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🥂 « C'était bref mais formidable »

🥂 « C'était bref mais formidable »
Par Elsa Fayner • 21 JOURS • NumĂ©ro #15 • Consulter en ligne
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Illustration Sarah Bouillaud.
Illustration Sarah Bouillaud.
Il y a six ans, Le Monde publiait une BD qui n'est malheureusement plus accessible sur son site. JH y rencontrait Sarah via une appli faite pour ça. Leurs échanges, brefs et solitaires, finissaient par obséder le gars, qui essayait de convaincre Sarah de se voir en vrai. Elle cédait, le conviant à une soirée libertine où, masqué, JH s'endormait sur ses genoux tôt dans la soirée. Quand il se réveillait, elle était partie, et pour un moment puisqu'elle s'envolait pour quatre mois à Vegas. Le temps pour lui de relever le défi sexuel que lui lançait l'intrigante femme, un défi solitaire pour mieux la retrouver. Ca s'appelle La technique du périnée. La BD, de Ruppert et Mulot, publiée chez Dupuis.
J'avais bien aimé cette idée de profiter de l'attente pour mieux connaître et expérimenter sa sexualité. « J’ai récemment perdu mon visio-pucelage - il était temps à 49 ans - et c’était formidable. Bref mais formidable, » m'a confié un copain après la newsletter sur la sexualité confinée. Ou comment le confinement donne des idées.
Peut-être que les relations déjà établies en ont profité, mais en tous cas, depuis le 16 mars, la fréquentation des sites de rencontres a décliné de 50 à 70%. Surtout sur les sites qui « donnent accès à une sexualité rapide, » a analysé Joëlle Mignot lors d'un webinar de la Chaire Unesco Santé sexuelle et Droits humains. Les applications qui laissent plus de place à l'imaginaire ont été un « peu moins touchées, » note la psychologue sexologue : « Plus le corps est accessible rapidement, plus la baisse a été immédiate. »
« Avoir des relations par écran interposé ne revient pas au même, » reconnaît Joëlle Mignot. « On est dans une isolation sensorielle, qui implique une forme de frustration. On peut très certainement faire l'amour par internet et se retrouver avec la même personne dans un lit et que ça ne fonctionne pas du tout. Maintenant faire l'amour à distance peut faire marcher l'imaginaire, le fantasme. En attendant… »
L'idée étant que la virtualité ne dissuade pas de se rencontrer en vrai, plus tard, tels ces ados américains, confinés quasi-permanents dans leur chambre. En 1991, 54% des élèves de lycée avaient eu des rapports sexuels, contre 40% en à 2017, selon une enquête du Center for Disease Control and Prevention. Les chiffres se retrouvent un peu partout en Occident.
Un article de The Atlantic s'est penché sur la question, pointant l'inquiétude des parents et les agendas hyper remplis des ados. Moins de rendez-vous amoureux mais également d'autres activités associées à l'entrée à l'âge adulte : travail rémunéré, sorties sans les parents, obtention du permis de conduire, etc.
L'article a tellement circulé qu'un deuxième a été publié, pour comprendre cette « récession sexuelle » comme l'appelle l'auteure. Nouvelles pistes : l'augmentation des pratiques solitaires - masturbation, vibromasseurs, pornographie. Une pudeur, voire une « inhibition », à se montrer nu en vrai. Mais aussi la peur de rencontrer quelqu'un dans un bar dont on ne sait pas s'il nous drague ou pas : cette incertitude serait difficile à supporter pour certains, qui préfèrent la clarté des applis.
— Elsa Fayner
La Technique du périnée, de Florent Ruppert et Jérôme Mulot, couleurs Isabelle Merlet, Dupuis, Aire libre, 104 pages, 20,50 euros.
La Technique du périnée, de Florent Ruppert et Jérôme Mulot, couleurs Isabelle Merlet, Dupuis, Aire libre, 104 pages, 20,50 euros.
Deux minutes de plus
Catherine Sabbah spécialiste du logement, scrute nos intérieurs.
S’enfermer, ou plutôt être enfermés ensemble… Confinés, dans un espace clos, sans compte à rendre, avec ou sans témoins, avec ou sans volets. Pour certains le rêve s’est réalisé de transformer leur appartement en un nouveau territoire à explorer.
Les intérieurs sont-ils sexy ? Ils sont le décor de toutes les intimités et du fonctionnement des couples dans un rapport de partage plus ou moins équitable, au moment de l’amour ou de la vaisselle. Dans un essai sur le magazine Playboy, né en 1953, le philosophe Paul B. Preciado détaille comment son fondateur Hugh Hefner crée ainsi aussi une revue d’architecture autour d’une domesticité masculine: « Le Corbusier avait annoncé l'ère de la Machine à Habiter, Playboy préfère la Machine à Séduire, sans pour autant tomber dans la vulgarité d'un baisodrome ».
Un article de mai 1962 présente un projet de maison de ville de ce type, la Playboy Town House, d’une modernité banale aujourd’hui, mais qui semble offrir alors l’anonymat urbain et le célibat comme alternative à la triste routine familial et sexuelle des banlieues résidentielles américaines. Cette représentation transporte son lot de fantasmes : « Hefner recommande plutôt un penthouse en ville, si possible au dernier étage d'une tour, comprenant en autres, lit rotatif, baignoire transparente, mobilier design. »
