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👗🍹 4 astuces pour faire de votre quotidien un moment d'exception

👗🍹 4 astuces pour faire de votre quotidien un moment d'exception
Par Elsa Fayner • 21 JOURS • NumĂ©ro #13 • Consulter en ligne
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Illustration Sarah Bouillaud.
Illustration Sarah Bouillaud.
J’ai beau aimé le printemps, il faut bien reconnaître qu’en cette période habituellement, je ne me roule pas dans le muguet tous les week-ends, je ne vais pas tous les soirs au théâtre ni n’embrasse tous les passants. Pire : en ce moment même, j'ai des neurones qui disparaissent, d’autres qui se créent, n'attendant pas le « monde d’après ». Mais il y a eu le 11 septembre 2001, la traque de Ben Laden, les attentats de 2015. Les caméras ont débarqué, les live ont débuté, indiquant la direction à fixer. Avec le débordement émotionnel qui s'ensuit puisque c’est « exceptionnel » - à supposer que l’exceptionnel justifie le débordement émotionnel. On conseille maintenant à chacun de « prendre soin », patron compris - dont on sait désormais s'il préfère les lambris ou les affiches ciné. Entorses aux habitudes, dans un présent hors du temps.
« Nous passons à un présent qui est à lui-même son propre horizon ; sans futur ni passé, ou générant presque au jour le jour le passé et le futur dont il a besoin. Nous assistons au rétrécissement de l’univers symbolique de l’homme tombé dans la solitude de la vitesse ; le formatage d’un temps réduit à l’actualité. »
Docteur en sciences politiques à Paris I, Paul Zawadzki a coordonné Malaise dans la temporalité, paru aux Publications de La Sorbonne. Il tenait ces propos en 2017, pour m'expliquer comment nous en étions arrivés là. Sa pensée me paraît donner des pistes pour la période que nous vivons. Quelques os à ronger :
  1. « C'est notre rapport au passé qui a d’abord changé. Longtemps, les Anciens ont servi de modèles, destinés à être imités. La Renaissance et tout l’âge classique ont eux aussi professé le culte de l’Antiquité, le regard vers le passé, toujours jugé supérieur au présent. »
  2. « Le tournant décisif a eu lieu à la fin du XVIIe siècle. En à peine deux siècles, le culte du présent toujours neuf, présomption du futur, s’est imposé. L’inachèvement est devenu sacralisé. Il ne s’est plus agi d’être toujours plus avancé, plus mûr, mais de retarder le plus longtemps possible le vieillissement, voire la maturation. »
  3. Conséquence : « L’avenir a cessé d’être verrouillé pour ce monde sorti de la tradition. » L’attente a ouvert sur quelque chose de nouveau. L'avenir pouvait sourire.
  4. Or c’est précisément ce qui est en train de changer ! Nous peinons à nous projeter. Nous peinons à faire des choix, ne sachant plus au nom de quoi, ni surtout en vue de quoi les effectuer. Les grandes figures idéologiques qui avaient noué leurs projets autours de catégories du temps - Progrès, Décadence, Révolution, Tradition - ayant disparu. Or, « pour choisir, nous avons besoin de repères, de savoir quelles sont nos priorités, nos valeurs. Et pour cela, nous avons besoin d’un futur, imaginé, désiré, projeté. »
« Et, ça, c’est inédit. Cette crise du présent de l’avenir est propre à l’époque actuelle ! » analyse Paul Zawadzki. Et si j'allais me rouler dans du muguet ?!
— Elsa Fayner
Illustration Sarah Bouillaud.
Illustration Sarah Bouillaud.
Deux minutes de plus
Catherine Sabbah spécialiste du logement, scrute nos intérieurs.
Ramenés au simple rang d’habitants, tout comme leurs clients, architectes, promoteurs, tous ceux qui d’habitude dessinent et fabriquent les logements ont le nez dessus 24 heures sur 24 en ce moment, et le temps de réfléchir à demain. Ainsi qu’aux idées disparues qui pourraient à nouveau servir.
