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đŸș2 trucs imparables pour se rĂ©gĂ©nĂ©rer

đŸș2 trucs imparables pour se rĂ©gĂ©nĂ©rer
Par Elsa Fayner ‱ 21 JOURS • NumĂ©ro #8 • Consulter en ligne
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Illustration Sarah Bouillaud.
Illustration Sarah Bouillaud.
(21 jours) fĂȘte ses 21 jours ! Pour cĂ©lĂ©brer l'Ă©vĂ©nement, hier, j'ai ouvert une biĂšre. Une blonde, de la marque KĂ©kette. Je ne me souviens plus de ce qui m’a poussĂ©e Ă  la choisir plutĂŽt qu’une autre mais c'Ă©tait le fameux lundi 16 mars, jour de victoire pour les supermarchĂ©s - les marchĂ©s ont fermĂ© une semaine aprĂšs -, le jour ou j'ai croisĂ© mon ancien rĂ©dacteur en chef, Pierre Haski, au rayon conserves, vide. Je n’aurais jamais cru la scĂšne possible. Je n'aurais surtout jamais cru qu'en allumant la radio tous les jours j'entendrais: « Si vous avez de la toux et de la fiĂšvre, vous ĂȘtes peut ĂȘtre malade. Dans ce cas, restez chez vous. » Sur le mĂȘme ton qu'« un train peut en cacher un autre ».
« Je reçois des patients qui doivent faire des choses au travail qui ne servent Ă  rien. Les employeurs prĂ©voient des projets pour septembre sans savoir quels clients ni fournisseurs seront encore debout, » me racontait Sylvaine Perragin. « On fait semblant, comme si rien n'avait changĂ©. Aller Ă  l’école, travailler
 Mieux vaudrait prendre acte de la rĂ©alitĂ©, qui est diffĂ©rente aujourd’hui, et en faire moins. Mais il ne faut surtout pas que l’ĂȘtre humain se rencontre
 »
Je m’évite assez soigneusement en remplissant mes journĂ©es de boulot mais cette newsletter me donne l’occasion de renouer avec mes cours de licence de philo - une nĂ©vrose peut en contrer une autre :) -, enfin avec ceux de Patrice Loraux, qui m’ont marquĂ©e, comme le personnage qui arrivait dans l’amphithĂ©Ăątre l’air distrait de celui qui n’a rien prĂ©parĂ©, Ă©crivant chacun des termes de l’intitulĂ© du cours au tableau, traçant des flĂšches entre eux, tapotant avec sa craie comme si tout cela Ă©tait Ă©vident. Ce qui le devenait. 
« Philosopher, c'est vivre auprĂšs de l’indeterminĂ© et se sentir rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©, en Ă©prouver un accroissement d’ĂȘtre, » disait-il. « Philosopher, c'est rĂ©pondre Ă  la question : que faire face Ă  l’incertain ? » Et de se demander ce qui avait poussĂ© chaque Ă©poque Ă  le faire. L’impuissance de la politique Ă  Ă©viter la corruption de la communautĂ©, au Ve siĂšcle en GrĂšce. La possibilitĂ© de vivre sous la folie de l’Empereur Ă  Rome. D’appartenir Ă  la fois au monde de l’apparence, de la raison et de l’Ecriture, au XVIIe. 
« Et aujourd’hui, pourquoi philosopher ? » demandait dĂ©jĂ  Loraux. « Y a-t-il un indĂ©terminĂ© irrĂ©ductible ? » Allons-nous repartir comme avant ou vivre une crise, au sens de remise en question d’un certain fonctionnement, ou plutĂŽt dysfonctionnement, de notre sociĂ©tĂ© ? « Il y a de la philosophie partout oĂč on relibĂšre de l’indeterminĂ© et oĂč on le capte, pour en faire quelque chose, » si j’en crois mes notes d’il y a vingt ans. « Il s'agit de trouver un intermĂ©diaire entre le lieu comme enclave close - oĂč le dĂ©terminĂ© stĂ©rile l’emporte - et le lieu comme passage permanent. » En attendant, ce lieu possĂšde encore un frigo. Dans lequel reste une KĂ©kette, rousse cette fois.
— Elsa Fayner
Illustration Sarah Bouillaud.
Illustration Sarah Bouillaud.
Deux minutes de plus
Catherine Sabbah spécialiste du logement, scrute nos intérieurs.