Pas besoin de tout ces subterfuges pourtant… Chaque meuble, recèle, dans sa forme, sa taille, sa position, un possible détournement, clichés compris, à commencer par le lave-linge si l'association couple-ménage peut aussi servir à alléger la charge mentale. La géographie se double d’une temporalité nouvelle dans ce long jour sans fin. Une rencontre à une heure inopinée, un frôlement inhabituel, car les meubles ont changé de place dans cette nouvelle vie où l’on travaille parfois à moitié dévêtu, peuvent éveiller de nouvelles sensations. Ou des envies d’expérimenter : il est si facile de couper sa caméra et son micro pour s’occuper, seul ou à deux, pendant une réunion.
— Catherine Sabbah
Jusqu'Ă  plus d'heure
Sylvie Bagarie, grande lectrice, partage ses découvertes.
Fredrik Welin se réveille brutalement ; sa maison est en feu, il a juste le temps de sortir mais ne peut rien sauver. L'homme vit seul sur une petite île de la Baltique et le feu est si intense que ses voisins des îles alentours, alertés, prennent leur bateau pour le secourir.
Fredrik est désespéré. Un homme de 70 ans, seul, dépossédé de tout a-t-il encore une raison de vivre ? Il hésite à appeler sa fille Louise qui vit au loin et qu’il connaît peu mais, lorsqu’il se résout à le faire, il la voit accourir immédiatement. Leur relation est parfois rêche mais une tendresse profonde se développe entre eux, qui sera un des moteurs du retour à la vie de Fredrik.
L'homme rencontre une journaliste, de trente sa cadette, Lisa Modin, et soudain, inattendus, presqu’incongrus, le désir et l’amour s’insinuent en lui. « … je ne savais plus si mon désir avait pour objet la femme que j’avais sous les yeux ou un souvenir ».
Dans la catastrophe, de minuscules lueurs d’espoir apparaissent. En fouillant les décombres de sa maison, qui a appartenu à ses grands-parents, il retrouve la boucle d'une paire de bottes qu’il a beaucoup aimées. Lorsqu’il décide de reconstruire la maison, il la glissera dans les fondations.
C’est un roman tendre et lucide sur la vieillesse et le désir toujours présent, malgré tout.
C’est le dernier roman d’Henning Menkell qui est mort quelques mois après sa parution.
Henning Menkell, Les bottes suédoises, Points.
— Sylvie Bagarie
Un mètre d'écart
La photographe Hélène David part sur la piste de l'homme animal.
Le drapeau du pêcheur. 2019. Hélène David.
Le drapeau du pêcheur. 2019. Hélène David.
A l’aube, quelques dizaines de minutes avant l’éclat des premiers rayons du soleil, se produit un phénomène tout à fait particulier. Une lumière pâle vient illuminer les corps et les choses, sans que l’on sache très bien d’où vient cette clarté. Comme si elle venait des êtres eux-même, une sorte de lumière immanente. Au printemps, dans un champ de coquelicot du pays aixois, cela se produit entre 5h30 et 6h du matin. Etonnement, à cet instant même, les oiseaux se lancent dans des chants pimpants, parfois exubérants. Puis un silence. Le lever du soleil. Et la deuxième série de chants, plus mélodique, accompagne la suite du jour. 
La semaine passée, cette expérience m’a rappelé ce que disaient les officiers de quart à bord des bateaux : « la nuit, le monde m’appartient ». Dans le projet photographique sur la piste de l’homme-animal, la qualité de cette lumière exprimera la transition, le devenir, mais aussi une forme de promesse. Dans la matinée, le rayonnement apporte d’abord une chaleur douce, sensuelle, les êtres se mettent en mouvement. Mais très vite le soleil monte haut, et finit par écraser le réel d’ombres et de blancheur brûlante. Je ne sais alors plus quoi faire de ce trop plein presque hystérique. Peut-être attendre l’autre passage, « l’heure bleue », le jour tirant vers la nuit, propre à la métamorphose en garou.
— Hélène David
Par quoi remplacerons-nous ... (21 JOURS) ?!
J'attends vos propositions et idées : elsafayner@gmail.com.
Dans le précédent numéro, je vous demandais par quoi remplacer l'Attestation quand nous n'en aurons plus besoin. Merci pour vos réponses :
  • Par un certificat de libertĂ© : Ă  chaque sortie, nous Ă©crirons « je vais oĂą je veux » sur un bout de papier.
  • Par le souvenir de l'attestation : « Tu te rappelles, quand il fallait faire des attestations pour sortir ? Ah ah ah. »
  • On pourra sortir en cochant (dans sa tĂŞte) la case «dĂ©placement Ă  durĂ©e indĂ©terminĂ©e, dans un rayon libre, liĂ© Ă  des besoins nĂ©cessaires ou contingents non dĂ©finis. »
  • Elle sera remplacĂ©e par un JRS (Justificatif de Retour chez Soi), contrĂ´lĂ© alĂ©atoirement par la police municipale Ă  l'entrĂ©e des domiciles. Avec, entre autres, comme motifs : baisser le feu sous la ratatouille ; rĂ©cupĂ©rer son parapluie (s'il pleut) ; ranger son parapluie (s'il ne pleut plus) ; Ă©pousseter la photo de Sting ; enrichir l'Ă©ducation du perroquet ; changer de masque (pour la soirĂ©e) ; et bien sĂ»r vĂ©rifier - afin d'en informer les autoritĂ©s - que le voisin de palier n'est pas rentrĂ© en douce.
  • Il faudra la garder, pour la revendre aux Puces.
Avez-vous aimé ce numéro ?
Elsa Fayner  •  21 JOURS

pour la réalisation de la newsletter.
Contributrices : Catherine Sabbah, Sylvie Bagarie, Hélène David.

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