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7h yoga, 8h mĂ©nage, 9h visio đŸ§˜đŸ§œ đŸ’»

7h yoga, 8h mĂ©nage, 9h visio đŸ§˜đŸ§œ đŸ’»
Par Elsa Fayner ‱ 21 JOURS • NumĂ©ro #1 • Consulter en ligne
La newsletter qui ausculte nos vies confinées avec tous les sens.

Illustration Sarah Bouillaud
Illustration Sarah Bouillaud
Les Taylor de nos vies
Tous ces transports que nous ne prenons pas. La cantine. La pause cafĂ©, la pause clopes. SupprimĂ©es. Tout ce temps libĂ©rĂ©. Et pourtant. Depuis mardi dernier, une fois la sidĂ©ration passĂ©e, rapidement j’ai rempli mes journĂ©es. Comme avant. 
On en revient au « divertissement » pascalien : nous cherchons des mĂ©tiers palpitants, des promotions, des relations, des occupations pour nous garder suffisamment distraits et ne pas nous poser de questions potentiellement terrifiantes sur le « malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misĂ©rable que rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de prĂšs ». Ca c’est la version pour quand on a envie de dĂ©primer. La version des autres jours, c’est celle des oeufs et du panier. Je m’explique, ou plutĂŽt je laisse le psychiatre et psychanalyste Robert Neuburger (quand on est fan..) expliquer : « il ne faut pas mettre tous ses oeufs dans le mĂȘme panier, » conseille-t-il trĂšs sĂ©rieusement quand on l’interroge sur les sentiments dĂ©pressifs : 
« Les sentiments dĂ©pressifs correspondent Ă  quelque chose de profondĂ©ment humain. A savoir : le vide sur lequel nous sommes construit. Tout le monde sait qu’un beau jour nous ne serons plus lĂ . Ce qui se traduit par l’angoisse existentielle. Nous savons qu’elle existe, mais nous ne voulons pas trop le savoir. Donc nous nous agitons, nous crĂ©ons des relations, nous nous inscrivons dans des courants
 » Cet investissement dans ces « cercles d’appartenance » - famille, amis, entreprise, association, etc. - est nĂ©cessaire pour construire ce que le psychanalyste appelle le « sentiment d’exister », celui qui nous permet de nous sentir le droit d’ĂȘtre lĂ , de faire des projets, de nous tenir debout sans trop nous effondrer. « Diversifiez vos investissements, » conseille-t-il donc. « Sans trop vous disperser non plus. »
Chercher du travail, en avoir en mode dĂ©gradĂ©, faire l'Ă©cole aux enfants
 OĂč commence la dispersion, surtout quand nous disposons aujourd'hui des outils pour nous accompagner dans cette dĂ©marche d'optimisation ? Nous sommes devenus des Taylor de nos propres vies, faisait remarquer en 2016 le Guardian dans un passionnant article : nous « gĂ©rons » notre temps pour ne laisser aucun vide, aucune place Ă  l'inattendu, Ă  l’ennui, au rien. « La doctrine de la ”gestion du temps” promet le contrĂŽle dans une sociĂ©tĂ© oĂč nous en manquons : nous sommes de moins en moins soutenus par les liens sociaux de la religion ou de la communautĂ©. Nous sommes Ă©galement moins soutenus par notre entreprise », Ă©crivait le journaliste. « À l’ùre de l’emploi instable et des multiples crises Ă©conomiques, nous devons constamment dĂ©montrer notre utilitĂ© en effectuant des efforts frĂ©nĂ©tiques pour dĂ©crocher des “missions” et des “projets”. La ‘’gestion du temps’’ promet de le faire avec le sourire, voire mĂȘme de vivre une vie pleine de sens, Ă©panouissante, Ă©quilibrĂ©e tout en courant pour gagner notre vie. Il suffit de savoir l’optimiser. »
Ironie de la situation, au XIXe siĂšcle, le terme de « management » a Ă©tĂ© forgĂ© pour la sphĂšre domestique, pour dĂ©crire le soin apportĂ©s aux animaux de la ferme, aux enfants, aux vieillards, rappelle Thibault Le Texier, auteur du Maniement des hommes. Un bon manager – c’était alors souvent une bonne mĂ©nagĂšre – devait ĂȘtre industrieux et organisĂ©. Ce n’est qu’au milieu du XIXe siĂšcle que le terme a commencĂ© Ă  ĂȘtre employĂ© par des mĂ©caniciens pour parler de la manipulation de leurs machines, puis du travail lui-mĂȘme. Il se pourrait que le confinement nous ramĂšne aux origines du management :)
Rappelons toutefois que les méthodes de Taylor donnaient en usine des résultats encourageants dans les premiers temps mais laissaient rapidement les travailleurs trop épuisés pour pouvoir continuer.
— Elsa Fayner
Illustration Sarah Bouillaud
Illustration Sarah Bouillaud
Deux minutes de plus
Sylvie Bagarie, grande lectrice, partage ses découvertes.