Vingt-et-un jours, c’est le temps de gestation d’un rat. Et combien prend celle d’une idĂ©e ? Vous me direz ça dĂ©pend
 si on invente l’imprimerie ou l’eau tiĂšde. Ou bien si l’on revisite la maniĂšre de se fabriquer un masque. Les patrons circulent, il faut toutefois vĂ©rifier l’étanchĂ©itĂ© de l’objet. Car dĂ©sormais, respirer peut tuer.
En cherchant bien dans nos maisons, on devrait trouver de quoi s'harnacher. Dans la salle de bain d’abord, les compresses stĂ©riles peuvent opportunĂ©ment se transformer en « masque Ă  gaze ». Certains ont dĂ©coupĂ© des sacs d’aspirateurs, dont les fabricants commencent Ă  prĂ©ciser que lĂ  n’est pas leur usage, histoire de se dĂ©douaner en cas de contentieux. Le filtre Ă  cafĂ© a presque la forme des « becs de canard » recommandĂ©s au dĂ©but de l’épidĂ©mie comme les plus efficaces. Pour ceux qui en possĂšdent encore, Les tissus matelassĂ©s des Ă©dredons, semblent particuliĂšrement adaptĂ©s au filtrage avec leur triple Ă©paisseur. Enfin, sans ajout, et aprĂšs un pliage assez simple un caleçon Ă©lastique peut faire office de protection mais pour le faire tenir, il faut s’en couvrir les cheveux. 
On peut aussi en trouver de tous faits, dans les coffres de jouets des enfants ou sur nos mur, souvenirs de voyages Ă  la puissance magique. Le masque de carnaval est libĂ©rateur, qui ne cache pas mais rĂ©vĂšle des tendances infĂ©rieures, Ă  mettre en fuite, peut-on lire dans Le dictionnaire des symboles chez Bouquins. Comme lors des fĂȘtes chinoises du No, du renouvellement de l’annĂ©e, le masque opĂšre comme une catharsis. Les Iroquois en font un remĂšde : les hommes masquĂ©s, au printemps et Ă  l’automne, chassent les maladies des villages. L’imagination et l’ingĂ©niositĂ© n’ont pas de borne lorsqu’il s’agit de paralyser l’ennemi en le faisant mourir de peur, ou de rire.
— Catherine Sabbah
Jusqu'Ă  plus d'heure
Sylvie Bagarie, grande lectrice, partage ses découvertes.
C’est le grand James Crumley qui le dit : « si vous ne devez lire qu’un seul western dans votre vie, lisez celui-ci ». Lonesome Dove est une bourgade poussiĂ©reuse du Texas, proche du Rio grande, Ă  la frontiĂšre mexicaine, oĂč se sont installĂ©s deux anciens rangers, Woodrow Call et Augustus Mc Crae, dans l’espoir d’une vie tranquille loin des flĂšches des Indiens et des balles des pistoleros qu’ils ont affrontĂ©s pendant des annĂ©es.
Le plan paraissait parfait mais ils n’avaient pas rĂ©alisĂ© qu’ils allaient rapidement terriblement s’ennuyer. Jack Spoon, un ancien camarade poursuivi pour meurtre, leur propose alors un plan mirifique et improbable : convoyer du bĂ©tail. Commencer par voler 2600 bĂȘtes, puis entreprendre un voyage de plusieurs milliers de kilomĂštres Ă  travers dĂ©serts, montagnes, riviĂšres en crue, jusqu’aux immenses plaines rĂ©cemment colonisĂ©es du Montana, paradis des Ă©leveurs.
L’écriture fluide, les dialogues percutants, les descriptions haletantes, l’humour dĂ©sabusĂ© de Larry Mc Murtry nous embarquent dans une lecture addictive. Nous accompagnons Call et Gus - mais aussi le jeune Newt et la belle prostituĂ©e Lorena -, affrontons les tempĂȘtes, les bandits, respirons les nuages de poussiĂšre et peu Ă  peu, nous attachons Ă  ces personnages simples et extraordinaires.
