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J'ai voyagé sans prendre d'amende ✈️

J'ai voyagé sans prendre d'amende ✈️
Par Elsa Fayner • 21 JOURS • Numéro #2 • Consulter en ligne
La newsletter qui explore nos vies confinées avec tous les sens.

Illustration Sarah Bouillaud
Illustration Sarah Bouillaud
L’opération de neurochirurgie allait durer une heure et demie. La patiente était éveillée. L’anesthésiste, postée près de son visage, prête à l’accompagner dans un voyage immobile
Autour d’une maison de vacances en Lozère. C’est là que la patiente se sentait bien, qu’elle avait envie de retourner, avait-elle confié à Catherine Bernard lors du rendez-vous préparatoire au Kremlin Bicêtre. Le médecin avait pris quelques notes, un peu perplexe, n’ayant jamais mis un pied en Lozère. « Il a fallu que j’élargisse mes expériences sensorielles pour entraîner mes patients dans un endroit de sécurité avec toutes les sensorialités, pour donner des pistes avec suffisamment de choix et pouvoir m’adapter à chacun, » confie-t-elle aujourd’hui.
A l'époque, c'était l'une de ses premières opérations en hypnosédation : l’hypnose est combinée à une anesthésie locale et à une sédation légère. Et de se retrouver à passer des heures sur des annuaires en ligne de gîtes ruraux pour découvrir la maison en question pierre par pierre, sur Google Earth pour la sinuosité des chemins alentours, la disposition de la végétation, l’isolement du terrain, sur des sites de botanistes pour les plantes, les fleurs en cette saison, leurs particularités, leurs couleurs, leurs parfums. Mais aussi quels animaux, quelle météo ? Catherine Bernard a voyagé loin avant de pouvoir accompagner sa patiente sur le billard.
Après l'opération, la malade lui a confié, en baissant la voix : « Nous deux seules pouvons comprendre… »
C’est ça l’hypnose. La maison en Lozère, la framboise sur la langue, la chaleur sous les pins. Il s'agit de « vraiment » la déguster - la framboise - avec tous les sens. De faire « comme si » on y était - dans la cuisine, autour de ces cheminées au milieu de la pièce si spécifiques à la Lozère.
Des études d'imagerie cérébrale ont bien montré cette différence entre hypnose et imagination. Des chercheurs ont présenté aux participants un stimulus auditif, ils leur ont demandé ensuite de l’imaginer, puis ils les ont accompagnés en hypnose et suggéré de l’entendre. Dans ce dernier cas, les scientifiques ont observé la même activité cérébrale que lorsque le sujet entendait vraiment le son. En revanche, quand le sujet se contente de l’imaginer, cette zone n’est pas sollicitée.
Concrètement, les études montrent une activation du cortex préfrontal et du cortex cingulaire antérieur, zones de l’attention active : c’est donc un état de veille intense - tout sauf du sommeil -, pendant lequel nous sommes conscients de tout ce qui se dit et se passe autour de nous. Notre attention est totalement ouverte, elle saisit tout à la fois. Plus précisément : nous sommes tout entier dans le registre de la sensation.
A l’hôpital, des malades qui ne peuvent plus rentrer chez eux reviennent ainsi les joues roses après une « visite » de leur jardin, accompagnées par un infirmier. La douleur est moins ressentie dans ces cas-là. Surtout le champ des sensations s’élargit avec la pratique. L'hypnose rend plus attentif aux stimulations extérieures et donne envie de les cultiver. Pour mieux accompagner ses patients, Catherine Bernard s'est inscrite à des ateliers de Kōdō, cet art japonais qui entraîne à sentir les encens. Enfin, les initiés parlent de les « écouter ».
— Elsa Fayner
Un instant pour vous
EXERCICE PRATIQUE. Toute hypnose est auto-hypnose. Un médecin ou un psychothérapeute formé peut accompagner mais c’est la personne qui se met elle-même en hypnose si elle le souhaite. On ne peut pas l’y forcer. Concrètement, pour pratiquer :
  • Installez-vous dans un endroit et une position qui vous conviennent ;
  • Observez, en spectateur, deux ou trois de vos respirations, quelles parties du corps elles font bouger.
  • Vous pouvez fermer les yeux ou non. Et laisser venir… le rien… une couleur à l’intérieur des paupières… une lumière… rien du tout… une image… une odeur… la façon dont vos pieds sont posés sur le sol… les mollets contre le canapé… les cuisses, le bassin, la taille…
  • Passer en revue tous les éléments du corps, et leur contact avec le support fait partie des possibilités. Ecouter une musique lancinante. Fixer la flamme d'une bougie. Vous savez ce qui vous fait de l'effet.
