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Je n’ai jamais été aussi consciente de ce que je touche

Je n’ai jamais été aussi consciente de ce que je touche
Par Elsa Fayner • 21 JOURS • Numéro #3 • Consulter en ligne
La newsletter qui ausculte nos vies confinées.

Illustration Sarah Bouillaud.
Illustration Sarah Bouillaud.
Je n’ai jamais été aussi consciente de ce que je touche, quelles surfaces, quelles aspérités, quelles textures, si je m’appuie ou non, si d’autres ont pu y poser la main ou pas, avec ou sans sueur. Il est loin le temps où je pouvais envoyer des textos tout en faisant des courses. Moi qui croyais qu’avant - je veux dire la semaine dernière - on se touchait déjà peu, que le contact physique était en voie de disparition. Il nous en restait sous le coude en fait.
Un médecin m’avait alertée voilà quatre ou cinq ans : « vous avez remarqué, dans le métro ? Certains font exprès de tomber à moitié sur leur voisin pour avoir un contact physique, » m’avait raconté la gynécologue dans son cabinet de la Place Vendôme. « Les gens se touchent de moins en moins. Ils ont de plus en plus peur du contact. En même temps, ils en ont besoin. » 
Les caisses de supermarché sont devenues automatiques, des robots « intelligents » aident à la maison. Avec la 5G, on opèrera bientôt de plus nombreux patients à distance. Les jeunes font moins l'amour qu'avant, rivés à leur smartphone, seuls dans leur chambre (cf cet article de The Atlantic, entre autres). Un certain « hygiénisme social » a été réactivé au début des années 90, au moment des années Sida, engendrant une peur d'être touché, explique le philosophe Bernard Andrieu, coauteur d’Enseigner le corps, dans un article du Monde. L'ambiance #metoo et les craintes de poursuites sont passées par là aussi. Aujourd'hui, un enseignant réfléchit à deux fois avant de poser la main sur l'épaule d'un élève. Pour le meilleur, et pour l'excès.
La gynéco de la Place Vendôme observait une autre nouveauté, dans son cabinet : « Les femmes que je reçois maintenant s’excusent quand elles ne sont pas épilées… Ce n'était pas du tout le cas avant. On dirait qu’elles refusent leur animalité. » Pour une gynéco bcbg, elle y allait fort. Cela dit, elle n’avait pas tort de faire un lien entre le toucher et le poil puisque c’est ce petit dernier qui permet, via la peau, de ressentir le plaisir. Sans lui, pas de frissons. Avis aux amateurs d'épilation intégrale.
Le processus est connu : l’ocytocine est libérée sous l’effet de la caresse. La peau est donc l’organe du plaisir, l’organe sexuel par excellence - oui, la peau est un organe -, qui peut devenir érogène sur toute sa surface. Mais l’ocytocine augmente également l’intérêt pour la relation. Autrement dit, le toucher procure du plaisir et engage à tisser des liens. Un enfant qu’on ne touche pas suffisamment devient rapidement dépressif et ralentit son développement psychoaffectif. Il peut en mourir. 
Pour travailler sur la douleur, des scientifiques ont eu besoin de provoquer en laboratoire une hypersensibilité colique chez une souris de quelques jours, m’a expliqué Marcel Crest, qui a dirigé le Centre de Recherche en Neurobiologie et Neurophysiologie de Marseille (CRN2M), l’une des seules équipes de neuroscientifiques à travailler sur la peau. Cette hypersensibilité se traduit par un inconfort digestif récurrent. Pour obtenir ce résultat, les chercheurs ont séparé la jeune souris de sa mère, la privant de tout contact physique avec elle. En quelques jours, les douleurs abdominales se sont installées, irrémédiablement.
Il faut dire que la peau est le seul organe à être issu du même tissu embryonnaire que le cerveau dans le ventre de la mère, m’a aussi expliqué Marcel. C’est le premier sens qui s’installe chez l’embryon pendant la grossesse et le seul à être fonctionnel dès la naissance: l’enfant prend plaisir aux sensations tactiles alors qu’il ne voit pas et qu’il entend peu. Le cerveau se construit sur la base des stimulations extérieures - l’enfant touche, écrase, palpe pour faire connaissance avec ce qui l’entoure -, d’où l’importance des sollicitations répétées de la peau. Même confinés.
— Elsa Fayner
Deux minutes de plus
Qui traite bien son enveloppe traite bien son intérieur. Prenons l’exemple des douleurs qui viennent avec l’âge, qui peuvent être articulaires et musculaires notamment, et qui peut-être viennent plus jeune en ce moment en cette période de moindre activité physique. Peut-on éviter qu’elles ne s’installent ? Oui, en s’occupant de sa peau. Car avant que la douleur n’apparaisse, elle se signale comme « nociception » au corps : c’est l’alerte. La peau réagit aux pincements, aux étirements, aux brûlures, etc. La nociception correspond au stade où ça ne fait pas encore mal. Quand en revanche elle bascule dans la douleur, un cercle vicieux s’installe. L’environnement biochimique des récepteurs se modifie. Le seuil de tolérance à la douleur diminue et les cellules deviennent « hyperexcitables ». C’est l’emballement. Et en vieillissant, ça s’emballe un peu partout dans le corps.