Car à l’intérieur, le présent n’est pas glorieux. Les pièces ont rétréci, l’espace est moins généreux, la lumière bloquée par des fenêtres trop étroites ou trop basses qui s’ouvrent sur des façades lisses et la vue du même bâtiment, ou presque, en face. Le logement, soumis à la seule loi du marché est devenu un lieu sans qualité, davantage conçu pour enrichir ceux qui le fabriquent que satisfaire ceux qui l’habitent. Et contrairement à l’époque haussmannienne, les deux ne semblent plus compatibles.
La matière est pourtant inspirante… Mais ce terrain de recherche et d’expérimentation infini pour les urbanistes et les architectes n’est peut-être plus assez théorisé. Manque d’idées au logis ? Le Corbusier avait mis en oeuvre ses principes dans ses cités radieuses. Mais c’est à une interprétation de la « Charte D’Athènes » publiée en France en 1943, un texte davantage consacré à la ville moderne qu’à l’habitat, que l’on doit les Grands Ensembles. Ceux qui les détestent le plus sont sans doute ceux qui n’y ont pas vécu et voient dans ces fameuses « tours et barres » l’expression d’un brutalisme devenu lui-même un style. Leur avenir à eux ne fut pas radieux et ne l’est toujours pas…
Pourtant le béton cachait une série de réflexions et d’innovations sociales : rues intérieures, locaux collectifs en rez-de-chaussée, double ou triple orientation des appartements que l’on tente aujourd’hui de reproduire dans des immeubles plus petits. Ces logements souvent sociaux étaient porteurs d’un engagement assumé. Une idéologie qui sonne aujourd’hui comme une grossièreté. 
— Catherine Sabbah
Jusqu'Ă  plus d'heure
Sylvie Bagarie, grande lectrice, partage ses découvertes.
Noces à Tipasa, le premier des quatre récits qui composent Noces, est un texte brûlant et sensuel. En 1938, Albert Camus est un jeune homme, il erre parmi les ruines romaines, marche « à la rencontre de l’amour et du désir ». Tout est sensation : écraser les boules de lentisques et en savourer les parfums, plonger nu dans la mer, se laisser tomber sur le sable, étreindre un corps de femme…
Peu de temps après l’écriture de ce récit, la guerre est déclarée et Camus s’engage. Ces années marquent pour lui la fin de la jeunesse.
Il retournera à Tipasa, quinze ans après ; il en fait le récit dans L'été. Il se sent vieilli dans une époque tragique et ne retrouve rien de ce qu’il a aimé. C’est l’hiver, il pleut, les ruines des temples sont entourées de barbelés. « Je ne pouvais, en effet, remonter le cours du temps, redonner au monde le visage que j’avais aimé et qui avait disparu en un jour, longtemps auparavant. »
Pourtant, il y revient une nouvelle fois, un jour de grand soleil. Et, soudain, « comme il arrive une ou deux fois dans une vie… Je retrouvai exactement ce que j’étais venu chercher et qui, malgré le temps et le monde, m’était offert, à moi seul vraiment… »
Même si ce monde de l’après-guerre meurt du malheur de ne pas aimer, il redécouvre à Tipasa, qu’il faut garder en soi une fraîcheur, une source de joie. « Aimer le jour qui échappe à l’injustice, et retourner au combat avec cette lumière conquise ».
C’est une expérience singulière qui est offerte au lecteur avec ces deux récits écrits précisément au moment ou Camus a vécu les moments qu’il raconte, et non des années plus tard alors que la mémoire a perdu de sa précision. Une expérience précieuse.
Albert Camus, Noces suivi de L’été, Folio
— Sylvie Bagarie
Un mètre d'écart
La photographe Hélène David part sur la piste de l'homme animal.
#Trace 3. Le taurillon, 2019, Hélène David.
#Trace 3. Le taurillon, 2019, Hélène David.
