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👙La première minute en maillot

👙La première minute en maillot
Par Elsa Fayner • 21 JOURS • NumĂ©ro #9 • Consulter en ligne
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Illustration Sarah Bouillaud.
Illustration Sarah Bouillaud.
Je ne vous dirai pas comment l'idée de cette newsletter m'est venue mais c'était une situation inconfortable dans laquelle je me suis mise toute seule. J'ai eu honte puis j'ai ri en repensant à tous les moments où je me tends des pièges dans l'appartement sans le vouloir. J'oublie que l'étagère est a moitié posée, que j'ai mes lunettes sur le nez en enfilant un col roulé… Des embarras du quotidien, dont on ne parle pas aux autres et qui n'ont pas de nom. 
Des gens très drôles ont entrepris de leur en donner. Trois comédiens qui se sont aperçus un soir à dîner qu'ils s'étaient tous déjà pincé les fesses sur une lunette de toilettes fendue. Un Baleinié, ou dictionnaire des tracas, est né, où l'on apprend que la première minute en maillot de bain se dit « calonia », le fait d'intervenir avec véhémence dans une conversation où on ne parlait pas du tout de ça « izguter », montrer un beau château au moment où le train s'engouffre dans un tunnel « obsrisailler » et s'asseoir sur son chat « miasliquer ».
« Le réel, c'est ce qui résiste, » répétait mon prof de philo en khâgne, citant le psychanalyste Jacques Lacan, lui-même influencé par la pensée d'Aristote. Ce prof m'a moins marquée que Loraux mais je me souviens de cette phrase parce qu'un samedi, pendant un devoir sur table, j'avais voulu aller aux toilettes et utilisé ceux - interdits - de l'internat, plus près. Le loquet était cassé. J'étais restée enfermée. Et quand le prof m'avait finalement libérée, j'avais murmuré : « Le réel, c'est ce qui résiste. » Pas un sourire.
Et si j'étais à la campagne en ce moment ? Et si j'en profitais pour prendre vraiment le temps ? Et si, et si. Toutes ces limites qui m'entravent… « Ce qui nous caractérise, ce n’est pas d’être parfaits, d’être des surhommes, mais c’est notre capacité fantastique d’évolution, d’adaptation et d’apprentissage. Notre plasticité, » m'a pourtant expliqué Thierry Magnin, physicien et prêtre, auteur d'un très intéressant Penser l’humain au temps de l’homme augmenté (Albin Michel, 2017). « Ce qui permet cette plasticité, c'est notre vulnérabilité. C’est elle qui fait que nous nous laissons atteindre par l’environnement et transformer. Alliée à la robustesse, la vulnérabilité permet la vie, le vivant. Le refus de nos limites, au contraire, nous précarise, nous déracine et nous fait perdre notre identité. » Et même le dictionnaire des tracas n'a pas de mot pour ça.
— Elsa Fayner
Illustration Sarah Bouillaud.
Illustration Sarah Bouillaud.
Deux minutes de plus
Catherine Sabbah spécialiste du logement, scrute nos intérieurs.
A Paris officie un notaire au nom prédestiné. Depuis 1997, Maître François Carré s’assure qu’un texte presqu’aussi géométrique que lui est bien respecté lorsqu’il scelle la vente d’un appartement. La loi Carrez certifie que le nombre de mètres carrés vendus est bien le bon. Elémentaire… Il suffirait de prendre un mètre. Pas tout à fait. Le législateur a tous les droits, même de changer la manière de faire des additions, dans le but utile, ont dû penser députés et sénateurs à l’époque, de ne compter - et donc ne payer - que la surface « habitable ».
Ainsi disparaissent les épaisseurs des murs, les surfaces où les grands ne tiennent pas debout, à moins d’un mètre quatre vingt, les balcons, les trémies d’escaliers, les embrasures de portes fenêtres… C’est faire bien peu de cas de tous ces coins où l’on se sent bien, des greniers où l’on s’invente des vies, des balcons où l’on prend le soleil quand ce n'est pas des nouvelles du voisin, des entre-deux portes où l’on se cache,  tout un univers spatial qui prend ces jours-ci une autre dimension. La loi ne s’applique d’ailleurs toujours pas aux maisons individuelles, sans doute trop pleines de ces recoins non mesurables donc inexistants.
Etalon du prix de l’immobilier, le mètre carré a aplati tout ce qui fait l’unicité d’un chez soi et mené à la fabrication de boîtes de plus en plus boîtes, carrée, simples et efficaces. A un marché dont le cours monte et descend selon les cycles économiques et n’a plus grand chose à voir avec le plaisir d’habiter. Faut-il passer au mètre cube, pour tenir compte des volumes ? Ou inventer une unité de mesure, le « mètre coeur » par exemple qui tiendrait compte pour fixer le prix d’un logement de quelques critères qui n’en ont justement pas. 
