie en ce moment… »
  • « Par des paddles (il en existe mĂŞme des gonflables que l’on peut mettre dans ses bagages). C’est un transport doux, silencieux. Cela aurait l’avantage de mettre de la couleur et de rajeunir la moyenne d’âge des visiteurs. On peut penser au pĂ©dalo mais c’est moins drĂ´le. »
  • « En s’installant confortablement, si possible dans une chaise longue sous un rayon de soleil et en feuilletant un livre sur les plus beaux chefs d’oeuvre de Venise, achetĂ© Ă  Booki la librairie solidaire de Retrilog d’EmmaĂĽs. »
  • « Bien sĂ»r remplacer les gondoles par une visite virtuelle qui ne pollue pas et il y en a des dizaines. Exemples : Tour the Hidden Parts of Veneza Italia, ou celle-ci, ou cette dernière en 3D et aĂ©rienne ! »
  • « Par des milliers de souvenirs de grands bonheurs, d’extases infinies, de caresses, de promesses et … olĂ© … Peut- ĂŞtre. Mais voici mon histoire : un matin, saisie d’un dĂ©sir de rangement intense, je trouve une gondole Ă  Venise, une vraie ! Elle dormait au fond de la corbeille Ă  ouvrage de ma mère dans un petit flacon de sept Ă  huit centimètres de longueur.  Elle Ă©tait dirigĂ©e par un minuscule gondolier. Il ne chantait pas, non, mais Ă  l’inclinaison du flacon, la gondole avançait d’une extrĂ©mitĂ© Ă  l’autre oscillant sur une eau coloris bleu des mers du Sud. Et, une neige magique la recouvrait. Merveilleux spectacle ! J’ai ressenti soudain l’odeur du parfum de ma mère. J’étais heureuse de retrouver ce bibelot, un truc achetĂ© dans une Ă©choppe vĂ©nitienne pour touristes. Tout Ă  coup, je ne voyais plus la gondole Ă  Venise : celle-ci m’apportait en Ă©change d’une larme, d’un soupir de regret, le sourire de ma mère, Mado. »
  • « A Venise dĂ©sertĂ©e par les touristes et les croisiĂ©ristes, l’eau des canaux a retrouvĂ© sa transparence, les poissons y reviennent, paraĂ®t-il. Il se murmure mĂŞme que des sirènes y auraient Ă©tĂ© aperçues s’ébrouant sous le pont des Soupirs… Si vous les voyez comme moi, ces sirènes, alors, continuez cette histoire. Quand le merveilleux fait irruption, quand il force les portes de nos destins, il ne peut qu’apporter bienfaits, transcendance et soulagement. Les sirènes ont tellement de secrets Ă  murmurer Ă  l’oreille des hommes… Dernier conseil : je suis en train de lire Oreiller d’herbes, un roman de l’écrivain japonais NatsumĂ© SĂ´seki. Un peintre quitte la ville pour gagner la montagne oĂą il souhaite mĂ©diter sur son art et plus largement sur ce que sont la crĂ©ation et la sensation. “Je suis parti en voyage Ă  la recherche de l’impassibilitĂ© et si je regarde les gens dans cet Ă©tat d’esprit, cela n’aura rien Ă  voir avec la pĂ©riode oĂą je vivais Ă  l’étroit dans une maison, au fond d’une ruelle du monde d’ici-bas,” écrit-il. Je vous invite au voyage vers l’impassibilitĂ©, loin des passions humaines. Je vous invite Ă  peupler ce monde nouveau des crĂ©atures et des choses, des minĂ©raux et des plantes, des couleurs, des sons et des odeurs que l’agitation masquent trop souvent Ă  nos sens… »
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Elsa Fayner  •  21 JOURS

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Contributrices : Catherine Sabbah, Sylvie Bagarie, Hélène David.

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