Sous mes pieds, des planches imbibées de l’orage de la veille, sont assez espacées pour observer en plongée les jeunes taureaux de Camargue. Cette configuration laisse à penser que je pourrais tout aussi facilement passer à travers le toit, et tomber dans le couloir de tri. 
Les murs tremblent sous les coups de cornes des taurillons énervés. Pour rester perché, mon corps doit trouver ses appuis, sortir de la sidération. Trouver un nouvel équilibre en absorbant les mouvements de la cage. Le voyeurisme est à ce prix. 
Soudain, une idée surgit de je ne sais où, peut-être de la peur d’être piétinée par les bêtes et du trouble de cette étrange proximité. Ou bien de ce regard sombre, de cette robe magnifique et crottée. C’est la cage du Minotaure. Je suis en train de photographier le monstre, celui qui est digne d’être montré.
— Hélène David
Par quoi remplacerons-nous ... les Ă©toiles ?
J'attends vos propositions et idées : elsafayner@gmail.com.
Dans le précédent numéro, je vous demandais par quoi remplacer le silence une fois les voitures revenues. Merci pour vos réponses :
  • Et si on tentait de le garder…
  • Par « nothing else matters » de Mettalica.
  • Je pense Ă  la coulĂ©e verte Ă  Paris, la partie en-dessous du niveau des rues, idĂ©ale pour se couper des voitures.
  • Par la Cour carrĂ©e du Louvre ! Et son phĂ©nomène acoustique particulier : les voitures ont beau circuler partout autour, on n'entend rien.
  • Prenons nos cliques et nos claques, un bouquin, roman ou poĂ©sie, des raisins secs et une (ou plusieurs) bouteille(s) de vin. Partons dans la zone la moins habitĂ©e la plus proche : la montagne, la forĂŞt, le plateau. Plantons la tente, attendons la nuit et, sous les Ă©toiles, savourons le silence.
  • Qu'il revienne des sons, les phrasĂ©s du (bon) violoncelliste de rue, les voix de collègues qu'on aime, mĂŞme le battement d'un train dans le lointain, c'est la vie. Ce qui est nocif, c'est la «bruyance », les sons qui se surestiment et broient le reste. L'emballement de moteur d'une voiture qui s'Ă©nerve derrière un camion-poubelle ; les ricanements de talk-shows futiles Ă  la radio-tĂ©lĂ© ; le clairon d'un bavard de mĂ©tro dans son smartphone ; le retour de tous les pĂ©roreurs Ă  qui le virus a fait, un temps, baisser le nez et la voix. Le problème va ĂŞtre : comment confiner la bruyance ? Y a du boulot.
  • Ces dernières semaines me confirment que, vraiment, je ne supporte pas le silence ! Rien… le silence… rien… le silence. Je suis dĂ©jĂ  presque morte Ă  l’évoquer. Le silence entraĂ®nĂ© par la folle course de nos craintes de ces dernières semaines nous a plongĂ© dans un mode d’excitation. Et cette dernière s’est traduit par l’envoi sous toutes les formes, via les Ă©crans, de nouvelles d’un monde en panique, plus ou moins rĂ©elles, de photos, de vidĂ©os humoristiques sĂ©lectionnĂ©es pour nous rassurer, peut-ĂŞtre. Au dĂ©but de la pandĂ©mie, j’ai trouvĂ© cela amusant, puis distrayant, puis triste, puis insipide. Je me sens mal dans ce silence. Lorsque nous aurons retrouvĂ© nos libertĂ©s, ce silence, en revanche, remplaçons-le volontiers par « le calme » qui me paraĂ®t plus appropriĂ© pour rĂ©aliser ce qu’on aime… vraiment. Et, peut-ĂŞtre, ferais-je une minute de silence en mĂ©moire du silence. En secret, une confidence : je ne rĂ©ussis jamais une minute de silence jusqu’à la fin. Je m’évade avant. Suis-je la seule ?
Avez-vous aimé ce numéro ?
Elsa Fayner  •  21 JOURS

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Contributrices : Catherine Sabbah, Sylvie Bagarie, Hélène David.

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