— Catherine Sabbah
Jusqu'Ă  plus d'heure
Sylvie Bagarie, grande lectrice, partage ses découvertes.
En islandais, ör signifie « cicatrices ». L’auteur précise que le terme s’applique au corps humain, mais aussi à un pays ou à un paysage malmené par la construction d’un barrage ou une guerre.
C’est un livre profond et drôle, dont le héros, Jonas Ebeneser, qui va avoir 49 ans, se décrit comme de « Sexe masculin- Divorcé- Hétérosexuel- Sans envergure- Sans vie sexuelle- Habile de ses mains ». Jonas est un lecteur de la Bible, de Paul Celan, Nietzsche, Hemingway, Léonard Cohen, et tire beaucoup de plaisir à réparer la plomberie ou à construire des placards. Mais rien ne suffit à nourrir son quotidien solitaire.
Jonas veut mourir mais ne sait pas comment s’y prendre d’autant qu’il veut épargner à sa fille la vue de son cadavre. Il décide, après réflexion, de partir pour l’un des pays les plus dangereux du monde, où il doit être facile de disparaitre.
Il part sans vêtements de rechange mais avec sa trousse à outils, on ne sait jamais… Et trouve un hôtel au bord de la mer. Dans ce pays - jamais nommé - qui n’a pas vu un touriste depuis des années, il est d’abord regardé avec suspicion, avec sa perceuse. Mais très vite, ses qualités de bricoleur sont mises à profit par la petite communauté de survivants de la guerre, et il leur devient indispensable.
Ce livre est un roman initiatique sur la seconde vie d’un homme de 50 ans, qui mêle, avec une grande réussite, la réalité la plus triviale à des réflexions philosophiques. C’est un baume pour les cicatrices mal refermées, il console sans nous bercer d’illusions, il laisse le chagrin venir.
Audur Ava Olafsdottir, Ör, Zulma
— Sylvie Bagarie
Un mètre d'écart
La photographe Hélène David part sur la piste de l'homme animal.
#Trace 3, "Sur la piste de l’homme animal". Le pêcheur. 2019. Hélène David.
#Trace 3, "Sur la piste de l’homme animal". Le pêcheur. 2019. Hélène David.
A bord de Margot-Jeannette, j’observe avec bonheur la chorégraphie des mains de Guillaume. Il y a une dizaine d’année, alors qu’il était encore matelot, fraîchement diplômé à quarante ans de l’école maritime, j’embarquais une première fois pour le photographier. 
Le démaillage est toujours aussi physique. Cette nuit, les gestes sont plus fluides, rythmés, légers. La peau des mains du pêcheur s’est épaissie, a bruni, désormais les phalanges sont larges. Toute la morphologie de Guillaume s’est ensauvagée. 
Chaque objet, à bord de sa barquette, répond d’un univers finement construit au fil des ans, d’une esthétique propre. Mais la pêche au petit métier reste un équilibre précaire. Une avarie, un météo pourrie, et tout est remis en question. 
A l’aube, je réalise que Guillaume et moi avons le même âge. Nous traversons des évolutions communes dans nos manières de travailler. Le corps ne répond plus tout à fait comme avant, mais ce qu’il a perdu en puissance, l’aurait-il gagné en sensibilité ? Pour Guillaume, « le monde sous-marin est un paysage mental » : en prédateur, il a intégré son milieu, déchiffrant chaque signe, éprouvant chaque forme, anticipant les migrations sous la surface. Il y a quelque chose de plus intuitif, de moins contraint dans cette relation à l’invisible. Au fond, c’est un autre passage pour composer avec les accidents, après avoir mesuré le risque de continuer. Comme dirait Christine Angot , « on se débrouille ».
— Hélène David
Comment nommer... les tracas confinés ?
Et en ce moment, il y a de quoi lancer un tome 3 du Baleinié, le dictionnaire des tracas qui invente des mots. Comment nommer le fait de sauter du trottoir sur la chaussée en croisant un passant ? Ou la sortie reliant tous les points à 1 km de chez soi ? Voire le fait de sortir systématiquement avec un cabas ? Je suis sûre que vous avez d'autres idées. Ecrivez-moi : elsafayner@gmail.com.