C’est la fin d’une Ă©poque. Gus et Call se souviennent des Indiens, qui ont quasiment disparu, mais Ă©galement des troupeaux de bisons qui peuplaient les plaines Ă  perte de vue et dont seuls quelques uns, Ă©pars, subsistent : 
« Mais bientĂŽt les Blancs arriveraient. Ainsi le spectacle qu’ils avaient sous les yeux Ă©tait une sorte d’intermĂšde. Ce n’étaient plus les plaines telles qu’elles avaient Ă©tĂ©, ni ce qu’elle allaient devenir, c’était un moment de vide vĂ©ritable constituĂ© de milliers de kilomĂštres d’herbe sauvage et peuplĂ© seulement de quelques survivants-spectres de bisons, d’Indiens et de chasseurs . »
C’est un western crĂ©pusculaire et terriblement vivant, un pur plaisir de lecture qui vous fait sourire et vous tord le cƓur.
Larry Mc Murtry, Lonesome Dove (2 tomes), Gallmeister
— Sylvie Bagarie
Un mĂštre d'Ă©cart
La photographe HĂ©lĂšne David part sur la piste de l'homme animal.
#Sur  la piste de l’homme animal. Trace 3. "Gadjo et Emilie". HĂ©lĂšne David.
#Sur la piste de l’homme animal. Trace 3. "Gadjo et Emilie". HĂ©lĂšne David.
République Française - Préfecture des Alpes Maritimes
DIVAGATION DES CHIENS.
ArrĂȘtĂ©.
Nice le 3 juin 1904.  
OĂč il est inscrit qu’ « il importe d’éviter la divagation des chiens pour la sĂ©curitĂ© publique. »
Sur la piste de l’homme-animal, avec AurĂ©lie Darbouret, ma co-auteur, nous dĂ©couvrions l’an passĂ© cet arrĂȘtĂ© dans les Archives Municipales de Grasse. Au cours de la premiĂšre moitiĂ© du XXe siĂšcle, face Ă  la propagation de la rage, les autoritĂ©s confinent les chiens. Dans ce dossier d’archives sur la maladie, on trouve aussi toute sorte de documents, par exemple des plans d’engins pour le ramassage des bĂȘtes, apparentĂ©s Ă  la boĂźte Ă  trous du Petit Prince - « dessine-moi un mouton » - , ou un devis de matĂ©riaux nĂ©cessaires Ă  la rĂ©alisation de postes d’électrocution des canidĂ©s sans colliers.
Le Larousse de la langue française nous indique que « divaguer » dĂ©signe l’ « action d'errer çà et lĂ , hors du lieu oĂč l'on doit ĂȘtre ». Action que ne prĂ©voit pas l’attestation de dĂ©placement obligatoire du 23 mars 2020 et que nous devons tous signer aujourd’hui pour sortir, donc, du lieu ou l’on doit ĂȘtre.
Imaginons la rĂ©daction d’un nouveau document qui stipulerait, entre les cases « DĂ©placements brefs » et « Convocation judiciaire ou administrative » : Divagation.
— HĂ©lĂšne David
Par quoi remplacer... l'odeur de terre mouillée ?
J'attends vos propositions et idées : elsafayner@gmail.com.
Dans le précédent numéro, je vous demandais par quoi remplacer un match de foot. Merci pour vos réponses :
  • « C'est difficile. ConfinĂ© seul, tirer un pĂ©nalty et l'arrĂȘter soi-mĂȘme demande beaucoup d'agilitĂ©. A deux c'est mieux, mais il y a un souci avec l'aquarium placĂ© juste derriĂšre le goal. A trois on ne sait pas comment Ă©quilibrer les Ă©quipes. Et Ă  quatre, pourquoi pas plutĂŽt une petite belote ? »
  • « Que l’on aime le foot ou pas - personnellement j’ai plutĂŽt tendance Ă  le dĂ©tester - il me semble que ce sport est synonyme de pugilat. Alors pourquoi ne pas dĂ©guster une bonne vieille bande dessinĂ©e d’Asterix ? On y trouvera des bagarres bien gauloises toutes les cinq pages au moins. Ce sera moins bruyant pour les voisins et si la cervoise tiĂšde n’est pas la panacĂ©e, on pourra avantageusement la remplacer par un verre de rosĂ© frais ! »
  • « Par n’importe quoi vu que je ne crois pas avoir jamais regardĂ© un l’arche de foot Ă  la tĂ©lĂ©. Suggestion de mon Ă©pouse : par un marchĂ© de rugby. Ok, c’est facile, mais bon. Finalement j’aime bien par n’importe quoi ! »
Avez-vous aimé ce numéro ?
Elsa Fayner  ‱  21 JOURS

pour la réalisation de la newsletter.
Contributrices : Catherine Sabbah, Sylvie Bagarie, HĂ©lĂšne David.

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