  • Vous pouvez également faire une promenade dans un endroit que vous aimez… poser la main sur la table en bois, humer l’odeur de la cuisine, goûter ces gâteaux… Quelques minutes suffisent. Et, quand vous le souhaitez, vous pouvez frotter vos mains l’une contre l’autre vigoureusement, jusqu’à ressentir de la chaleur, les poser comme des coques sur vos yeux peut-être fermés. Puis les rouvrir.
Illustration Sarah Bouillaud
Illustration Sarah Bouillaud
Deux minutes de plus
Catherine Sabbah spécialiste du logement, scrute nos intérieurs.
Le pas de la porte, si immatériel d'habitude, est devenu une frontière menaçante que nous hésitons à franchir, par peur du gendarme et surtout de l’ennemi invisible. Alors, où allez-vous partir ce week-end ? Dans votre bibliothèque ou vos pensées? Parcourir à cheval les plaines de l’Ecosse du XXe siècle ou dealer dans la banlieue de Naples en compagnie d’une baroque troupe de héros sortis chacun d’une série ?
Propagé par la course folle du monde, le Covid-19 nous fige dans une immobilité dont nous avions perdu l’habitude. Et libère une gamberge qui n’a que le choix de l’élan créateur, en s’égarant dans des méandres familiers ou inconnus. L’empêchement d’interactions sociale réelles lui laisse toute la place pour se déployer dans des espaces physiques et mentaux, qui parfois se confondent dans de nouvelles pratiques.
Mieux vaut se couvrir pour sortir le soir par exemple : le fond de l’air est frais encore sur les balcons, d’où nous applaudissons un drame qui se joue à huis clos, ailleurs. Ses héros ne sont pas des acteurs. La fin n’est pas écrite. Il n’y a pas de scène. Nous nous regardons.
Et si notre enfermement ouvre nos esprits au monde, nos migrations pendulaires, physiques, tangibles, elles, dans un mouvement paradoxal, s’arrêtent au bout de quelques secondes, au salon, à la cuisine, au bout de la table ou de l’autre côte du lit. Dilemme quotidien, faut-il enfiler ses chaussures pour changer de pièce, quitter son pyjama, se coiffer ? Pour se réinventer une routine sociale dans un monde devenu d’autant plus inconcevable que nous ne pouvons voir plus loin que le bout de la rue. Sans les bourgeons chaque jours un peu plus gros, un peu plus verts et bientôt éclos, pourrions nous encore, dans quelques semaines, distinguer nos rêves, du cauchemar quotidien et de la réalité d’un jour sans fin ? Entre deux miroirs installés face-à-face peut-être. Une manière de s’ôter ses illusions tout en se recréant une perspective. Et de danser seul, à plusieurs.
— Catherine Sabbah
Jusqu'à plus d'heure
Sylvie Bagarie, grande lectrice, partage ses découvertes.
Nastassja Martin est une anthropologue qui effectuait en 2015 une mission au Kamtchatka chez les nomades évènes lorsqu’une rencontre a changé sa vie : la rencontre terrifiante avec un ours qui la blesse gravement mais qu’elle va réussir à faire fuir en se servant de son piolet.
Nastassja passe des mois dans un hôpital en Russie puis à Paris et livre de ces séjours un récit drôle, grinçant et effrayant. Car ses souffrances physiques s’accompagnent d’un malaise psychique.
Nastassja a la sensation que l’ours vit en elle, qu’il fait corps avec son être et que ce n’est qu’en acceptant cette présence de l’animal en elle qu’elle pourra retrouver sa place dans le monde.
Les psychologues en cherchant l’origine de son trouble profond dans son enfance ne peuvent intégrer cette part de l’ours en qu’elle porte en elle, tandis que l’ours porte désormais une part d’elle-même.
Son corps est un « territoire envahi ». «Il y a eu nos corps entremêlés, il y a eu cet incompréhensible nous, ce nous dont je sais confusément qu’il vient de loin, d’un avant situé bien en deçà de nos existences limitées ».
Il faudra qu’elle reparte chez les Evènes pour tenter de comprendre. Ses amis de là-bas l’avaient déjà, avant l'accident, baptisée « Mathuka », l’Ourse, car ses rêves étaient peuplés d’ours ; la voici devenue « Miedka », Mi-femme mi-ours. Mais ils n'ont qu’une partie de la réponse.
Cette histoire extraordinaire, racontée très simplement, forme un récit hypnotique avec des incursions, qui peuvent être déroutantes pour un esprit occidental, dans le monde du surnaturel.
— Sylvie Bagarie
Un mètre d'écart
La photographe Hélène David part sur la piste de l'homme animal.