Dans le précédent numéro, je vous demandais par quoi remplacer l'odeur de terre mouillée. Merci pour vos réponses :
  • « On peut toujours poser un solide paillasson Ă  l'entrĂ©e de la salle d'eau, s'y essuyer la semelle des pantoufles pesamment (et bruyamment), puis ouvrir la douche en s'exclamant : “quel temps !” »
  • « ConfinĂ©e en appartement (traversant, quelle chance !), PĂ©nĂ©lope qui attend le retour de son guerrier qui travaille plus que jamais (il gère des centres d’hĂ©bergement d’urgence), je remplace l’odeur de terre mouillĂ©e par une grande respiration dans le tee-shirt de mon amoureux (l’odeur de sa peau sans parfum, sa prĂ©sence en substance….). Et ça va mieux pour tenir jusqu’au soir. »
  • « Par un haĂŻku: Le printemps est lĂ  / J’entends le bruit des vagues / De dessous mon bureau. Awano Qeiho (1899-1992) »
  • « Sais-tu que l'odeur de terre mouillĂ©e se nomme pĂ©trichor ? Ă€ son origine, on trouve une substance huileuse sĂ©crĂ©tĂ©e par les plantes et absorbĂ©e par la terre et les roches en pĂ©riode sèche. Mais lis la suite, tu vas voir, c'est d'actualité… »
  • « Par… un bobun. Petite explication : tous les matins, je vais Ă  Curie Ă  vĂ©lo. J'emprunte la rue Buffon, qui longe le jardin des Plantes. Habituellement, cette rue, très Ă©troite, est très encombrĂ©e et je me faufile entre camions, bus et voitures. Depuis le confinement, j'ai la voie pour moi toute seule ! Et les odeurs de pots d'Ă©chappement ne cachent dĂ©sormais plus l'odeur de terre mouillĂ©e qui Ă©mane du jardin tout proche (ils arrosent le matin !). J'adore cette odeur particulière qui me projette des annĂ©es en arrière… L'autre jour, alors que je m'en repaissais, mes yeux se sont soudainement arrĂŞtĂ©s sur la devanture d'un restaurant nommĂ© “pause bobun”. J'adore les bobun ! Ma bouche s'est immĂ©diatement emplie des saveurs d'un bouillon relevĂ©, du croquant des pousses de soja et des cacahuètes. Apparemment, ce resto est bien notĂ© sur Tripadvisor : si ça te dit, je t'invite Ă  l'essayer dès que nous serons sortis de tout ça ? Et après, on pourrait aller flâner au jardin des Plantes, se gaver d'odeur de terre mouillĂ©e. »
  • « On peut toujours aller fourrer son nez dans le terreau humide de ses plantes vertes. A dĂ©faut de plantes chez soi il faut devenir alchimiste : sur un lit de coton hydrophile dĂ©poser des champignons dĂ©taillĂ©s en petits morceaux puis des graines (Ă  germer idĂ©alement, sinon type graines de courges). Arroser tous les soirs… et un beau matin on se rĂ©veillera dans un parfum de sous bois… je vous engage Ă  essayer… si vous avez pu conserver votre odorat. »
  • « Rien ne peut remplacer l'odeur de terre mouillĂ©e, mais pourquoi ne pas l'inviter Ă  la maison ? Pour cela, cueillir un peu de terre dans un coin de jardin public (en glissant la main sous la grille, puisqu'ils sont fermĂ©s) puis la mouiller dans une coupelle, avec de l'eau tombĂ©e du ciel, que l'on aura collectĂ©e en tendant par la fenĂŞtre une main munie d'une tasse, lors d'une averse… Bien-sĂ»r cela n'est possible que si le logement dispose d'une fenĂŞtre. Sinon, on peut aussi cacher une tasse quelque part dans un coin de ruelle et venir la rĂ©cupĂ©rer discrètement une fois qu'il aura plu. Si l'on a Ă  l'inverse la chance de disposer d'un balcon, ou d'une jardinière accrochĂ©e Ă  sa fenĂŞtre, il suffit de laisser la terre Ă  l'air libre et d'attendre que la pluie vienne… dans tous les cas, ne pas oublier le plus important : respirer quand c'est le moment ! »
Et une surprise, dans le courrier des lecteurs :
  • « Je lis dans votre dernier “21 jours” dont je vous remercie que vous avez eu comme professeur de philo Patrice Loraux. En 1968, au lycĂ©e de Beauvais, j'ai eu la chance insigne d'avoir comme professeur de latin, Nicole Loraux, son Ă©pouse, qui Ă©tait dĂ©jĂ  extraordinaire, nonobstant un look assez surprenant. A l'Ă©poque, Patrice Loraux Ă©tait pas mal aussi dans le genre hirsute et dĂ©penaillĂ©. Ce texte a provoquĂ© chez moi une plongĂ©e en arrière très plaisante en mai 68. Les lycĂ©es Ă©taient fermĂ©s. Avec Madame Mère, pas question d'aller en ville. Un avant-goĂ»t de confinement … mais j'avais 16 ans. »
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Elsa Fayner  •  21 JOURS

pour la réalisation de la newsletter.
Contributrices : Catherine Sabbah, Sylvie Bagarie, Hélène David.

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