Il s’agit donc de bien traiter sa peau pour qu’elle joue son rôle d’alerte sans basculer dans la douleur. Il s’agit d’éviter que la peau devient « hyperexcitable ». En la massant tous les jours, en la caressant, en pratiquant régulièrement des activités qui la font travailler en contact comme le yoga, le Pilates ou toutes sortes de sports.
Plus encore : ce qui est valable pour les articulations et les muscles l’est également pour le cerveau. L’état de notre peau peut influencer celui de notre cerveau, et réciproquement. La peau est le seul organe du corps qui permette cet aller-retour. Le câblage neuronal entre les la peau et le cerveau est unique. Ainsi, calmer la périphérie du corps calme la tête.
Du choix des vêtements, plus ou moins caressant, à celui des temps d’exposition au soleil - à la fenêtre… -, en passant par la manière de se laver les mains, il est possible de bien traiter sa peau en prenant simplement conscience de tout ce qui vient la toucher. Il suffit de développer son attention à des gestes qui sont effectués toute la journée de manière automatique. Le bien-être ressenti au niveau de la peau n’en aura que plus d’effet sur l’ensemble du corps. Je répète ce que m'ont dit Mary et Marcel, le couple Crest, passionné tous les deux par notre enveloppe corporelle et que je remercie ici :)
— EF
Quelques exercices pratiques
Il n'est pas possible de ne pas parler au sujet du toucher du Traité des caresses, du médecin et sexologue Gérard Leleu, paru en 1983 et vendu à plus d'un million d'exemplaires, à la grande surprise de ce passionné de la peau. Trente ans après, Leleu a réactualisé son livre, dans lequel il explique le fonctionnement de la peau, la géographie du plaisir, les attentes des femmes et des hommes en la matière. Surtout, il donne des idées, comme autant d'exercices à pratiquer.
Par exemple : le trait de plume. caresse de base.
« c'est l'effleurement avec la pulpe d'un doigt, le plus souvent l'index ou le majeur (à privilégier). Avec la précision d'une plume à écrire et la légèreté d'une plume d'oiseau, le doigt trace diverses lignes. Il peut décalquer l'anatomie, soit en suivant les profils du corps ou les contours des membres, redessinant la silhouette, soit en suivant les lignes naturelles du terrain : les sillons, les creux, les rebords, etc. Il peut improviser des dessins : soit des figures géométrique, aller et retour en épingle à cheveux, arabesques, cercles concentriques, etc., soit des graphismes figuratifs, coeur, fleur, étoile, etc., soit des lettres, des chiffres, des mots, des phrases. »
    Qui se décline ainsi :
  • le pointillé : même caresse en décollant les doigts par intermittence,
  • le pinceau : même caresse avec les quatre doigts,
  • le pas de moineau : même chose que le pinceau en décollant les doigts par intervalles,
  • le pas japonais : même chose que le trait, mais en exerçant une pression moyenne par intermittence.
— E.F.
Jusqu'à plus d'heure
Dans chaque numéro, Sylvie Bagarie, grande lectrice, partage ses plus belles découvertes.
« D’aussi loin qu’il s’en souvienne, Ferguson avait toujours regardé la fille dessinée sur les bouteilles de White Rock. C’était la marque de l’eau de Seltz que sa mère achetait. C’était le genre de fille qui pouvait sérieusement inspirer un garçon… et quand celui-ci devenait plus grand, disons vers 12,13 ans, la fille pouvait très bien se transformer en un véritable fantasme érotique, un appel vers un monde de passion charnelle et de désirs brulants, et quand cela arrivait à Ferguson, il s’assurait que ses parents ne le regardaient pas tandis qu’il contemplait la bouteille. »
C’est le roman de la maturité, le livre d’un écrivain en pleine possession de ses talents, bref c’est un livre bluffant. Comment tenir en haleine, au fil de 1000 pages, un lecteur, avec les quatre variations de la vie d’une seule personne, quatre trajectoires possibles ? Paul Auster est un conteur, il nous prend par la main, et nous ne lâchons plus cette main. Toutes ses obsessions sont présentes ; en vrac, la judéité, la mère - beaucoup -, le père lointain, l’ami, la fille aimée, le base-ball, l’écriture, le cinéma et New-York évidemment.