Dans les annĂ©es 50, Golliarda, assistante et compagne du rĂ©alisateur Francesco Maselli, arrive Ă  Positano, village situĂ© sur la cĂŽte amalfitaine, pour faire des repĂ©rages en vue du tournage d’un film social. « Mais quelques heures avaient suffi pour nous convaincre que l’endroit Ă©tait trop beau et empreint de magie pour une histoire comme la nĂŽtre » : Golliarda laisse l’équipe repartir et reste, heureuse de passer du temps dans ce village Ă  flanc de falaise, aux escaliers innombrables qui descendent vers la mer. Une parenthĂšse qui l’enchante. Chaque jour elle rame jusqu’à une plage dĂ©serte ; elle s’intĂ©resse Ă  la vie des habitants du village, aux personnalitĂ©s fortes et originales. A Positano le temps s’étire, laissant de la place Ă  la rĂȘverie et Ă  l’observation.
L’écriture de Golliarda Sapienza est lumineuse et sensuelle ; le lecteur sent le temps qui passe lentement, l’odeur du sel sur la peau aprĂšs la baignade, la pluie d’orage, soudaine, terrible et merveilleuse. Elle est captivĂ©e par une jeune femme qu’elle voit passer, dans les ruelles escarpĂ©es, qu’elle finira par rencontrer et qui deviendra, son amie intime, sa sƓur de cƓur. Elles se verront plus ou moins rĂ©guliĂšrement pendant 20 ans, le plus souvent Ă  Positano.
C’est la description sensible d’une amitiĂ© profonde entre deux femmes dont les vies ne se croisent pas mais qui se confient l’une Ă  l’autre comme elle ne le feraient avec personne d’autre. C’est une ode Ă  la libertĂ©, au temps suspendu, Ă  l’amitiĂ©, Ă  la beautĂ© d’un lieu hors du temps. Ce roman, Ă  la premiĂšre personne entremĂȘle la vie de Golliarda et des sĂ©quences imaginaires.
Golliarda Sapienza, Rendez-vous Ă  Positano, Le Tripode
— Sylvie Bagarie
Un mĂštre d'Ă©cart
La photographe HĂ©lĂšne David part sur la piste de l'homme animal.
#Trace 3, « Sur la piste de l’homme animal ».  La chienne dans la 2 CV 2018 / La serre 2019. HĂ©lĂšne David
#Trace 3, « Sur la piste de l’homme animal ». La chienne dans la 2 CV 2018 / La serre 2019. HĂ©lĂšne David
L’état naturel de bien des animaux est le repos. Ceux qui en ce moment partagent leur confinement Ă  la maison avec leur chat, ou plus exactement, habitent dĂ©sormais Ă  plein temps chez leur chat - ils se reconnaĂźtront - en font l’expĂ©rience. 
Raoul - chez qui je loge donc - glande toute la journĂ©e, ou presque. Mais ce repos est un Ă©tat Ă©phĂ©mĂšre, vers un autre Ă©tat, celui du mouvement. L’un ne va pas sans l’autre. Dans le cas des fĂ©lins, il s’agirait mĂȘme de capacitĂ©s exceptionnelles Ă  la fulgurance : sauts, jaillissements, bonds, accĂ©lĂ©rations verticales ou horizontales
 Cette instabilitĂ©, cette alternance entre repos et surgissement me semble trĂšs fertiles dans la crĂ©ation. Dans le film « Man on the moon », le comique amĂ©ricain Andy Kaufman, interprĂ©tĂ© par Jim Carrey, demande Ă  son maĂźtre yogi « quelle est la clĂ© du rire ». RĂ©ponse du sage : « le silence ». 
Dans ce sens, Sur la piste de l’homme animal, le projet documentaire auquel je participe actuellement, explore moins les figures que les chemins de l’hybridation. Un devenir animal. Il s’agirait de tendre de nouveaux fils, de l’humain vers le non-humain, et vice-versa. Comment les animaux arrivent-ils en nous et hors de nous ?
Reste Ă  trouver les dispositifs pour incarner cela en photographie. Observer la forme des bĂȘtes, leur transformation physique du repos vers l’action serait une piste
 et le pangolin ne nous contredira pas. Une autre piste rĂ©side dans l’écriture d’un rĂ©cit, en brouillant les reprĂ©sentations. Dans notre projet, il s’agit de confronter des images collectĂ©es aux Archives DĂ©partementales des Bouches du RhĂŽne avec celles d’un rĂ©el contemporain. A dĂ©couvrir dans une prochaine newsletter.
— HĂ©lĂšne David
Par quoi remplacer... un train ?
J'attends vos propositions saugrenues : elsafayner@gmail.com.
Dans le précédent numéro, je vous demandais par quoi remplacer la pause clope au pied du bureau :
  • « Une pause pour vider les poubelles ? »
  • « Une pause clope Ă  la fenĂȘtre ? »
  • « Je ne fume pas mais j'accompagne volontiers les fumeuses sur la terrasse du bureau. Et je fais des pauses blagues, vadrouille, Ă©tirement, sieste, appel au hasard, ragots
 qui sont maintenues ! »
  • « Quelques pas de danse sur un air de Manu Dibango en hommage ?»
Merci !
Avez-vous aimé ce numéro ?
Elsa Fayner  ‱  21 JOURS

pour la réalisation de la newsletter.
Contributrices : Catherine Sabbah, Sylvie Bagarie, HĂ©lĂšne David.

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