#Trace 3, « Sur la piste de l’homme animal ». Les ancêtres. 2019. Hélène David
#Trace 3, « Sur la piste de l’homme animal ». Les ancêtres. 2019. Hélène David
Je suis une vache. 
C’est-à-dire, dans mon métier, un ruminant régurgitant des nourritures diverses, qui viennent parfois de très loin, pour en produire une nouvelle matière. Perceptions, émotions, expériences, rencontres, représentations, tout peut passer à la moulinette de la création. La prise de vue photographique n’étant qu’une étape du processus de figuration.
Se lancer sur La piste de l’homme animal est, dans cette configuration, une entreprise épique. Au début, c’est le temps de la lecture et de l’imprégnation, des divagations dans les musées, dans les cavernes pariétales, ou dans les ouvrages d’histoire de l’art. Face à cette omniprésence des bêtes et des monstres dans les récits, depuis les origines, il est impressionnant d’être rattrapée par cette puissance : celle que le monde animal exerce sur notre imaginaire humain.
Avec mes co-auteurs, depuis que nous avons commencé à fréquenter ces autres vivants dans le réel, à les observer, à tisser des relations, un bestiaire riche et fantasque peuple nos rêves. Ainsi, j'ai rencontré au cours d’un tournage de cinéma un homme tout à fait particulier. Un homme animé d’une vibration venant du plus profond de son torse. 
« MAIS TU RONRONNES ?!!!! » dis-je à l’homme du rêve en l'enlaçant.
Plus récemment, ces Autres sont apparus de manière encore plus saillantes au cours des séances d’hypnose ericksonienne menées avec Monsieur De Martino. Joël va dans le sens de David Lynch « Plus on pratique, plus on descend en profondeur ». Donc peu à peu, de simples rencontres animales ont cédé la place à un voyage dans le corps souple d’une panthère - s’imaginer en vache, en terme de symbolique et de sensorialité, n'aurait pas le même potentiel, quoique. Voici donc un nouvel espace de sens et d’intensité ! Quadripède agile, je peux m’élancer sur les plateaux immenses de l’Ardèche, à deux pas de la grotte Chauvet, amortie par des coussinets délicats
Aujourd’hui je fais appel à ces qualités précieuses pour échapper au casernement. Je vous invite, si vous êtes dans la même situation, à imaginer quel animal vous pourriez convoquer. Même une vache ou une limule.
— Hélène David
Par quoi remplacer ... le périph bondé ?
J'attends vos propositions et idées : elsafayner@gmail.com.
Dans le précédent numéro, je vous demandais par quoi remplacer un train :
  • « Bouquiner à côté de la fenêtre. La machine à laver qui tourne peut faire office d'ambiance sonore, à tester. »
  •  « Par le jardinage. J’aime le train qui est un temps suspendu et permet de rêver, dormir, lire, écouter des podcasts… Certes on ne peut lire et jardiner en même temps mais tout en jardinant on peut rêver, penser, imaginer… ; un bémol pourtant : c’est nettement plus fatigant sur le plan musculaire.»
  • « Par une grève (ça c'est pour mon côté gaucho) ? Par un vélo (ça c'est pour mon côté sur roulettes) ? Par une randonnée en montagne (ça c'est pour la pub, étant guide… au chômage) ? »
  • « La journaliste sifflera-t-elle trois fois… son verre avant d'en prendre un quatrième ? »
  • « Par le train-train ? 7h yoga, 8h ménage, 9h visio … »
  • « Je DETESTE les trains, même enfant je n’ai jamais eu de train électrique, mais la question m'a amusé car en fait j'aime bien les films ou reportages à bord de trains. Donc me voici sur le web cherchant et … il y a plein d'idées. Voir en replay l'émission Des trains pas comme les autres. Lire les catalogues de voyage spécialisés dans les trains pour craquer ses économies, s'il en reste le jour d'après le confinement. Taper “trains du monde” puis sélectionner “images” sur le web et choisir au hasard (ou pas). Il y a de quoi s'occuper un après-midi. On trouve par exemple 10 TRAINS QUE VOUS N'AUREZ PAS ENVIE DE PRENDRE. Ton truc a fonctionné : ça fait deux heures que je suis scotché et je viens de passer un bon moment :) »
(21 jours) relaie des annonces
L'institut Milton Erickson de Biarritz met en place une cellule d'aide psychologique pour les soignants consistant en des séances d'hypnose par groupes de cinq, par internet (sur Zoom), gratuits, «pour reprendre un peu de soi ». Agenda disponible à partir de mercredi sur hypnosium.com
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Elsa Fayner  •  21 JOURS

pour la réalisation de la newsletter.
Contributrices : Catherine Sabbah, Sylvie Bagarie, Hélène David.

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