Alors rien de nouveau ? Et pourtant si. Tous ces éléments forment un roman absolument original. Le point de départ est l’arrivée à Ellis Island d’Isaac Reznikoff, le grand-père d’Archibald, qui a quitté Minsk pour débarquer, après bien des péripéties, aux Etats-Unis : par un hasard de l’histoire comme Paul Auster les aime, un fonctionnaire va le rebaptiser du nom de Ferguson. Son petit-fils, Archibald Ferguson, auraient pu avoir au moins quatre vies, qui prennent des tournures subtilement différentes sous la plume d'un Paul Auster qui parcourt ainsi l’histoire des fifties et des sixties. Et c’est un autre des plaisirs de cette lecture. 
A noter des passages en France où le lecteur retrouve des lieux décrits avec une exactitude parfaite par l’auteur qui y a vécu entre 1971 et 1974. L'un des Archie d'ailleurs - toutes les variations du personnage sont obsédées par l’amour et la possibilité de le vivre charnellement - y vivra une aventure érotique totalement inattendue qui changera sa vie.
Il faut pouvoir libérer des périodes de lectures significatives sur au moins deux semaines pour apprécier la lecture de ce roman foisonnant. La narration parallèle de l’histoire des quatre Archie n’est pas aisée à suivre dans les premiers chapitres ou les différences de parcours restent peu apparentes. Par la suite le lecteur nage aisément dans les méandres de ce grand fleuve littéraire.
Paul Auster, 4321, Actes Sud.
— Sylvie Bagarie
Un mètre d'écart
Dans chaque numéro, la photographe Hélène David parcourt les chemins de l'hybridation entre homme et animal. Récit de création.
#Trace 3, "Sur la piste de l’homme animal". La toison de Toto. 2019. Hélène David
#Trace 3, "Sur la piste de l’homme animal". La toison de Toto. 2019. Hélène David
Sur la piste du thérianthrope, Aurélie Darbouret, auteure, et moi, avons identifié dans les Bouches du Rhône - notre rayon d’action - des femmes et des hommes reliées aux animaux, de manière tangible ou symbolique. Celles et ceux que nous avons nommés « intercesseurs» nous initient à leurs relations aux bêtes, et nous font en quelque sorte traverser cette frontière entre espèces.  
J’ai rencontré Toto en Mars 2019. Toto, Comtois, travaille avec Ivan Wassermann, son propriétaire, prestataire en traction animale. C’était le tout début de cette enquête, et je cherchais à mettre en place un protocole. Avec Aurélie, nous avions décidé que notre matière serait, elle aussi, hybride, comme l’homme-animal. Dans un continuum dynamique, elle serait sensible mais ancrée, évoluant entre réalisme et imaginaire, avec des protagonistes humains et non-humains. Aurélie recueillerait la parole, et je serais plutôt du côté des animaux, « à leur hauteur », à la recherche d’une forme d’intimité merveilleuse
Dans ce cadre documentaire, comment construire une relation avec des êtres qui ne « parlent » pas ? Avec les humains cela commence ainsi : la photographe documentaire se présente « Bonjour, je suis artiste, je m’intéresse aux animaux, plus particulièrement aux personnes qui construisent une histoire forte avec eux. Aimeriez-vous en parler? » Ivan, lui, plutôt taiseux, a préféré d’emblée me confier les rennes d’Etape, jeune pouliche, pour apprendre à aller au pas ensemble entre les ceps de vigne. A synchroniser un corps quadripède d’une tonne avec un corps bipède de 50 kilos, et vice-versa. Et, là, une fois les a-prioris dépassés, le toucher a toute son importance. Pendant le travail, ni caresse, ni coups, mais des gestes amples et précis, soutenus par une voix claire, et de petites séries de contacts brefs et vifs « comme le feraient les chevaux dans la nature pour communiquer, » selon Ivan. Ré-apprendre à marcher, « parée du prestige de la bête » selon les mots de Georges Bataille… 
— Hélène David
Par quoi remplacer... une plage ?
J'attends vos réponses, propositions, idées saugrenues : elsafayner@gmail.com
Dans la première Newsletter, je cherchais par quoi remplacer le café noir serré du percolateur parce qu'il me manque déjà. On m'a conseillé « le chocolat très noir, voire 100% cacao », « t'as qu'à l'imaginer en hypnose puisque t'en fais », ou encore « la chaussette, méthode ancestrale et écologique, pour faire passer la poudre de café », avec une variante : « t'as cas porter la même paire de chaussettes pendant quatre jours, trainer avec tous les jours, les mouiller, les essorer et te faire chauffer ce jus. Bon courage ». Mon coeur balance. Merci le copains !
Avez-vous aimé ce numéro ?
Elsa Fayner  •  21 JOURS

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Contributrices : Catherine Sabbah, Sylvie Bagarie, Hélène David.

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